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Le confident de ses dames – Torrents d’amour (entracte mais pas que…)

Par Amaury Watremez @AmauryWat

scanner_darkly.jpgProsper (appelons le comme ça pour son physique ample et confortable) était le confident de ses dames. C’était un gros garçon dont les traits fins apparaissaient quand même encore un peu sous la graisse accumulée sur son visage. Il avait les yeux rieurs, petits et un peu enfoncés, le regard moqueur même involontairement, lui se trouvait laid, sans charme ni personnalité, pourtant il avait beaucoup d’amitiés féminines sans pour autant être le garçon sensible et efféminé de service. Toujours caustique, un peu trop lucide sur lui-même, il allait toujours un peu trop souvent à l’auto flagellation ce qui est une forme aiguë d’orgueil. Sa capacité à tout tourner en dérision et ne rien prendre au sérieux était sa blessure et son fardeau. Cependant, toujours disponible, toujours à l’écoute, il les comprenait déjà très bien quand il était jeune, et elle l’aimait bien, comme un confident, rien d’autres, une copine avec de la barbe et des génitoires,  « un grand frère un peu incestueux » comme dans la chanson de Jean-Jacques Goldmann sur les femmes actives si malheureuses dans leur vie de couple. Prosper avait un secret, à chaque fois il tombait amoureux des femmes qui lui confiaient leurs secrets, leurs histoires, qui lui faisaient tellement confiance. Il les écoutait en les dévorant du regard, il avait envie d’elles. Un jour, il se prit à prendre la main d’une de ses amies, elle la retira immédiatement ainsi qu’elle l’eût fait avec une méduse. Elle dit : « Enfin, Prosper !… », puis elle lui donna une petite tape sur le dos de la main en lui disant : « Prosper, tu es drôle de petit bonhomme ».

Elles ne le comprenaient que rarement car il était toujours discret et ne voulait pas imposer ses sentiments ou du moins faisaient-elles mine de ne pas s’en apercevoir. Il avait de la chance d’être ami avec elles mais il ne s’en rendait pas vraiment compte non plus tout le temps, c’était sa richesse mais il aurait voulu s’en séparer absolument. Il détestait sa faculté de comprendre les femmes, l’une d’elles lui avait dit : « Mais je ne veux pas être comprise, je veux être aimée » après qu’il se soit enhardi à lui avouer ses sentiments. Elle disait qu’il était « le garçon le plus gentil du monde » mais qu’elle ne pouvait tomber amoureuse. Elle lui avait d’abord dit qu’il était laid, puis plus tard, pleurant presque, elle lui avait dit qu’elle voulait rester dans son petit paradis, Prosper savait bien aménager les nids douillets pour deux, mais qu’il n’était pas pour elle, qu’elle n’était pas assez bonne. Il l’aimait pourtant mais elle, elle croyait encore au prince charmant sur son beau destrier, ce qui donne adapté au monde moderne, un type beau, intelligent mais pas de trop, gagnant très bien sa vie. Hélas, Prosper était un insatisfait chronique et avait beaucoup de mal à stabiliser sa situation, et il le savait bien, les femmes n’aiment pas vivre d’amour et d’eau fraîche, elles aiment bien le romantisme, mais quand celui-ci est confortable, excepté quelques rares exceptions, mais celles-ci trouvaient toujours chaussure à leur pied, ou le couvercle à leur pot, très rapidement.

Avec le temps, Prosper avait gagné en sagesse, quand il tombait amoureux et qu’il savait que ses sentiments ne le mèneraient nulle part, il ne revoyait pas l’objet de ses pensées et se sevrait un peu brutalement mais efficacement. Il en restait un peu plus meurtri et vulnérable à chaque fois, et gagnait en causticité et dérision ce qu’il perdait bien malgré lui et innocence et espérance.

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Prosper décida qu’il était mieux seul, ou du moins seulement avec ceux qu’il aimait dans son premier cercle. Il se retira dans sa tanière au milieu de la ville, au milieu du tumulte, il se perdait dans la foule, dans la cohue. Il regardait les autres de haut, il ne voulait plus chercher à comprendre quoi que ce soit aux autres. C’était toujours tellement décevant, la nature humaine n’était jamais bien réjouissante se disait-il, tournée vers le mal, la méchanceté, la sottise, lui-même ne s’omettant pas du lot commun. Il ne ressentait plus rien, seuls les petits enfants trouvaient grâce à ses yeux. Bien sûr, il se faisait de l’enfance une idée fausse, celle-ci étant souvent une période cruelle et dure à vivre, et non et un paradis. Il retomba amoureux, mais ce fût exactement comme avant. Mais curieusement, il en tira plus de sagesse et décida de vivre en paix avec le monde et les autres, de ne plus se soucier autant de la vérité ou de l’authenticité en ce monde, parfois il vaut mieux ne pas tout dire. Il gardait sa cuirasse de dérision mais apprenait à la retirer de temps en temps, à s’exposer au regard de son entourage sans avoir la crainte d’en souffrir. Prosper se disait qu’il était presque heureux, plus serein du moins. La nuit, bien malgré lui, quand il travaillait, il se rappelait avec nostalgie de toutes celles qu’il avait aimé, il les aimait encore chacune avec la même intensité, il se disait qu’il déraisonnait, il s’obligeait à ne plus y songer mais regardant la rue silencieuse la nostalgie l’envahissait et fermant les yeux, il revivait tous les moments de douceur complice, de tendresse partagée sans en avoir conscience. Il voyait alors son reflet dans la vitre, il voyait ce gros garçon le regarder, son reflet décevant aussi, et il avait envie de ne plus rien ressentir.

A suivre…

Photos tirées de "A scanner darkly" de l'adaptation du roman de Philip K. Dick par Richard Linklater


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