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Tueurs !

Publié le 30 septembre 2009 par Jlhuss

bosch.1254208572.jpgAu début des années 70 du dernier siècle, un jeune écrivain français étonnait par des livres inclassables, au ton de prophétie hallucinée, aux titres lourds de menace : La Fièvre, Le Déluge, La Guerre , Les Géants. L’auteur parmi les premiers y dénonçait le prétendu progrès, dès lors qu’il broie la nature et avilit l’homme. Une grande oeuvre s’est depuis constituée,  tantôt sonnant l’alarme,  tantôt chantant  la grâce des lieux et des êtres encore préservés : ces deux inspirations conjointes ont valu à Le Clézio le prix Nobel 2008. L’académie de Suède a salué en lui “l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation dominante”.  Dominante, oui, mais “civilisation”? Il arrive qu’avec l’auteur on répugne à nommer ainsi une rapacité démente qui ressemble à la guerre.

Le peuple stupide habitait la guerre, et il ne le savait pas. Il croyait que la guerre était étrangère : elle se passait très loin, dans des pays oubliés, dans les forêts sauvages, ou bien au fond des vallées sinistres qui bordent la terre. Ils croyaient que la guerre était pareille à la rumeur de l’orage grondant de l’autre côté de l’horizon, alors ils avaient le temps de compter les cheveux de leurs femmes et d’écrire des poèmes à propos de leur chien.

Mais ils vivaient dans la guerre. Ils vivaient au centre même du massacre, eux, leurs femmes et leurs chiens. Chaque jour autour d’eux se forme le tourbillon effrayant, les forces sans nom se ruent les unes contres les autres. Forces qui veulent tuer le regard, tuer la pensée. Les forêts sont hérissées d’électricité, les villes entières sont des ruines de pierre délivrées de la pesanteur. Avec leurs poutrelles et leurs barres d’acier, elles frappent, hurlent aux oreilles, mordent les yeux, écrasent les narines.  Etranges cités étrangères aux murs écraseurs !  Tueurs, tueurs, tueurs, tous tueurs, les murs, les plâtres lisses, les plaques  d’or cru où grincent les ongles.  Tueurs ! Tous les objets déferlent sur moi, les volumes endoient, se creusent de vertige et changent de forme. Les angles s’abaissent et se bombent alternativement, les reflets pleuvent. Les sons bouillonnent le long des tuyaux d’orgue, puis éclatent. A l’intérieur des magasins blancs les objets allument leur haine, et les miroirs répercutent les flèches des regards. Les mots naissent au fond de la gorge, couverts de dards et de mandibules, les mots jaillissent sans cesse. Ils sortent des pages des livres,  des haut-parleurs, des postes de télévision, des bandes magnétiques, des disques et de l’ombre des salles de cinéma. Et aucun de ces mots ne veut dire la paix, ou l’amour.

Regardez autour de vous, regardez la guerre en action. Le long des routes, sur les aéroports, dans les immeubles immaculés, dans les souterrains, sur les esplanades aux milliers de voitures abandonnées, partout, dans la ville, sur la mer de ciment, sur la plaine de ciment, sur les montagnes et dans le ciel de ciment, entendez la guerre qui progresse. Partout se lèvent les échafaudages des chantiers, qui tissent leurs tours de fer, un mètre, encore un mètre. Les cimetières ont des tombes qui ressemblent à des wagons de chemin de fer. Les nuages sont devenus très bas, aujourd’hui les pointes des paratonnerres les déchirent. La nuit est plus blanche que le jour, parcourue par des millions de volts. Sous terre, les égouts charrient leurs fleuves puants vers la mer puante. Les bouches avalent les tonnes de crème et de fromage, les tonnes de viande, de pain et de fruits en conserve. Le courant du bétail qui entre par les portes des abattoirs ne s’arrête jamais. Les machines pilonnent les collines, les explosions éventrent les montagnes et font couler les entrailles de sable et d’argile. C’est la guerre permanente, la guerre de tous les temps et de tous les lieux

J-M-G  Le Clézio, La Guerre,1970

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Arion


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