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Rome, regards de R. D. Brinkmann, par Éric Bonnargent

Par Juan Asensio @JAsensio
Rome, regards de R. D. Brinkmann, par Éric BonnargentPieter Bruegel, Le misanthrope, 1568.
Éric Bonnargent est l'auteur de l'excellent blog intitulé Bartleby les yeux ouverts.
«Ici, je peux voir des bus bondés de retraités qu’on brinqueballe entre les ruines, Air conditionned, des retraités de Neu-Ulm, avec des visages rouges viandeux, des Américaines qui puent l’anti-mite, des diabétiques de Sennhofen, qui longent les églises en cars, les yeux écarquillés.»
Rolf Dieter Brinkmann, Rome, regards.

RomeG.jpgÀ propos de R.D. Brinkmann, Rome, regards publié par Quidam Éditeur en 2008.LRSP (livre reçu en service de presse).
Heiner Müller disait de Rolf Dieter Brinkmann qu’il était «sans doute le seul génie de la littérature ouest-allemande d’après-guerre.» De la part du grand dramaturge allemand, le compliment n’est pas mince puisque l’œuvre de Brinkmann évince celle de Heinrich Böll ou de Günter Grass. Brinkmann est pourtant inconnu en France. La lumière assombrit les feuilles, son seul roman, a bien été traduit dans les années soixante-dix, mais n’est plus disponible. Grâce au beau travail éditorial de Pascal Arnaud (Quidam), le livre-phare de Brinkmann, Rome, regards, a été traduit l’année dernière et pourtant, pourtant, ce magnifique texte est passé presque inaperçu auprès de la critique. Il n’y a guère que Le Matricule des Anges et Le Magazine des livres qui ont su en parler intelligemment et quelques rares blogueurs, les inévitables Antonio Werli, Marc Villemain, François Monti et Anne-Sophie Demonchy.
R. D. Brinkmann est né en 1940 à Vechta. Il abandonne très vite l’école et sa vie est faite de petits boulots et d’errances. Influencé par la Beat generation, il commence à publier dans les années soixante, essentiellement de la poésie. Il écrit aussi des nouvelles, un roman et des pièces radiophoniques. Marié à Maleen, père d’un petit Robert (né en 1964), Brinkmann, dès 1966, tente de vivre de sa plume. Les revenus sont si minces qu’il accueille comme une bénédiction une bourse pour la Villa Massimo à Rome (l’équivalent de notre Villa Médicis) où il réside de l’automne 1972 à la fin de l’été 1973. Brinkmann mourra prématurément deux ans plus tard, à Londres, renversé par une automobile. Un comble pour un écrivain dont le regard scrutait le monde dans ses moindres détails.
Rome, regards, comme tous les grands livres, est indéfinissable. L’objet-livre (et il faut encore saluer le travail de Quidam et de son imprimeur qui ont depuis publié l’Albert Angelo de B. S. Johnson et s’apprêtent à publier le livre-boîte du même auteur, Les Malchanceux) est en lui-même singulier : un format inédit (25x18), un poids important (près d’un kilo) et lorsqu’on en feuillette les pages, on découvre, insérés dans le texte, des reprographies de cartes postales, de collages, de factures, de cartes, de plans, de fac-similés, de photographies de monuments, de gens, de lieux hétéroclites, d’objets, d’animaux, de célébrités et même de photographies pornographiques. C’est que Brinkmann n’aime pas les genres et son séjour à Rome va lui permettre de s’en jouer. Rome, regards est composé de lettres, de longues lettres adressées à ses amis et surtout à Maleen, qui constituent un compte rendu minutieux de son séjour romain. Brinkmann, au jour le jour, note tout : ses réflexions, ses sensations, ses balades, ses colères et joint toujours à ses lettres des documents qui sont autant d’attestations. Cela fait dire à Thibaut de Ruyter dans la préface que Rome, regards peut être considéré «comme l’invention du blog et de la forme littéraire “multimédia”».
L’Italie et Rome en particulier font rêver les belles âmes, ah ! la douceur de vivre méditerranéenne, ah ! le berceau de la culture… Mais Brinkmann n’est pas une belle âme. Qu’on ne s’y trompe pas, Rome, regards n’est pas un exercice d’admiration. Lorsqu’à l’automne 1972, Brinkmann se rend à Rome pour intégrer la Villa Massimo, c’est dans l’espoir d’y trouver le calme et la sérénité qui lui permettraient de se consacrer à son œuvre. Mais dès son entrée en Italie, la déception est là et le rêve se transforme en cauchemar : «– En Italie, l’aspect négligé l’emporta d’emblée. Le contraste est saisissant. Surtout la quantité d’ordures déversées, des maisons délabrées et des cages à lapins véritablement tristes, le linge qui pend des balcons. Des buissons poussiéreux le long de la voie, décorés d’un papier gris maculé, et le train se mit à rouler avec un tempo de tous les diables. Il filait comme une flèche, cahotait dans tous les sens, un chaos dans les règles, et j’eus l’impression que [...] le train déraillerait à force d’une vitesse folle. – Le paysage déchiqueté, déserté, cassé.»
L’Italie des belles âmes est un pays qui n’existe pas, un pays imaginaire. La réalité de l’Italie, c’est la vulgarité, la saleté, le laisser-aller, l’abandon. Ce contraste entre l’Italie idéalisée et l’Italie réelle est mis en image par l’auteur avec ses collages où il juxtapose à des cartes postales de monuments des photographies de quartiers misérables, à des photos d’œuvres d’art des photographies pornographiques. Brinkmann est un homme en colère, un Céline teuton qui déteste profondément son époque, époque dont l’Italie est la cristallisation. Les Italiens l’insupportent profondément. Les Italiennes d’abord, aguicheuses et bavardes, habillées de manière impudique. Leurs mâles ensuite, amoureux de leurs voitures, machos et tout aussi vulgaires : «Les mâles italiens se grattent constamment les couilles. Ils se réajustent la boutique dans leurs pantalons étroits en tout endroit, en tout lieu et à toute heure, et d’une façon grossière comme quelqu’un qui se cure vulgairement le nez, n’importe où. D’avoir vu ça, par hasard, m’a fait gerber à l’occasion. Difficile de damer le pion à l’obscénité d’un tel comportement devenu inconscient depuis belle lurette et dépourvu de toute pudeur. Il dégoûte très vite. Qui donc aimerait qu’on lui rappelle constamment la bite d’un autre ? Pas moi.»
Brinkmann s’emporte sans cesse et sa lucidité sans concession ne peut que nous faire sourire. C’est tellement excessif et donc tellement vrai… Rome n’est que bruit et puanteur : «la cohue des gens, la circulation, la puanteur, le bruit sollicitent presque tous les sens et l’énergie, si bien qu’il ne reste pour ainsi dire rien pour permettre la contemplation, main basse avait été faite sur moi sans répit et je fus sans cesse occupé avec la scène qui m’entourait, des gens s’agglutinaient partout devant ce que je ne voyais pas, de partout des paroles enflaient, on grimaçait et faisait la moue, le crissement dans les oreilles, la puanteur dans les narines, à peine si l’on ose encore respirer, comment aurais-je bien pu contempler une chose et la laisser agir sur moi ?»
Vous l’aurez compris, Rome, regards n’est pas un guide touristique littéraire comme pouvait l’être Promenades dans Rome de Stendhal. Car si la ville moderne est à l’origine de mille emportements, les vestiges antiques n’impressionnent pas du tout Brinkmann. Rien dans «les restes poussiéreux de l'histoire de l’Occident» n’émeut le flâneur. Pour bien comprendre tout ce qui sépare Stendhal de Brinkmann, il suffit de comparer ce que disent l’un l’autre du Colisée : «Que de matinées heureuses j’ai passées au Colisée, perdu dans quelque coin de ces ruines immenses ! Des étages supérieurs on voit en bas, dans l'arène, les galériens du pape travailler en chantant. Le bruit de leurs chaînes se mêle au chant des oiseaux, tranquilles habitants du Colisée. Ils s'envolent par centaines quand on approche des broussailles qui couvrent les sièges les plus élevés où se plaçait jadis le peuple roi. Ce gazouillement paisible des oiseaux, qui retentit faiblement dans ce vaste édifice, et, de temps à autre, le profond silence qui lui succède, aident sans doute l'imagination à s'envoler dans les temps anciens. On arrive aux plus vives jouissances que la mémoire puisse procurer.»
«Là, derrière, dans ce Palais des Sports jaune argileux ébréché qui remonte à 72 av. J.-C., pour le vil peuple à l’heure de midi, comme une sorte d’intermède, pendant que la populace se vautrait dans la cavea et s’empiffraient de ses minables tartines, le lumpen gras et transpirant, baignant dans l’odeur des pieds qui puent, empestant une quelconque piquette de Frascati de l’époque qu’ils laissaient couler dans leurs gosiers, ils firent un jour se produire des hommes nus avec des glaives, qui n’étaient pas entraînés à cela, chaque coup portait. Là ils agitèrent leurs moignons de bras d’où s’échappaient des fils rouges et des morceaux de viande saignante volèrent dans les airs, les entrailles jaillirent de la peau éventrée, tandis que le peuple bouffait et se grattait les couilles. “Dis donc Gaius, la nénette là-bas, au premier rang (il rote aigrement), j’aimerais bien me la faire, hé, hé ?!” (et il mâche des haricots verts qu’il a apportés). Et Gaius des faubourgs se gratte déjà les couilles.»
Il n’y a guère qu’à propos de la fontaine de Trevi que Brinkmann tombe d’accord avec Stendhal, mais le jugement de ce dernier était dépréciatif; il n’y voyait de bien que «sa masse» et Brinkmann parle d’«un gigantesque kitsch». A Rome, il n’y a décidément rien à voir, si ce n’est le Capitole, «une place véritablement belle, libératrice, conçue avec une fine perception de l’espace.» Rome, décidément, n’est qu’une légende et le culte des temps anciens n’est que snobisme : «“Rome éternelle ?” : eh bien, la ville est le meilleur exemple à présent que l’éternité se gâte elle aussi et qu’elle ne dure pas éternellement – Rome est une ville-de-trépassés : bourrée de cercueils, de décombres et de tombes – comment peut-on divaguer sur l’éternité ici ?»
Les emportements de l’auteur peuvent paraître surprenants car il ne cesse de parcourir la ville, de noter ses impressions, d’indiquer minutieusement sur des plans les chemins qu’il a empruntés, de photographier sous plusieurs angles les monuments, les églises, etc. En réalité, Rome le fascine; il est fasciné par sa haine qui surgit partout où chez les autres il n’y a qu’émerveillement. C’est d’ailleurs sans doute l’émerveillement des autres qui est à l’origine de son mécontentement. Cet émerveillement qu’il recherche pourtant, il ne le trouvera que dans les petits villages déserts du Latium.
Brinkmann, digne héritier de Max Stirner, voue un culte à l’individu et les enthousiasmes partagés ne peuvent que le mettre en rage. La multitude est aliénante et Rome, c’est le règne de la multitude; multitude des gens sur les trottoirs, multitude de voitures sur les avenues, multitudes de touristes aux portes des musées, des églises et des monuments. Rome est une ville sans individus; tout grouille. L’individu est celui qui s’affirme contre, contre la bêtise populacière, contre l’argent, contre la modernité – sa technique (de superbes pages contre le téléphone qui nous amènent à regretter que Brinkmann n’ait pas connu le mobile) et son idéologie –, contre le socialisme et contre le conservatisme, contre la religion, contre l’humanisme bien-pensant et bien entendu contre la démocratie comprise comme une entreprise de nivellement par le bas. Il y a profondément ancré en Brinkmann un aristocratisme nietzschéen qui fait de lui ce qu’on appellerait aujourd’hui un anarchiste de droite. La modernité se définit comme la victoire du quantitatif sur le qualitatif, la victoire de l’avoir sur l’être. La mathématique est la reine des sciences et avec elle le commerce et l’économie l’ont emporté sur la sensibilité : «Les sens sont mutilés, le goût est mutilé, la vue et l’émotion, toute stimulation douce ou délicate. Après la mutilation du paysage, la mutilation des individus, cela va de soi et c’est drôle, follement drôle.»
Mais Brinkmann rit jaune. Dans les rues de Rome, il n’a pour seul compagnon que Giordano Bruno qu’il lit et relit sans cesse. Bruno, «l’un des très rares symboles de l’individualité entière de l’homme, de sa singularité», ne l’oublions pas, mourut à Rome brûlé vif pour n’avoir pas cédé aux autorités ecclésiastiques, pour avoir refusé de se rétracter, pour avoir continué à affirmer sa singularité. Ecce homo : mieux vaut mourir plutôt que de céder à la multitude. Si Brinkmann a une telle admiration pour Bruno, c’est parce qu’il est l’archétype de ce qu’il appelle l’individu : «Mais qu’est-ce que j’entends par Individu ? C’est pour moi, bien sûr, l’artiste, l’explorateur, l’inventeur, le découvreur, l’observateur – ce qui fait qu’il ne peut être pris pour un autre, et non la Multitude.»
Cette définition pourrait nous faire croire que Brinkmann va se sentir chez lui dans l’enceinte de la Villa Massimo où sont accueillis des dizaines d’artistes allemands, des écrivains, des musiciens, des plasticiens. Mais, là encore, c’est l’exaspération qui l’emporte. Tout d’abord à cause de la négation de l’individu, ses collègues voulant à tout prix l’incorporer dans leur communauté, faire de lui un des leurs. Au cours d’un repas, il menace un écrivain de lui envoyer son assiette à la figure s’il continue à le tutoyer, «comme si on s’était branlés en même temps autrefois à l’école». S’il se sent encore une fois atopon, c’est parce que la médiocrité est, là encore, la norme. Alors que tout ce qui intéresse Brinkmann est de méditer et d’écrire, alors qu’il se contente du strict minimum pour vivre afin d’envoyer un maximum d’argent à sa femme, il n’a affaire qu’à des minables dont la seule source de joie est de profiter du pouvoir d’achat dont il bénéficie grâce aux marks qu’ils reçoivent de la part de l’État : «Alors là, vraiment stupéfiant : voilà comment ils pensent et considèrent la chose, qu’on réfléchisse donc à l’expression : le pouvoir d’achat ! Putain, Le-Pouvoir quel pouvoir, à quel niveau : pour-acheter ! Voilà une inculcation bien ouest-allemande, regardez-au-raz-des-chiottes : acheter !»
Ce ne sont donc pas seulement les Italiens qui sont l’objet de son ire, mais l’ensemble de ses contemporains. Je n’ose imaginer ce qu’aurait pensé Brinkmann s’il n’était mort aussi jeune en voyant que le monde entier est devenu Ouest-Allemand… Brinkmann était cependant suffisamment lucide pour le prévoir : «Fulminations, épuisement, et la certitude : qu’il y aura de plus en plus de grèves, de plus en plus d’effondrements, de maladies, de courir à gauche et à droite absurde, […], plus d’idiotie, ouverte et cachée, plus de mal bouffe, plus de monotonie, tout en plus, plus de laisser-aller et de pris-à-la-gorge, plus de sueur, de devoir-dépendre de la connerie, plus de puanteur, de violence, d’anarchie, de plus en plus, uniquement du quantitatif, plus de police et de fouille-merde, simplement plus, pervers grimaçants, figures humaines monstrueuses qui se sont à moitié entredévorées, plus de boucan : c’est tout juste si l’on ose encore respirer dans la rue, on vit le souffle retenu, plus d’amochage, plus de déchéance, plus de ferraille – tout cela est clairement prévisible, car nulle part on ne voit de signes d’amélioration. Plus de chefs idiots, en public et en privé, aussi innombrables que les flaques d’huile puantes sur le trottoir, plus d’hommes et plus d’humanistes répugnants.»
On ne rêve pas, Brinkmann est bien mort en 1975 et sa prévision s’est réalisée… L’humanité est désespérante.
Rome, regards est un grand livre, aussi bien dans sa forme que dans le fond; un livre impitoyable. On n’y trouve nulle trace d’angélisme, ni dans le texte ni dans son iconographie et c’est pourquoi les humanistes et les bien-pensant risquent de n’éprouver que peu de plaisir à tourner les pages de cet impressionnant volume. Pour tous les autres, s’il en reste, Rome, regards est un livre qui doit figurer dans les bibliothèques, à côté du Voyage au bout de la nuit de Céline ou du Tunnel de Gass [ici et là].

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