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Street-Art vs. White Cube : réflexions sur le street-art et son exposition en galerie

Publié le 17 septembre 2009 par Blogcoolstuff
Street-Art vs. White Cube : réflexions sur le street-art et son exposition en galerie
A l'occasion d'un trop court (et sans doute maladroit) article publié ici-même évoquant une exposition que je venais alors de visiter, je m'étais permis de faire part de ma relative déception en des termes qui avaient déplus à l'organisateur de cet événement comme à certains lecteurs. Je m'étais alors promis de revenir plus tard, à tête reposée, sur les raisons de cette déception, raisons qui n'étaient pas propres à cette exposition en particulier mais bien plutôt au statut problématique du street-art accroché en galerie.
La multitude d'articles récemment publiés à l'occasion des expositions "Le tag au Grand palais" et "Né dans la rue" à la Fondation Cartier pour l'art contemporain - articles ayant tous pour point commun d'éluder les véritables questions soulevées par la présence du street-art en galerie au profit de faux débats stériles - m'a remis en mémoire cette promesse que je m'étais alors faite à moi-même comme à vous. Trêve de tergiversations : attaquons le gâteau, aussi indigeste puisse-t-il paraître.
L'exposition du street-art en galerie pose en réalité non pas un problème, mais toute une série de problèmes interrogeant à la fois le statut de l'artiste, celui du galiériste et enfin celui du visiteur. On va voir qu'en réalité il s'agit surtout d'une série de faux problèmes et qu'au final ne demeure que la véritable question : est-ce que ce qui est montré mérite d'être vu ?
Pour commencer, élaguons. En l'occurrence penchons nous un instant sur les fausses questions, les faux débats prétendument éthiques pouvant se résumer à ces deux interrogations caricaturales au possible "un street artiste perd-t-il toute crédibilité à exposer en galerie ?" et, de l'autre côté du miroir, " une galerie ou à plus forte raison une institution de type musée, doit-elle et peut-elle exposer des travaux de cette catégorie d'artistes qui leur préfèrent généralement la rue ?".
La rue comme lieu
Du point de vue de l'artiste le street-art a-t-il sa place en galerie ? Prenons pour point de départ une anecdote, cela aura le mérite d'illustrer quelque peu le propos.
Choque Cultural Gallery est une galerie créée à Sao Paolo en 2004 dans le but d'exposer les artistes de rue. Ne se contentant pas d'y présenter les plus brillants acteurs du street-art brésilien (et international), elle se veut réellement actrice de cette mouvance. Elle soutient effectivement les artistes locaux en éditant régulièrement des prints originaux, en co-organisant des expositions de leurs travaux à travers le monde (comme par exemple l'exposition "Ruas de Sao Paulo" à la galerie Jonathan Levine de New York en mars 2007) ou encore en participant à l'élaboration du livre "Graffiti Brasil" de Tristan Manco.
Le 06 septembre 2008 la galerie a été envahie par une trentaine de "pixadores". Les pixadores sont les tagueurs locaux se distinguant de leurs alter ego des autres pays par une réelle soif de sensations fortes ainsi que par l'invention d'une graphie spécifique. Ceux-ci ont donc envahi la galerie Choque Culturel et n'ont pas hésité à en recouvrir l'intérieur de tags, détériorant ainsi au passage les oeuvres de Gerald Laing, Speto et Titi Freak qui y été alors exposées. Comment rendirent-ils donc compte de cet acte ? En affirmant leur désir de protester contre la "commercialisation, l'institutionnalisation et la domestication de l'art de la rue"...
Street-Art vs. White Cube : réflexions sur le street-art et son exposition en galeriePixadores à l'oeuvre chez Choque Cultural Gallery (Sao Paolo, 2008)
"Commercialisation", "institutionnalisation" et "domestication", trois grands mots sur lesquels nous auront l'occasion de revenir. Pour le moment, arrêtons nous sur celui de "rue" que les pixadores semblent concevoir comme étant l'essence même, non pas de leur pratique spécifique (ce qui serait tout à fait légitime), mais du street-art en général.
Que peut signifier pour un artiste de faire le choix d'exposer telle ou telle de ses créations dans la rue ou même de la concevoir spécifiquement pour la rue ? Les raisons possibles ne manquent pas : s'approprier un bout d'espace public pour affirmer son existence ou simplement pour ne pas le laisser complètement au main des urbanistes, commettre un acte illégal, donner à voir gratuitement son travail, ne se couper d'aucun public et notamment pas de celui qui ne fréquente pas les lieux plus traditionnelles d'exposition, trouver une alternative à la non acceptation de son travail par les galeries, agir directement sur l'existence quotidienne des observateurs en les confrontant de fait à une situation originale... Sans doute cette liste n'est pas complète mais elle suffit cependant à montrer que les motivations susceptibles de mener quelqu'un à exposer dans la rue peuvent être très différentes les unes des autres.
Il apparaît également que, dans la très grande majorité des cas, le choix de la rue comme lieu d'expression n'est en rien consubstantiel à la démarche de l'artiste. La rue est choisie à tel moment pour telle raison : c'est un choix circonstanciel, non essentiel. Ce pourrait aussi bien être n'importe quel autre lieu répondant à la motivation du moment. Le cas de celui qui ne voit dans sa pratique qu'une simple occasion de vandalisme mis à part (on notera d'ailleurs que pour ce cas, si l'étiquette "street" semble en effet judicieuse, celle d'"art" l'est beaucoup moins dans la mesure où la motivation première est toute autre), les motivations des street artistes n'excluent en rien la création et l'exposition dans d'autres lieux que la rue : celui qui a à coeur de proposer son travail gratuitement peut tout à fait également le faire en exposant dans des galeries dont l'entrée n'est en général pas payante tout comme celui qui refuse de se soumettre aux choix artistiques d'un quelconque commissaire d'exposition est libre de faire le choix de donner à voir son travail sous forme d'auto-productions (du graffzine autoédité à l'exposition en lieu privé ou associatif qu'il peut même créer pour l'occasion).
La rue est un choix parmi d'autres mais un choix qui n'exclut pas les autres : l'artiste qui choisit de concevoir telle pièce dans telle circonstance pour tel lieu ne s'interdit d'aucune manière de créer une autre oeuvre dans d'autres circonstances et dans d'autres lieux.
Il arrive d'ailleurs aussi que l'artiste passe de la galerie à la rue et non pas seulement de la rue à la galerie. L'un n'exclut pas l'autre. Qui reprocherait à Keith Haring de s'être attaqué aux panneaux publicitaires des stations de métro au début des années 80, alors même qu'il exposait déjà en galerie ? En tout cas pas Lee Quinones, Fab Five Freddy ni Futura 2000 aux côtés desquels il aimait à se faire des sessions sauvages !
Contrairement à ce que l'expression "street-art" laisse entendre, la rue n'est pas l'essence de cet art, elle en est un attribut purement conjoncturel et donc éventuellement occasionnel. Elle en est un des lieux possibles.
Street-Art vs. White Cube : réflexions sur le street-art et son exposition en galerieExposition "Le TAG au Grand Palais" (Paris, 2009)

Un lieu parmi d'autres
Si la rue n'est pas l'essence du street-art, elle n'en est pas non plus le lieu mais plutôt un lieu parmi d'autres. Peut-on considérer un squatt, un hangar, une camionnette comme appartenant à la rue ? Certes non et pourtant, dans ces cas, les ayatollahs du street-art originel ne trouvent en général rien à redire. Mais inutile de jouer avec les mots : en réalité la radicalité supposée du street-art, sa singularité en tout cas, c'est précisément, à la différence des autres arts, de ne pas avoir de lieu prédéfini.
Traditionnellement, les arts plastiques sont dévoués à des lieux bien précis, variants selon les époques et les pratiques : quand Michel-Ange peint son "Jugement dernier" ou son "Moïse" il le fait pour que ces oeuvres ornent des lieux de culte ; quand Rubens s'adonne au portrait, celui-ci est généralement destiné à orner le salon bourgeois de son modèle et commanditaire... Plus près de nous, nombre d'artistes contemporains conçoivent des installations spécifiques pour telle ou telle galerie censée les accueillir.
Contrairement à ce que cette étiquette décidément maladroite de "street-art" laisse penser, les expressions artistiques relevant de cette pratique ne sont pas dévolues à la rue de la même manière consubstantielle que l'est par exemple une oeuvre de Michel Ange avec l'église qui l'accueille (et qui fait d'ailleurs plus que l'accueillir, qui en est la raison d'être). Le street-art est quant à lui un art de l'adaptation, un art libre, un art sans lieu. Sa singularité réside précisément dans le fait de s'inviter là où on ne l'attend pas forcément, d'intervenir tout azimut dans le quotidien de ses observateurs potentiels. En ce sens sa place n'est nulle part et partout à la fois. Dans la mesure où il parvient à entrer en interaction avec le lieu dans lequel il s'invite comme avec celui qui est amené à le voir, il est à sa place. En ce sens il est potentiellement aussi bien à sa place dans une galerie que dans une impasse.
Potentiellement, car on verra tout à l'heure qu'il peine précisément parfois à investir ce lieu spécifique qu'est une galerie...
Pour le moment, venons en précisément à cet autre protagoniste incontournable du débat qui nous intéresse ici, à savoir le galiériste ou le commissaire d'exposition.
Des voix se font régulièrement entendre pour affirmer non pas tant que l'artiste perd sa crédibilité en exposant en galerie mais que le galiériste perd la sienne en le lui proposant. Pour y voir plus clair dans ce débat, il convient ici de distinguer, d'une part, les galeries (lieux privés d'exposition et de vente d'art) et, d'autre part, musées et autres lieux institutionnels de ce type.
En ce qui concerne les galeries à proprement parler, de débat il n'y en a point : leur raison d'être (tout comme le modèle économique sur lequel elles reposent) étant d'exposer et de vendre des créations artistiques, on voit mal pourquoi elles se priveraient de représenter les oeuvres d'artistes volontaires pour la commercialisation de leur travail !
Bien entendu, la situation est quelque peu différente concernant les lieux institutionnels, fonctionnant tout ou partie avec les deniers publics et censés concourir à l'édification de la population. On pense par exemple ici à la récente exposition "Le T.A.G. au Grand Palais" ou encore à la carte blanche qu'avait proposée la Tate Modern à quelques artistes comme Blu, Os Gemeos ou encore Faile lors de l'été 2008...
La mission de telles structures est de collecter, de conserver et d'exposer ce qui relève du patrimoine artistique universel ou pour le moins national. Selon les lieux, ce peut être également de promouvoir la création contemporaine.
Or peut-on réellement douter de la participation de facto des street artistes à la création contemporaine et, partant, au patrimoine artistique en devenir ? Sauf à considérer qu'il convienne qu'un courant ou qu'une école artistique ai disparu et, par conséquent, que sa production ne soit plus en adéquation avec la sensibilité de l'époque actuelle pour qu'enfin lui soient ouvertes les portes des musées, on voit mal comment, de ce point de vue, il est possible d'argumenter sérieusement contre l'introduction de certaines oeuvres issues de la street culture dans les lieux d'exposition.
Street-Art vs. White Cube : réflexions sur le street-art et son exposition en galerieShepard Fairey fait son apparition dans la collection permanente
de la National Portrait Gallery (Washington, janvier 2009)

N'est récupéré que ce qui est récupérable (où l'on en revient à l'artiste et à son "intégrité")
Bien entendu, dans le cas de figure d'une exposition en lieu institutionnel une nouvelle question se fait jour qui concerne à nouveau l'artiste. N'est-ce pas là une forme de récupération par l'Etat d'un travail qui se voulait pourtant en marge, voire en violation des règles de cet Etat ?
Ici, deux cas de figure se présentent. Soit la création artistique se veut en marge des règles établies du simple fait qu'elle a été conçue pour être visible par tous, sans distinction de catégories sociales, d'éducation ou de moyens financiers et dans ce cas il n'existe aucune raison de considérer qu'elle n'a pas également sa place dans un musée (comment en effet affirmer, d'une part, vouloir rendre son travail visible par tous et, par ailleurs, le priver de la catégorie de spectateurs potentiels qui fréquentent les musées ?). Soit elle s'inscrit en marge de par le discours implicite ou explicite qui est le sien et dans ce cas la véritable question n'est plus tant de savoir si cette création est récupérée ou non mais bien celle de comprendre comment et pourquoi elle peut l'être. Dis crûment, n'est récupéré que ce qui est récupérable. De ce point de vue, peut-être la place de certain est-elle au musée sans même qu'ils le sachent eux-mêmes...
Au final, là n'est peut-être pas l'essentiel. La véritable question serait plutôt celle de savoir si ce qui est exposé mérite de l'être. Cette expression délibérément provocatrice peut s'entendre en deux sens au moins.
Pisser dans un violon
Dans un sens faible, c'est poser la question de l'adéquation de ce qui est montré avec la manière dont cela est montré. Il n'y a aucun sens de donner à voir dans le "white cube" une oeuvre qui aurait pour principale ambition, par exemple, d'entrer en interaction avec tel ou tel élément du "décors" urbain. Ce serait là d'une vacuité totale car ce n'est tout simplement pas le lieu.
Il faut cependant admettre que cet écueil est assez souvent évité par les street artistes exposés en galerie qui, généralement, savent proposer des créations ad hoc, spécialement conçues pour les circonstances ou qui, profitant là de conditions de travail libérées des contraintes propres à la création en rue, tentent pour l'occasion de nouvelles expériences et/ou de nouveaux médiums (installations, peinture sur support, travail en volume, etc.).
N'en demeure pas moins notre question initiale, celle du "mérite" donc, entendue cette fois dans sa signification première. Cette question pouvant être remplacée par cette autre, moins abstraite : est-ce que ce que l'on veut m'y montrer vaut le détour par la galerie ?
Une création mérite d'être donnée à voir dans un lieu dévolu à la création artistique si elle entre précisément dans cette catégorie. Cela revient à se demander quel bénéfice le visiteur peut tirer de sa confrontation avec ce qui lui est montré : en quoi ces oeuvres l'enrichissent-elles ? en quoi apportent-elles des réponses nouvelles à des questions qui peuvent tout aussi bien ne pas l'être ? en quoi leur observation provoque-t-elle une expérience singulière ? en quoi cette expérience n'est-elle envisageable que par le biais d'artefacts conçus dans dette optique ?
Si ce n'est pour vivre une réelle expérience esthétique, pourquoi faire le détour par un lieu dévolu à l'art ? Pour voir simplement de belles images, il est d'autres lieux (magasin de décoration, salon de l'automobile, que sais-je encore !) et d'autres supports (magazines, panneaux publicitaires, etc.)...
A y bien réfléchir les oeuvres des rues n'attirent le plus souvent le regard du passant et ne l'interpellent "que" dans la mesure où, précisément, elles se trouvent dans la rue et la rendent ainsi plus attractive, plus vivante, plus ludique, plus revendicative, plus familière ou au contraire plus étrangère. Mais le passage sur les cimaises n'implique pas moins une expérience d'un tout autre genre : celui qui se rend dans une salle d'exposition n'attend pas des créations qui y sont exposées qu'elles enjolivent simplement le lieu. Il est à l'affût de nouvelles idées, de nouvelles sensations, de nouveaux sentiments...
Or bien souvent les créations relevant du street-art n'ont pas même cette intention ou même, si l'on préfère, cette prétention. C'est au demeurant tout à fait leur droit, ou plus précisément celui de leurs auteurs. Mais c'est également celui de l'observateur de les considérer, dans ces conditions, comme étant plus à leur place dans la rue (on aura compris qu'il n'y a rien là de péjoratif) que dans une galerie.
Street-Art vs. White Cube : réflexions sur le street-art et son exposition en galerieExposition "Street art" à la Tate Modern (Londres, 2008)
Proposition d'esquive
Pour conclure, une question. A l'heure de la victoire sans partage de la société du spectacle, un art désireux de demeurer contre-culturel et donc d'éviter l'écueil de la récupération n'est-il pas contraint à l'invention permanente, à sa redéfinition incessante ? De ce point de vue, le street-art n'a-t-il pas précisément pour vocation, s'il désire rester fidèle à ses origines contestataires, à sortir de la dichotomie galerie / rue et à s'inventer de nouvelles alternatives ?
Ne peut-on pas imaginer des formes de monstrations ou d'expérimentations des oeuvres qui ne soient pas celles imposées par les galeries et qui ne se contentent pas pour autant de s'imposer dans la rue ? Plus fondamentalement encore, doit-on se contenter du préjugé de la partition de l'humanité entre créateurs et observateurs, artistes d'une part et amateurs d'art d'autre part ? Ne peut-on pas penser des lieux, ou même simplement de nouveaux usages pour d'anciens lieux, susceptibles d'accueillir voire de générer pareilles expériences ?
De manière plus ou moins latente, ces questions sont à l'origine même de ce que l'on appelle aujourd'hui le street-art. Des réponses ont déjà été apportées, certaines même plutôt concluantes. D'autres demeurent à découvrir et c'est dans l'hypothèse de ces découvertes à venir que résident les conditions de possibilité d'une contre-culture ne se condamnant pas elle-même à finir ses jours au musée.

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