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Une représentation de tailleur de pierre datant du XIIe siècle à Mauriac (15)

Par Jean-Michel Mathonière

Odette et André-Charles Gros m'ont communiqué une photographie de la cuve baptismale, datant du XIIe siècle, de la basilique Notre-Dame des Miracles à Mauriac (Cantal). Elle présente dans deux de ses arcatures un tailleur de pierres et ses outils.

Une représentation de tailleur de pierre datant du XIIe siècle à Mauriac (15)
© Photographie Odette et Charles Cros. Reproduction interdite.

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Une représentation de tailleur de pierre datant du XIIe siècle à Mauriac (15)

Dans son livre La Basilique Notre-Dame des Miracles de Mauriac (éditions Créer), Pierre Moulier consacre plusieurs pages à la cuve baptismale et analyse l'iconographie de ses 14 panneaux. Pour ce qui concerne ces deux-là, les derniers, il donne les indications et développements qui suivent (je reproduis quasiment in-extenso) :

« 13. Outil en forme de marteau ou de hache encadré par deux paires de « bâtons ».
« 14. Personnage tenant un marteau dans la main droite et une sorte de barre dans la main gauche.
« […] Les outils des deux dernières arcades ne sont pas clairement identifiables. Jean-Baptiste Chabau devinait en ce dernier personnage la signature de l'artiste roman, qui se serait ainsi représenté ; Jean Le Guillou en faisait plutôt un bourreau, l'un de ceux qui clouèrent le Christ sur la croix, et dans l'arcade précédente il voyait le marteau et les quatre clous de la Crucifixion. Plus récemment encore, Agnès Guillaumont parle de la représentation de l'ouvrier chrétien qui œuvre à la construction du temple spirituel, le « marteau » de l'autre médaillon étant la hache d'Elisée, reliée par la théologie chrétienne au bois de la croix, et les « clous » devenant les planches bien équarries avec lesquelles, selon Origène, le bon chrétien construit dans son cœur l'arche du salut. La hache pourrait aussi bien être celle que Jean Le Baptiste évoque à propos du baptême (Matt. 3, 10) : « Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu ». Il est vrai que cela n'explique pas les quatre « bâtons », à moins d'y voir la représentation des arbres morts et prêts à être jetés dans les flammes.
Quant au personnage de la dernière arcade, nous ne pensons pas absolument impossible qu'il s'agisse du sculpteur lui-même. Celui-ci tient un marteau et ce qui peut être assimilé à un outil de tailleur de pierre, un peu surdimensionné pour des raisons de visibilité, et si cette arcade est bien la dernière de la série (plutôt que la seconde, si on lit vers la gauche à partir du Christ en Majesté), alors l'emplacement convient bien à une sorte de signature. On retombe donc sur cet irritant problème du sens de lecture.
« Or un petit détail d'apparence insignifiante vient nous donner sur ce point une indication peut-être capitale : les deux dernières arcades, celle des outils et celle du « sculpteur », sont en effet nettement plus étroites que les autres, comme si l'auteur de la cuve avait manqué de place, sur la fin, ayant mal programmé son travail. Un tel décalage n'a rien de rare, au contraire, et nous voyons souvent les sculpteurs romans s'arranger comme ils le peuvent avec les surfaces. Cela milite bien pour une lecture de gauche à droite à partir du Christ en Majesté. Dès lors, il ne nous semble pas du tout exclu que l'artisan représenté soit bien le sculpteur de la cuve, au contraire. En réalité, les artistes de l'époque signaient leur travail plus souvent qu'on ne l'a cru, et il n'est pas rare de voir cet artiste se représenter sur son œuvre, équipé de ses outils (note 35 : l'auteur cite ici les cas de Gerlachus, un peintre-verrier qui s'est représenté sur un vitrail de l'ancienne abbaye d'Arnstein, près de Coblence, et des fondeurs Riquinus et Abraham, accompagné de leur apprenti Waismuth, représentés sur les portes de bronze de la cathédrale de Novgorod). Si tel est le cas, nous avons, à Mauriac, le portrait (évidemment stylisé) de l'un des artisans de l'église, car la cuve est bien contemporaine du transept, et l'œuvre de l'un des sculpteurs de l'église : en effet, nous retrouvons sur les bases de colonnes tous les motifs décoratifs qui figurent également sur la cuve. »

Une représentation de tailleur de pierre datant du XIIe siècle à Mauriac (15)
© Photographie Odette et Charles Cros. Reproduction interdite.

Je partage volontiers l'opinion de Pierre Moulier : le personnage représenté n'est autre qu'un tailleur de pierre/sculpteur et cela d'autant que les outils représentés sont des outils de tailleur de pierre, sans ambigüité particulière si ce n'est, bien sûr, le côté un peu fruste de la sculpture.

Ainsi, la « hache » est de toute évidence une « polka », c'est-à-dire un marteau-taillant dont les deux taillants sont inversés l'un par rapport à l'autre, outil employé de longue date par les tailleurs de pierre et qui leur a fréquemment servi d'emblème, au même titre que le marteau taillant ordinaire. Je donne ci-dessous la photographie d'un modèle classique de polka.

Une représentation de tailleur de pierre datant du XIIe siècle à Mauriac (15)
Polka de tailleur de pierre.
© Photographie Jean-Michel Mathonière. Reproduction interdite.

L'évasement et le léger aplatissement vers le bas des quatre « bâtons » ne laisse quant à eux absolument aucun doute quant au fait qu'il s'agit de ciseaux de tailleur de pierre !

Quant au « marteau » tenu par le personnage, il s'agit assez probablement soit d'une massette, soit d'un maillet, le caractère sommaire de la représentation ne permettant guère de trancher entre les deux, la massette étant métallique et plus petite que le maillet.

Une représentation de tailleur de pierre datant du XIIe siècle à Mauriac (15)
Maillet de tailleur de pierre.
© Photographie Jean-Michel Mathonière. Reproduction interdite.

Ce problème d'échelle est encore plus évident pour ce qui concerne la « sorte de barre » qu'il tient dans l'autre main, dans laquelle, vu le contexte, je vois un ciseau surdimensionné. Ajoutons à cet égard que nous sommes là, à l'époque romane, dans un contexte où le surdimensionnement peut procéder d'une intention symbolique ou, du moins, signifiante : ainsi, de nombreuses figurations du Christ en Majesté de cette époque possèdent des mains droites énormes, ceci pour mettre en valeur la puissance mani-festante du Christ, par ailleurs souvent figuré par le monogramme XP = abréviation grecque de khristos... comme de kheiros, la main. Le ciseau du tailleur de pierre pouvant être en l'occurrence une image du Verbe en action, il n'est rien d'étonnant à le voir ainsi mis en évidence.

Dans tous les cas, la présence de ce tailleur de pierre et de ses outils sur une cuve baptismale oblige à considérer le fait sous l'angle de la symbolique chrétienne car on peut difficilement supposer qu'à cet emplacement-là, particulièrement chargé de signification, il s'agisse d'une figuration simplement anecdotique, d'une « signature » qui ne fassent pas « signe », précisément. Il est de fait assez probable qu'au-delà de la légitime fierté de l'artisan ayant réalisé cette œuvre et qui l'aurait ainsi signée, ce tailleur de pierre renvoie à la thématique des pierres vivantes dont est construite l'église, au sens de communauté des chrétiens. Et, de même que la pierre brute doit être soumise à la taille, le chrétien doit être baptisé… Il est certain que ce thème pourrait être plus finement analysé et développé sous l'angle de la tradition chrétienne par un spécialiste de ces questions.

Il convient enfin d'ajouter que, ainsi que le montrent les hypothèses rapportées par Pierre Moulier au sujet de ce que représentent les outils de ces deux panneaux, et leur signification, il reste manifestement très difficile pour nombre de spécialistes d'admettre les bâtisseurs romans au rang des personnages dignes de figurer dans le temple chrétien. Comme si ce n'était pas assez « important » par rapport à d'autres sujets... Les tailleurs de pierre (maçons, au sens ancien du terme) s'inscrivent pourtant dans une sacralité chrétienne qui ne manque pas de richesse.

—————————————

Nous possédons assez peu de représentations aussi anciennes de tailleurs de pierre ou d'outils de tailleurs de pierre dans le contexte chrétien. Nous en reproduirons quelques autres dans les semaines à venir sur ce blog, notamment pour développer la question évoquée à l'instant, celle de la sacralité conférée à ce métier. Nous lançons donc un appel à nos visiteurs pour leur demander de nous faire part de celles qu'ils connaissent pour l'époque romane ou antérieurement.


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