Magazine Humeur

Roissy, Porte 64 G

Publié le 17 novembre 2009 par Caryl

La nouvelle mode des transports aériens est aux vols matinaux et partagés.

Matinaux car un décollage à 8h vous impose d’être là au moins 2h avant, soit à 6h. Pour ne pas avoir l’air de sortir de votre lit (ce qui pourtant est exactement le cas) et en tenant compte du trajet, votre réveil sonnera à 4h30. Vous allez être frais à l’arrivée !

Partagés signifie que le vol est commun à plusieurs compagnies qui pensent chacune que l’autre s’en occupe ce qui fait que personne ne fait rien.

C’est du moins l’impression que j’ai eu lors de mon dernier voyage, un vol Casa/Paris /Montpellier partagé par KLM, Air France et RAM, horaire prévu : 10h30. Je me présente donc à l’aéroport à 8h30 pour m’entendre dire qu’à cause du brouillard, le départ est retardé à 13h30. Cela va me laisser le temps de lire, pensai-je.

En fait, j’ai largement pu terminer mon livre avant que l’annonce du départ ne jaillisse des hauts parleurs vers 15h. Ayant passé ½ journée assis sur un siége en plastique entouré de 2 gamins braillards et d’un hippie sentant la transpiration, j’accueille la nouvelle avec soulagement. Après les interminables vérifications d’usage, nous embarquons.

Mon siége étant côté hublot et ma voisine de gauche une quinquagénaire fort plaisante au décolleté suggestif, le voyage sera peut-être agréable. Une fois installé, il ne me faut qu’une minute pour réaliser mon erreur. Mon dossier est bloqué incliné à 45°, mon coussin déchiré glisse vers l’avant et j’ai derrière moi un ado boutonneux qui me laboure les reins à coups de genoux au rythme de son Discman. Restons zen, car contrairement à l’adage, là où il y a du zen, il y a du plaisir.

Je pense quand même avoir passé le plus difficile. Deuxième erreur, la suite me prouvera que non.

Turbulences


Après encore 20 minutes de retard sans explications, nous décollons enfin. L’avion prend un angle de 40 degrés, 50 degrés, 60 degrés, nous sommes collés au fond de nos siéges et tout vibre autour de nous. On dirait que pour fêter notre départ, le pilote s’apprête à faire une boucle ou un looping. Ce n’est pas vrai, ils nous ont collé un apprenti !

Quelques minutes d’angoisse passées, nous finissons par retrouver l’horizontale et le commandant nous demande d’attacher nos ceintures pour cause de turbulences. Le temps étant au beau fixe, nous sommes un peu surpris, mais nous comprenons que ce vol ne sera qu’une longue turbulence. D’ailleurs, si je ne voyais pas quelques rares nuages par mon hublot, je penserais que ce Boeing ne fait pas Casa Paris, mais le Paris Dakar.

L’avion est agité de mouvements ondulatoires et louvoyants comme si nous roulions sur une succession de dos d’ânes en devers alternés. De plus, par moment sans doute pris de frénésie, le pilote accélère convulsivement pour ralentir brutalement quelques minutes plus tard. Entre l’excité aux commandes et le karatéka de derrière, j’ai rapidement l’estomac en vrille et les reins en compote.

Glissant dans mon siège cassé, ballotté dans tous les sens, mon coude heurte de façon involontaire, mais régulière la poitrine débordante de ma voisine qui ne paraît pas s’en formaliser. Moi non plus d’ailleurs ! Son regard se fait même plus lourd, mais peut-être est-ce la couleur légèrement verdâtre que je suis en train de prendre qui l’inquiète. Je ne finirais pas ce vol sans un appel au Samu !

Plats pas trop repas

A l’étonnement général, je survis jusqu’à l’heure espérée du repas. Et là, nous assistons à une prestation incroyable du personnel de bord dont on ne dira jamais assez le dévouement dans ces conditions difficiles.

Les stewards sortent probablement de chez Bouglione car leur numéro d’équilibristes consistant à poser horizontalement des plateaux repas dans un avion ressemblant à une machine à laver programme essorage, est d’un niveau international. Trois plateaux écrasés après, nous sommes servis. Le public applaudit.

Ce plateau repas qui dérape sur ma tablette tient nettement plus du plateau que du repas. Les géniaux concepteurs de cette ‘’chose’’ ont réussi à caser sur un plateau plus petit que la serviette en papier qui l’accompagne, un ensemble de récipients recouverts de blisters censés représenter un déjeuner. Fut un temps pas très lointain, les couverts étaient en acier, les verres en verre et les plats chauds. Les cost killers sont passés par là et aujourd’hui, on nous sert ce que j’ai sous les yeux. Je ne peux pas dire que j’en salive d’envie.

L’entrée se présente sous la forme d’une rondelle marron avec un mini cornichon. Le plat de résistance (et vous verrez qu’il a bien résisté), consiste en une tranche de carton rose accompagné de six dés de pomme de terre (pas un de plus). Il y a également un mini fromage avec une lilliputienne plaquette de beurre et un pain rond. Le dessert est apparemment une madeleine et un bol d’eau est là pour faire glisser le tout. Un plastique contient fourchette, couteau et cuillère du même métal et les minuscules sachets de sel, poivre et moutarde complètent cet inventaire alléchant. La faim aidant, cela parait presque appétissant et si l’obsédé du Discman pouvait tomber en panne de piles, j’en arriverais presque à trouver ce vol sympa ! Ma voisine fait de l’humour et me souhaite bon appétit.

J’attaque la rondelle marron et ma fourchette perd immédiatement deux dents dedans. Pas 2 fois 2 dents, mais 2 dents à l’intérieur. Sous le regard consterné de la dame, je saisis la rondelle à la main et, je mords dedans avec deux dents aussi. Au premier abord, je crois que c’est de la m…e et au deuxième abord, je regrette que ce n’en soit pas. Je plaisante, mais cela semble être une tranche de saucisse mi ragondin mi raton laveur sans doute arrivée du Canada. Peut-être un peu de moutarde ferait-il passer le goût ? Je m’acharne sur le sachet, mais impossible de le déchirer, même avec les dents. Dégoûté, je me retourne vers ce qui semble être une tranche de saumon de couleur orange avec un bord verdâtre, l’ensemble esthétiquement assez réussi. Afin d’agrémenter ce plat, je saisis le huitième de citron prévu à cet effet. Sans doute pressé, le citron me glisse des mains et saute directement dans le décolleté de ma voisine qui pousse un hoquet de frayeur. Rempli de confusion, je lui présente mes excuses et lui propose d’aller récupérer le corps du délit et d’essuyer son corsage. Elle refuse hélas la première offre, mais accepte la seconde avec semble-t-il, un certain empressement. Cet empressement me fait penser qu’il y a sans doute un certain nombre d’années que personne ne lui a fait semblable proposition.

Agression sexuelle

Avez- vous déjà essayé d’essuyer le corsage rebondi d’une dame dans un avion affublé de hoquets, bloqué dans un siége par une tablette qu’il est inconcevable de renverser et le dos détruit par un mineur imbécile, sans que cela tourne à l’agression sexuelle ? Indiana Jones lui-même aurait hésité. Je n’hésite pas et je m’en sors avec les honneurs et deux vertèbres déplacées. J’abandonne la dame un peu émoustillée et mon saumon franchement délavé pour passer au fromage qui est couleur plâtre et goût …….plâtre ! Un peu de poivre devrait relever le tout. Mais à peine touché, le mini sachet explose en se répandant sur mon dessert ! Sentant peser le regard suspicieux de ma voisine, je n’insiste pas et je me consacre à la madeleine (poivrée) couleur brique et consistance idem. Ma fourchette y laisse ces deux dernières dents et comme je tiens aux miennes, je renonce au combat. Il devrait distribuer les restes de repas aux pays sinistrés, il pourrait reconstruire !

Je me verse un verre d’eau pour apaiser un peu ma faim. C’est alors qu’une mouche, sans doute attirée par l’odeur, se pose sur mon saumon toujours sec. Normalement, il est censé ne pas y avoir de mouche dans un avion, mais ce vol ne cesse pas de m’étonner. En tout cas, à 800 Km/h, c’est la mouche la plus rapide du monde ! Je la chasse d’un revers de main et dans la même seconde, le pilote place une de ses accélérations subites qui donne à mon geste une amplitude involontaire. Ma main heurte mon verre d’eau qui se renverse instantanément sur la jupe de ma voisine. Je rentre les épaules dans l’attente d’une explosion qui ne vient pas.

La dame me regarde simplement d’un air dégoûté et me dit sèchement, ce qui n’est pas évident vu la situation : « Peut-être voudriez- vous mes chaussures pour prendre votre café ? ». Rouge de honte, j’éructe quelques borborygmes, balbutie une excuse inaudible qu’elle n’écoute même pas et une hôtesse me sauve la vie en proposant des serviettes parfumées. Que je ne prends pas de peur de les voir finir dans le brushing de la dame. Il ne me reste plus qu’à faire semblant de dormir jusqu’à l’arrivée du café qui me réconforte un peu car si je ne le prends pas dans sa chaussure, je réussis à le boire sans l’en éclabousser. Je fais de gros progrès !

Correspondance

Alors que mon siége finit de rendre l’âme dans une explosion de kapok, nous atterrissons brutalement à Roissy vers 18h30, c’est-à-dire quelques minutes avant ma correspondance pour Montpellier. Je dis poliment au revoir à ma voisine trempée qui ne me répond pas, je m’enquiers du nom du pilote afin de ne jamais reprendre un vol avec lui et je questionne une hôtesse sur ma chance d’attraper mon prochain avion. Elle me répond avec un sourire navré : « il est 18h 45, je crains que vous n’ayez raté votre correspondance ». Calées les hôtesses à Roissy !

Renseignement pris, j’ai dix minutes pour me présenter à la porte 64G dans l’aérogare 32N58K7 qui naturellement est à l’exact opposé de celui où nous venons d’atterrir. Je récupère rapidement ma valise que je jette sur le seul caddie disponible. A la première poussée, ce dernier part en travers dans un bruit infernal en éjectant mes valises. Diagnostic : deux roues carrées sur quatre ! Un cadavre de caddie caduc, pas un cadeau !

Je l’abandonne et j’entame alors un ‘’jogging avec valises’’ en enfilant successivement quatre escalators, trois tapis roulants (dont deux ne roulent pas) et 600 mètres de couloirs glacés pour m’apercevoir que le dix-septième panneau consulté confirme que je suis déjà passé par là. Bon. Je suis en nage et ma tension nerveuse est inversement proportionnelle au temps qu’il ne me reste pas. Les points de renseignements déserts ne renseignant personne, je me rapproche de la transhumance ahurie qui erre dans ces lieux afin d’obtenir une indication. Je tombe sur un pakistanais gentil mais incompréhensible, sur un groupe de belges serviables mais flamands, et je renonce après que deux russe m’aient expliqué en anglais de Mourmansk qu’ils ne pouvaient rien pour moi se croyant eux-mêmes à Orly !

Trois miracles après, je suis devant le bon comptoir. Où je me retrouve coincé derrière un chinois qui fait allégrement sonner le portique comme un carillon un jour de fête. Et qui ne comprend pas qu’un policier noir lui demande dans une langue qui n’est pas la sienne, d’enlever ses chaussures alors qu’il lui a déjà confisqué veste, portable, clés et bretelles.

L’obstacle franchi, je me retrouve dans une immense salle à l’intérieur de laquelle a l’air d’avoir été réunis tous les passagers depuis le mois dernier ! La foule est compacte, résignée et bruyante. Je me jette dans la mêlée afin d’atteindre cette satanée porte 64G, lieu de ma délivrance où, après 10 minutes de bousculade, de bordées d’injures et de pieds écrasés, je me présente à une hôtesse que j’énerve sûrement, car elle me lance : « vous n’avez qu’à regarder les écrans. Tous les vols sont retardés et celui de Paris est à 19h20 ». Ouf ! Toutes ces émotions m’ont creusé et comme ma voisine m’a gâché mon repas, mon estomac crie famine. Bien sûr, il est inconcevable qu’il existe un bar dans cette salle. Il me faut ressortir, donc re-police, re-portique, re-chaussures…….

Une fois dehors, pas de bar, ni de chinois dans un proche horizon. Je me rabats sur un vendeur ambulant qui pour un prix frisant l’indécence, me balance un sandwich glacé compensé par un coca tiède. Re-re-police, portique, godasses et regards soupçonneux du policier qui trouve mes va et vient un peu louches. Re-porte 64G où évidemment il est impossible d’imaginer s’asseoir : les siéges qui ne sont pas cassés accueillent l’entassement des corps avachis ou endormis des futurs passagers pour l’instant naufragés. Les fameux écrans me préviennent que l’embarquement du vol de Paris est maintenant envisagé à 21h30.

Heure que j’attends avec impatience vu qu’un besoin pressant se fait sentir. Je pars à la recherche de toilettes apparemment aussi rares que les bars dans cette salle. Comme personne ne peut boire, on doit penser que personne ne doit évacuer ! Les premières toilettes sont hors d’usage, les deuxièmes fermées pour travaux et les troisièmes sont réservées aux handicapés. C’est moi qui vais l’être si il y a encore un retard !

J’abrége là votre calvaire. En définitive, nous avons décollé à 22h, j’étais aux toilettes trois minutes après et Montpellier est apparu à mes yeux hagards vers 23h et des poussières. Le fait qu’il n’y ait plus de bus, que le dernier taxi soit parti se coucher, qu’il pleuve et qu’il fasse 2 degrés en dessous de zéro n’a, à ce moment là, plus la moindre importance. Je m’assieds sur ma valise au bord du trottoir et j’attends paisiblement la mort.

Sans doute n’est-ce pas encore mon heure, car une voiture esseulée s’arrête et, malgré mon air affligeant, me propose aimablement de me ramener à mon hôtel. Merci à cet inconnu qui me permet enfin de m’écrouler sur mon lit après 18 heures de galère.

Au vu de cette expérience, je me permets de suggérer aux compagnies aériennes quelques économies possibles :

- Supprimer les pilotes : un ordinateur n’aura pas d’état d’âme, de pulsions ou de dépression et les passagers n’auront pas l’impression d’être dans un manège de fête foraine.

- Supprimer les plateaux repas : on démonte les tablettes inutiles, on évite le service, on oublie le café. On remplace tout ça par la distribution de repas en tubes à l’embarquement. Tube hallal, casher, végétarien, transgénique ou mormon, il y en aurait pour tous les goûts.

- Supprimer les repas : on demande aux passagers d’amener leurs casse croûtes.

- Supprimer les passagers : on transforme les appareils en fret, ce qui (emm…) ennuit beaucoup moins l’équipage et rapporte beaucoup plus.

- Supprimer les avions : économies d’aéroport, de combustible et de personnel.

- Supprimer les compagnies aériennes : économies totales et définitives.

Mais je crains que cela ne résolve le problème que provisoirement. Car elles renaîtraient très vite en loueurs de scooters tandems, de zodiacs à 3 ponts, de delta-planes à 20 places ou de tout autre moyen de déplacement où il y aurait de l’argent à gagner !

Et que me resterait-il à raconter ?

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