Ma mère est morte le vendredi 1er mars 2003. A la station de métro Alésia, des touristes japonais peinaient à s'acheter des tickets au distributeur. Une toute petite pancarte plaquée à la vitre du guichet indiquait que ce dernier était désormais réservé aux informations. Je me souviens avoir pensé, qu'une fois encore, ma mère s'était montrée très intelligente. Elle était partie avant de ne pas pouvoir faire face seule. J'eus un horrible sentiment de soulagement mélangé à une peur rétro-active stupide. Je m'inquiétais l'imaginant seule face à toutes ces machines.
Son homme de confiance, c'était moi, dès que je sus lire et écrire. Courrier à la famille, formulaires à remplir, factures à payer, mandats internationaux, etc. Elle ne savait ni lire ni écrire mais elle avait sa signature, pas une croix, une vraie signature., comme tout le monde. C'était un semblant de lettres arabes, un premier trait, comme un ruban avec une boucle au centre, souligné par une ligne courbe. Elle finissait toujours par la pose de deux points sur la boucle du noeud. Elle s'appliquait. En son absence, en cas de besoin, j'imitais sa signature, mais jamais en sa présence. Elle voulait signer.
Elle avait des tas de ruses pour cacher son illettrisme, elle en riait, elle en pleurait plus souvent. Lorsqu'elle faisait ses courses par exemple, elle retirait ses lunettes, et interpelait quelqu'un, lui demandant d'avoir la gentillesse de lire les étiquettes pour elle, prétextant ne pas voir clair.
Dans le métro, elle avait retenu certaines plaques par coeur ou certains décors de station. Lorsque nous étions ensemble, elle ne pouvait s'empêcher de dire tout haut : "Ah, ça y est, c'est Châtelet, on descend." en ayant pris soin d'appuyer son regard sur les plaques de la station, juste pour faire croire que...
La station Alésia était sa fierté car c'était une station comme beaucoup d'autres, seul le nom sur la plaque pouvait lui servir de repère les premières fois où elle venait me rendre visite dans mon nouveau chez moi. ""Alésia", c'est facile, il y a la même lettre au début et à la fin. Et puis c'est un nom que j'aime bien. Je le connais, ça y est !"
Bien sûr, la plupart du temps, elle utilisait le système du comptage.
Je rêvais de partir à l'étranger, voir le monde, mais elle n'avait que moi. Elle se mettait en colère quand maladroitement je lui rappelais cette dépendance : "Non, mais qu'est-ce que tu crois, pour qui tu te prends ? C'est toi qui m'a ramenée en France ? Et quand t'étais toute petite, je me suis débrouillée sans toi. Je ne t'empêche pas de partir. Parce que tu crois que c'est toi qui as quelque chose à m'apprendre ?"
Elle avait raison. Ses tonnes et ses tonnes d'intelligence, de filouterie, de courage et d'audace, de gentillesse l'auraient amenée n'importe où là où elle aurait voulu aller. Mieux qu'un alphabet, de la volonté et de la ténacité, un sens de l'adaptation à toute épreuve.
Mon installation à l'étranger fut "déculpabilisée" grâce à l'informatisation des modes de paiement, les prélèvements automatiques. J'organisai tout de sorte qu'elle n'ait rien d'urgent à traiter entre deux de mes visites. Le téléphone servait de cordon ombilical.
Aujourd'hui, je peine avec la réception satellite de la télévision, me décourage devant mon PC face à certaines opérations. Comme tout le monde, ma tête est assaillie de codes, j'écoute des solutions à des problèmes pré-conçus lorsque je compose un numéro vert, je tape sur des dièses et des étoiles ne serait-ce que pour appeler un taxi, mon billet d'avion se résume à une référence obtenue sur le Net.
Ma mère paniquait à l'idée qu'un digicode soit installé à la porte de son immeuble. Lorsqu'elle venait chez moi, elle attendait que quelqu'un entre ou sorte pour se faufiler. Oui, "les dieux sont tombés sur la tête", oui ce monde est si compliqué et impersonnel que les enfants doivent passer des années à l'école juste pour apprendre à s'y orienter.
Souvent, j'espère partir comme ma mère, juste avant que je ne comprenne plus. L'échéance ne me semble pas si lointaine.
Tags : Illettrisme, Modernité, Mort






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