Au terme d’une longue et chaotique marche vers l’adoption du traité de Lisbonne, le Belge Herman van Rompuy a finalement été nommé vendredi 19 novembre au poste de premier Président stable de l’Union Européenne par les vingt-sept représentants des pays membres.
Cette nomination vient clore un statu quo initié le 29 mai 2005 lorsque la France créait la stupeur en disant non au traité constitutionnel européen. Un non qui fut suivi quelques jours plus tard par celui des électeurs hollandais. Assorti à cette nomination, l’Europe se dote d’un Haut représentant à la diplomatie dont l’exercice a été confié à la Britannique Catherine Ashton et qui devrait permettre à l’Union de parler d’une même voix au reste du monde, pour la première fois de son histoire. D’une durée de deux ans et demi renouvelable une fois, le mandat du futur ex-Premier ministre belge prendra effet le 1e janvier 2010 et devrait permettre de renforcer le poids de l’Europe sur la scène internationale.
Ce choix n’a hélas satisfait ni les eurosceptiques pour qui le traité de Lisbonne est par essence une hérésie, ni les europhiles qui ne voient dans le couple van Rompuy/Ashton que l’expression d’une ambition trop modeste au regard des possibilités offertes par cette nouvelle architecture. L’eternel défaut de la solution de compromis qui s’expose à la vindicte du « trop/pas assez ». Herman van Rompuy a déjà fait savoir qu’il entendait ne jouer au sein de l’Union qu’un rôle discret, tandis que sa représentante à la diplomatie, peu au fait de la politique étrangère, aborde son poste dépourvue hélas d’une vraie compétence et donc d’une vraie crédibilité.
Les Européens ont privilégie la solution du moindre risque, ou à tout le moins, du moindre dérangement. Car si le nouveau Président de l’Union européenne s’est fait une spécialité de trouver le compromis entre différents interlocuteurs, il est aussi le candidat qui assure une relative tranquillité aux partenaires européens, soucieux de préserver leur indépendance diplomatique. Une fois de plus, les Etats-membres ont fait le choix du gagne-petit. Plus exactement, ils ont fait un non-choix. Plutôt que de choisir une personnalité forte qui aurait pu imprimer sur la construction européenne une vraie vision et donc une direction, les représentants européens ont choisi un homme qui pourrait bien faire tapisserie, tant ses ambitions pour l’Union sont maigres. Et loin sans faut pour qu’une vision forte soit superflue.
DIVISER L’EUROPE POUR MIEUX REGNER
La fièvre de Obamania n’a pas épargné l’Europe, et un certain nombre d’Européens idolâtres ont largement plébiscité son élection, convaincus qu’étant issu de ce grand multiculturalisme qu’adule la pensée unique, « Il serait de notre côté ». Hélas, c’était sans compter le fait que le président Obama est Américain et il défend à ce titre les intérêts de l’Amérique. Cela semble logique, hélas, les consciences sont parfois rétives à accepter la réalité. Comment donc ? Un jeune président, démocrate, issu de la diversité (donc par nature bon et bienveillant), ne ferait pas passer l’Europe au premier rang de ses priorités ? Et bien non. Obama n’a pas fait de l’Union européenne la précellence de sa diplomatie et l’actualité s’est chargée de le rappeler durement à ses thuriféraires. Snobant coup sur coup les dirigeants européens lors des différents sommets qui ont eu lieu depuis son élection, esquivant la cérémonie de commémoration de la chute du mur de Berlin, puis entamant un tournée en Asie comme un client va chez son banquier, le président a montré clairement que l’Europe n’est pas un partenaire prioritaire dans la gestion des affaires du monde.
Il aurait d’ailleurs bien tort d’agir autrement. L’économiste Jean-Claude Casanova expliquait dans une longue chronique publiée dans Le Monde la semaine dernière que les Européens n’ont toujours pas pris la mesure de l’ère « post-américaine » qui est la nôtre. S’appuyant sur les travaux parus dans un rapport en 2009, « Towards a Post-American Europe : A Power Audit of EU-US Relations, ECFR », de Jeremy Shapiro et Nick Witney, il montre que l’Europe voit encore dans l’Amérique son protecteur, alors que celle-ci est passée de la domination au partenariat. Lors de son premier voyage diplomatique sur le vieux continent, le président américain déclarait : « Nous voulons des alliés forts. Nous ne nous considérons pas comme les patrons de l’Europe. Nous nous considérons comme les partenaires de l’Europe. » Et lorsque les partenaires sont faibles, le partenariat l’est également. Ainsi les Européens doivent renoncer à placer la sécurité de leur continent entre les mains américaines et en finir avec l’illusion qu’il faut préserver cette relation spéciale que chaque pays entretiendrait personnellement avec les Etats-Unis. L’Europe est devenue complaisante vis-à-vis des relations transatlantiques. Il est donc impératif qu’elle fasse valloir ses intérêts propres et qu’elle défende ses positions qui ne sont pas nécessairement celles de l’Amérique.
Il faut donner tort notamment au président Obama lorsque celui-ci déclarait que « la relation entre la Chine et les Etats-Unis donnera sa forme au XXIe siècle. » Et pour donner tort à Barack Obama, les Européens n’ont d’autre choix que de créer non pas DES partenariats, mais UN partenariat États-Unis/Europe. Les traités qu’ils ont contractés ont permis aux pays membres de l’UE de faire émerger une puissance économique considérable sur le continent. L’Euro et l’espace Schengen sont autant de réussites qui nous permettent de peser massivement sur le cours des échanges mondiaux et d’amortir le poids des crises qui nous viennent de notre voisin outre-Atlantique. Il faut pousser cet avantage et le transposer au format politique. Il est évident que chaque pays membre de l’Union n’a de puissance qu’en tant qu’il est parti prenant de ce grand ensemble. Seuls, nous ne pesons plus rien dans la balance de la puissance mondiale.
Le rapport de Shapiro et Witney décrit comment l’administration américaine se nourrit des divisions européennes et les exploite à son avantage. On en voit les effets quand la Maison Blanche installe et retire des missiles sur le vieux contient au gré de ses intérêts sans que l’Union n’ait à donner son avis ou lorsque Chine et Etats-Unis harmonisent leur discours au sujet de l’environnement sans consultations des Européens. Jean-Claude Casanova cite dans son article Brant Scowcroft, ancien conseiller des administrations Ford et Bush père : « les Européens sont stratégiquement épuisés ». Ils sont surtout divisés là où il conviendrait de faire entendre une même voix. Les dossiers Afghans, iraniens, israélo-palestiniens sont autant de débats dans lesquels l’Union aurait plus de poids que les membres désunis. En outre, il devient urgent de repenser le rôle de l’OTAN, organisation anachronique car indexée sur les réalités de la guerre froide. Car la solution qui s’impose pour peser dans les décisions du futur est celle d’une défense commune et d’une vraie diplomatie européenne. Ces dossiers requièrent une volonté sans faille pour être menés jusqu’à leur terme. Une volonté, que Herman van Rompuy et Catherine Ashton ne seront probablement pas capables de porter. Une nouvelle fois, les Européens renoncent à transformer l’essai acquis de haute lutte après l’adoption du traité de Lisbonne. Bien mal leur en a pris, car le monde, lui, n’attend pas et continuera à se jouer sans nous.
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