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Son unique nu masculin

Publié le 16 novembre 2009 par Marc Lenot

Fournisseur de documents pour peintres, disait-il. Et puis, un jour, Man Ray, Bereniceatrice Abbott, Julien Levy l’ont découvert comme artiste, peu avant sa mort. Fut-ce une invention volens nolens, où Eugène Atget fut manipulé plus ou moins contre son gré, refusant d’abord qu’on utilise son nom, déclarant n’être pas un artiste, seulement un amateur photographe ? C’est la thèse habituellement admise, celle de l’artiste latent, construit a posteriori par ses découvreurs.

Thèse que met à mal une photographie jusqu’ici jamais exposée, et que vous pouvez voir d’ici jeudi soir seulement à l’exposition pré-vente chez Sotheby’s (dont le catalogue est en ligne). On savait certes depuis longtemps qu’Atget avait photographié nombre de prostituées, soit faisant le pied de grue sous les lanternes rouges, soit, plus rarement, nues et prêtes à l’emploi, si j’ose; il y a d’ailleurs dans cette vente deux de ses nus féminins sur lesquels je reviendrai. Mais c’était encore là un travail supposé ‘documentaire’. Or il y a surtout le n°17 de cette vente, jamais montré jusqu’ici et que peut-être on ne reverra jamais. Son importance vient d’abord que c’est le seul nu masculin jamais photographié par Atget : serait-ce que les artistes n’achetaient pas ce genre de photos ? On peut en douter et plutôt croire qu’Atget n’avait guère d’appétence pour ce sujet. Des experts ayant reconnu le papier peint et le lit sur une autre photo, on sait que c’est une scène de bordel et que donc un client s’est laissé complaisamment photographier sur les lieux de son plaisir tarifé. atget-homme-nu-detail.1258411341.jpgMais regardez bien : ses yeux, son nez, sa bouche ont été mutilés, le négatif a été crevé, avec un couteau ou un clou, à quatre reprises sur le visage, et la trace de cette mutilation s’est inscrite sur la photo. J’ai du mal à croire qu’il s’agisse là d’une tentative pour rendre non identifiable l’homme en question, comme veut le faire penser le texte du catalogue (p.17 du PDF) : l’homme s’étant laissé photographier ainsi aurait-il été pris de remords, demandant au photographe de le rendre méconnaissable ? Ou bien Atget lui-même aurait-il eu des scrupules ? Ce ne semble guère plausible. J’y vois plutôt un geste sinon vengeur, en tout cas quasi rituel, de la part d’un homme âgé d’environ 65 ans (la photo date de 1921 ou de 1925) et dont la compagne, plus vieille que lui de dix ans, va bientôt mourir, un geste comme désespéré face à la représentation de l’audace priapique indécente d’un homme dans la force de l’âge. Le corps, repu après la jouissance, est mollement allongé, les chaussettes n’ont pas été ôtées, le sexe détumescent reste dans l’ombre; la pose des bras, la langueur du corps, tout dit le plaisir accompli, la satisfaction de la possession. 21-11-2009-1519-20_edited.1258813430.jpgComment le vieux photographe en fin de vie, pour qui les plaisirs du corps ne sont peut-être plus qu’un lointain souvenir, aux yeux de qui, à l’approche de la mort, tout n’est plus qu’inanité, comment peut-il s’affirmer, exister face à cette chair triomphante ? Ces yeux crevés, cette bouche trouée, ces narines agrandies sont la trace de la main du photographe dans l’image, son intervention physique, manuelle dans la reproduction mécanique, l’affirmation de sa présence, refoulée, castratrice, vengeresse. Et cet homme-là ne faisait que des documents pour artistes ? Fariboles !

16-11-2009-2330-54_edited.1258411099.jpgAtget n’étant pas très doué pour photographier le nu féminin, il s’est aussi approprié quelques photographies faites par des confrères, démarche alors fréquente et pas spécialement annonciatrice du surréalisme ou de l’art conceptuel. C’est apparemment le cas de celle-ci (n°16 du catalogue), mais qu’est-il donc arrivé à la fesse droite ? Est-ce un trou dans le négatif ? Ou plutôt un coup de peinture ou de crayon rageur, non point un effacement, mais une fusée (phallique ?) manquant son but ? Regardez bien : que sont ces ombres en bas ? N’y aurait-il pas un homme nu là-dessous,  caché dans la photo ? Cette photo est pleine 16-11-2009-2333-38_edited.1258411207.jpgd’étrangetés : qu’y a-t-il donc au dessus du genou droit de la femme ?

Bon, cette vente n’est pas dévolue qu’à Atget (mais j’ai été alerté par cet article du Monde qui avait vu l’expo avant tout le monde, même si j’y trouve, pour ma part, un intérêt plus formel que ’sulfureux’).  Pour rester dans le nu, il y a aussi les teutonnes triomphantes d’Helmut Newton (n°95), un très beau duo noir et blanc d’Heinz Hajeck-Halke (n°44) et un rassemblement Piazza Navona (Roma 2) de Spencer Tunick (n°124) où les corps allongés convergent vers la fontaine (c’était avant que l’impact du réchauffement climatique sur la vigne ne l’intéresse).

16-11-2009-2335-41_edited.1258411242.jpgAprès, il y a de tout, des Sugimoto (n°108 & 109) et un Esser (n°106), des LaChapelle (n°130, 131 & 133) et un Becher (n°126), un superbe Callahan (n°98) et des Mapplethorpe (n°87-91) et bien d’autres encore (dont un très vilain daguerréotype stéréoscopique copulatoire anonyme, n°6) : regardez le catalogue. Voici, pour ne pas m’éloigner de mes manies, L’Aveugle de Montparnasse d’André Kertész (n°53). L’estimation la plus haute, 80 à 100 000 euros, est pour une bouche peinturlurée d’Irving Penn (n°84); la plus basse (400 à 600 euros) pour une édition originale de “Adult Comedy Action Drama” de Richard Prince (n°190). Même si vous n’enchérissez pas vendredi, allez voir l’exposition, jusqu’à jeudi soir. 


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