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Renoir “dernière manière” au Grand Palais

Publié le 16 novembre 2009 par Savatier

 Au risque de choquer, car il demeure sans doute le plus populaire des peintres impressionnistes, j’avoue n’avoir jamais été sensible à l’œuvre de Renoir (1841-1919). Le jeu des comparaisons se révèle toujours dangereux, mais, entre son Moulin de la Galette et La Musique aux Tuileries de Manet, entre n’importe lequel de ses paysages provençaux et La Pie de Claude Monet, entre ses multiples baigneuses et celles de Cézanne, je n’éprouve aucun sentiment d’hésitation. J’ai toujours trouvé dans les tableaux de Renoir un côté mignard, voire mièvre, auquel je n’ai jamais pu m’habituer et qui ne se rencontre chez aucun autre grand impressionniste. Est-ce d’ailleurs un hasard si des reproductions de ses toiles sont le plus fréquemment retenues pour décorer les boîtes de chocolat ou les calendriers de la Poste ? Sans doute ai-je tort, sans doute ce jugement est-il sévère ou injuste, cependant, je ne parviens pas à ressentir la moindre émotion vraie devant sa peinture.

Ses nus plantureux jusqu’à l’adipeux, que l’on dit sensuels et qui me semblent pourtant dénués de charme, ne sauraient davantage à me convaincre. Ils rendent moins hommage à la beauté ou à un discret érotisme qu’à la fécondité, à l’instar des déesses préhistoriques dont les attributs de féminité étaient hypertrophiés. On objectera que ses modèles, le plus souvent populaires, reflétaient le physique des femmes de son temps ; peut-être. Que dire, pourtant, des nus de Modigliani, d’Egon Schiele, de Bonnard (artistes contemporains de Renoir) qui, pour la plupart, n’affichent pas cette abondance de bourrelets disgracieux qui demeurent, si l’on peut dire, sa « marque de fabrique » ?

Et quand bien même ferait-on abstraction des corps, les visages me paraissent encore moins défendables. Il est courant de célébrer en Renoir le peintre de la femme presque jusqu’à l’obsession, d’affirmer qu’une grande partie de son œuvre exalterait la sensualité, l’éternel féminin. Toutefois, si l’on observe le visage de ses baigneuses, de ses nus, voire de ses portraits, on reste frappé par la touche de niaiserie qui s’en dégage. Si l’on excepte certaines toiles, comme le Portrait de Madame Henriot (1874), pétillant d’intelligence, que découvre-t-on, sinon une galerie de regards bovins, d’expressions hébétées d’où toute personnalité est absente, derrière des joues rouges et rebondies qui ne trahissent que les bienfaits de l’air vivifiant et du bon lait cru de la campagne. Tout un monde sépare l’idéal féminin de Renoir et celui de Mary Cassatt, de Toulouse-Lautrec, de Manet ou de Suzanne Valadon.

Cela dit, ce point de vue tout personnel ne vise pas à dissuader d’aller visiter l’exposition Renoir au XXe siècle qui se tient aux Galeries nationales du Grand Palais jusqu’au 4 janvier 2010. Tout au contraire. Que l’on aime ou non Renoir, son œuvre s’inscrit dans l’histoire de l’art et, plus encore, dans celle de l’Impressionnisme. Et c’est précisément à ce mouvement, dont il est l’un des membres les plus célèbres, que Renoir a tenté d’échapper à partir des années 1880. C’est autour de cette remise en question, de cette rupture, que s’articule l’exposition. La centaine d’œuvres présentée offre un double intérêt : elle témoigne de l’infléchissement du style de l’artiste dans la seconde moitié de sa vie et elle nous permet de nous confronter à des toiles, des dessins et des sculptures mal ou peu connus.

Il est curieux de constater que cette « nouvelle manière » apparaît dans la carrière du peintre au moment où l’Impressionnisme ne choque plus, où son succès public et commercial s’installe progressivement face à un académisme – l’art pompier – qui s’essouffle. Au moment, aussi, où sa propre notoriété s’impose. Il est encore plus curieux de découvrir ce vers quoi il va tendre : au lieu de mener des recherches dans le sens de l’histoire, c’est-à-dire de la modernité, il choisit de se référer au passé, aux maîtres anciens, de l’Antiquité au XVIIIe siècle, il s’oriente vers une peinture aux tendances classiques et décoratives. Cet autisme face aux mouvements qui vont naître et s’organiser dans le monde qui l’entoure – fauvisme et cubisme dès les premières années du XXe siècle – surprend, comme surprend d’ailleurs le message délivré par l’exposition, qui présente Renoir comme une sorte de précurseur. Cézanne, pour ne citer que lui, s’inscrit dans cette voie annonciatrice de la modernité (le lien avec Picasso et le cubisme, notamment, relève de l’évidence), en revanche, on peine à identifier pareille démarche chez Renoir, en dépit de la qualité des œuvres exposées.

On y trouve les célèbres Jeunes filles au piano (1892), des peintures décoratives (La Marchande de poissons, La Marchande d’oranges, la Danseuse aux castagnettes, des Cariatides), des portraits féminins (Alice Vallières-Merzbach, 1913, Misia Sert, 1904, qui semble beaucoup s’ennuyer), des scènes intimistes, notamment la Jeune Espagnole jouant de la guitare (1898), Christine Lerolle brodant (intéressante par la présence de deux personnages, Henry Lerolle et le sculpteur Devillez, regardant un tableau à l’arrière plan), des maternités et surtout des portraits d’enfants qui comptent parmi les œuvres les plus réussies (Pierrot blanc, 1901-1902, Le Clown, 1909). Citons encore un superbe portrait d’homme, celui du marchand Paul Durand-Ruel, qui s’ajoute à un bel Autoportrait de profil réalisé la même année, en 1910. Peu connus sont les paysages de Provence, assez mièvres, il est vrai, à l’exception de Paysage méditerranéen, Cagnes (entre 1905 et 1910) dont on comprend, en regardant sa facture synthétique, pourquoi Picasso l’avait acheté.

Et puis, bien sûr, il y a dans cette exposition de nombreuses baigneuses, des nus allongés. La Source (1906) étonne par la disproportion entretenue entre le corps et la tête que l’on dirait réduite. Une petite aquarelle, Etude pour Venus Victrix, est en revanche tout à fait séduisante, peut-être parce qu’elle se situe en marge de la manière du maître. Enfin, il faut bien citer Les Baigneuses de 1919, une grande toile que le peintre considérait comme « un aboutissement » dont les deux figures principales, capitonnées de graisse, plairont cependant aux amateurs. Cette huile se présente avant tout comme un émouvant témoignage : comme chacun sait, sur la fin de sa vie, l’artiste souffrait d’une terrible arthrite qui avait déformé ses mains au point qu’il lui était devenu pratiquement impossible de tenir ses pinceaux et qu’il fallait parfois les lui attacher au poignet avec des bandelettes. Avoir, dans ces conditions, mené à bien une œuvre de cette dimension prouve à la fois son courage et l’amour de son art, qui imposent le respect.

Les visiteurs découvriront encore quelques sculptures, une facette de Renoir peu répandue, ainsi que des dessins d’une force souvent supérieure aux toiles. Il faut encore mentionner une très remarquable réunion de documents et photographies répartis en deux salles, ainsi qu’un court film réalisé par Sacha Guitry en 1915, lorsqu’il s’était rendu chez le peintre (dont il possédait plusieurs toiles et dessins).

Ponctuellement, dans le parcours de l’exposition, des œuvres de Picasso, Matisse, Bonnard, Maurice Denis, Albert André et Maillol, tous admirateurs du peintre, voisinent avec les siennes. Mais cette confrontation, loin de montrer l’influence exercée par le maître sur ses successeurs, ne tourne guère à son avantage. Les Deux modèles au repos de Matisse offrent une intensité bien supérieure aux femmes peintes par Renoir, Les Trois grâces de Bonnard laissent loin derrières elles Le Jugement de Pâris ; quant aux toiles de Picasso, elles confirment l’impression ressentie tout au long de l’exposition : Renoir est et reste un peintre du XIXe siècle, égaré au début d’un nouveau temps qu’il n’a pas senti venir et qui lui échappe totalement : « Cachez-moi cette ordure ! », aurait-il dit à Michel Georges-Michel devant un Picasso. Cette phrase se suffit à elle-même.

En 1891, le peintre confiait : « J’ai 50 ans sonnés depuis quatre jours et si, à cet âge, je cherche encore, c’est un peu vieux. » Terrible aveu que l’on n’attend pas chez un artiste majeur lequel, habituellement, reste jusqu’à la fin de sa vie, dans une quête perpétuelle de son art, alimentée par une curiosité de tous les instants. Le contraste est saisissant, entre cette confidence en forme de regret et les propos de Pierre Soulages qui, à plus de 80 ans, avoue poursuivre inlassablement ses recherches. Dans ses Mémoires de Guerre, le Général, évoquant Pétain, écrivait : « La vieillesse est un naufrage. » La phrase a, depuis, fait le tour du monde, mais elle semble bien s’appliquer ici à Renoir, ce que tendrait à confirmer son Autoportrait de 1899 exposé au Grand Palais (il a donc 58 ans), très beau d’ailleurs et, pour une fois, expressif… mais qui ne nous montre rien moins qu’un vieillard.

L’exposition se complète d’un riche catalogue (RMN, 464 pages, 49 €) comprenant 365 illustrations incluant de nombreuses photographies en noir et blanc ainsi que plusieurs essais fort utiles pour mieux comprendre les 40 dernières années du peintre.

Illustrations : Couverture du catalogue - Paul Durand-Ruel, 1910, Paris, Durand-Ruel © droits réservés - Pierrot blanc, 1901, The Detroit Institute of Arts, Detroit , © The Detroit Institute of Arts.  


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