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Le Pont des Arts

Par Magda

Le Pont des Arts

Natacha Régnier dans “Le Pont des Arts” d’Eugène Green (2004)

Connaissez-vous beaucoup de films qu’on puisse dire à la fois drôles, audacieux, intellectuels, émouvants et même métaphysiques?

Le Pont des Arts (2004) d’Eugène Green est peut-être le seul long-métrage que je puisse vraiment ranger dans cette catégorie. C’est l’histoire d’amour impossible d’un jeune homme qui découvre la voix sublime d’une cantatrice – mais celle-ci vient juste de se suicider.

Dès les premières séquences, Green nous impose sa prose à la Rohmer, mais avec beaucoup plus d’humour que ce dernier. Tous les acteurs, presque statiques, égrènent leurs discours très littéraires en faisant toutes les liaisons, même lorsque celles-ci n’ont aucun lieu d’être (“Breton Nest un très grand Técrivain”, dit la drôlissime prof de surréalisme de la Sorbonne). C’est dans un Paris très “Quartier Latin-Saint-Germain des Prés” que nous emmène Green, à la fois pour le célébrer (plans magnifiques de la Seine et de ses îles) que pour le tourner en ridicule  : ainsi cette scène, où un célèbre directeur d’acteurs ramasse un gigolo sur un quai. En matière de préliminaires, il lui assène une heure de Phèdre larmoyante en tenue de lumière baroque.

Le petit monde parisien de la musique classique (et plutôt baroque, en l’occurrence), y est dépeint avec une justesse merveilleusement méchante. Denis Podalydès, décidément un grand acteur français (enfin!) incarne un chef de chœur célèbre sans jamais tomber dans la caricature. Ses mimiques, ses petits grognements satisfaits d’homme du monde et ses caprices sont à mourir de rire. Dans des intérieurs fleuris, tendus de soie et de velours, ponctués de meubles Louis XV, les personnages sont mis en lumière comme les figurants d’une peinture de Jean-Baptiste Santerre. C’est dans ces univers calmes et tout imprégnés des notes d’un clavecin céleste que se trament les drames métaphysiques de Pascal et de Sarah, les deux héros du film. Leur âme encagée souffre de ne jamais pouvoir s’élever au-dessus de la matière, par la faute des conventions bourgeoises ou aristocratiques.

La tendre Natacha Régnier offre un visage de madone fascinant au personnage de Sarah. Elle est portée en plus par la voix de Claire Lefilliâtre (voir vidéo ci-dessous), cantatrice baroque qui interprète le Lamento della Ninfa de Monteverdi de manière incomparable. La musique enveloppe le film comme un voile de soie, laissant une inoubliable mélodie dans l’oreille du spectateur.

Osé, le film l’est aussi par ses choix de montage (absence fréquente de raccords) et sa mise en scène quasi-statique. Celle-ci nous pose de cette façon un monde véritablement sclérosé, qui trouve sa seule grâce dans la merveilleuse musique de Monteverdi. Osé aussi parce que Green n’a pas peur des intrusions peu réalistes de l’au-delà dans la vie quotidienne. Une chanteuse kurde croisée la nuit dans la rue, apparition de conte de fées qui parle comme la Reine des Neiges. Sarah, la chanteuse suicidée, qui déclare son amour à Pascal sur le Pont des Arts bien qu’elle ne fasse plus partie de ce monde.”Tout ce qui est beau nous dépasse”, dit-elle.

Eugène Green ne croit pas seulement à la réalité d’ici-bas. Ce qui lui permet de faire des films qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce qu’on a l’habitude de trouver au cinéma en France. De quoi mon réconcilier avec cette dernière – et surtout avec Paris. Merci, merci, merci Monsieur Green, et faites encore des films, s’il vous plaît !

Le Pont des Arts


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