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"Paranoid Park"

Par Jb
ed60f2014399addcdad1766ee4b7b974.jpg Note : 8/10
Avec Paranoid Park, Gus Van Sant continue de creuser un sillon qu’il explore depuis longtemps maintenant – même si certains éléments introduisent aussi une évolution (à vrai dire légère).
Ainsi, c’est le thème de la mort qui continue de travailler le cinéma de GVS : comme dans Gerry, comme dans Elephant, comme dans Last Days, la mort plane sur le récit et ses protagonistes. Elle revêtait, dans Elephant, des teintes bleutées, alors que la couleur dominante de Last Days était le vert : vert et bleu, des couleurs en général joyeuses, que GVS subvertissait pour leur faire prendre la teinte même de la décomposition et, in fine, de la mort.
Dans Paranoid Park, moins d’obsession pour une couleur en particulier, mais toujours les mêmes effets de mise en scène : travellings (moins nombreux) sur des personnages qui marchent de dos ou de face, usage persistant et insistant des ralentis, répétition d’images et de scènes, formant autant de leitmotive qui font que le récit n’a plus rien de strictement linéaire mais semble se ressasser, se répéter, piétiner et s’empêtrer dans des balbutiements et une apesanteur d’autant plus paradoxaux que le dénouement est inéluctable.
D’ailleurs, dans Paranoid Park, aucun suspense : le dénouement est donné d’emblée dans la mesure où l’intrigue que l’on va voir se situe avant la confession écrite d’Alex, le héros du film. Nous sommes donc dans le flashback pur (que Gérard Genette appelle, en des termes beaucoup plus choisis, analepse), figure de style relativement conventionnelle.
Cela dit, GVS choisit de traiter cette analepse avec originalité : en effet, il bâtit sa narration de façon non linéaire, en effectuant des sauts dans le temps, ce qui crée une structure finalement concentrique où certains "tournants" (ce que les Anglais appellent, de façon plus imagée et pertinente que nous, turning points) sont repris plusieurs fois.
Ces reprises épousent en fait la structure de la mémoire et du souvenir, qui ne se donnent généralement pas une fois pour toutes mais ont souvent besoin de s’ébaucher, d’être convoqués et re-convoqués, avant de livrer une version parfaite et définitive.
L’une des originalités de Paranoid Park, c’est de donner une épaisseur particulière, quasi métaphysique, à des univers pourtant superficiels a priori : les teenagers et le skate board. En général, cette imagerie-là évoque la musique surf-punk, la drague, le show. Personnellement, j’ai aussi en tête les images du clip "100%" de Sonic Youth. Dans tous les cas quelque chose d’assez branché et cool.
Or GVS subvertit ces codes : il filme non seulement les skateurs le plus souvent au ralenti, ce qui crée une temporisation qui confine à l’absence de gravité (terrestre), mais il les filme également dans une oscillation perpétuelle : de gauche à droite et de droite à gauche, ce qui donne le tournis et, encore une fois, casse l’imagerie classique de la vitesse et de l’accélération. C’est une sorte de mélancolie des skate parks et des ados que saisit le cinéaste, et qui nous saisit, loin des clichés en vigueur.
Autre thématique commune aux différents films de Van Sant que l’on retrouve ici : la difficulté des protagonistes à exprimer frontalement leurs sentiments (tant aux autres qu’à eux-mêmes). Il semble que les personnages refoulent leurs émotions, se forcent à les mettre à distance, à les taire, comme s’ils en avaient honte ou plutôt comme s’ils les jugeaient dérisoires et vaines.
GVS est l’un des rares cinéastes à capter aussi bien, via les images, cette étrangeté et cette indifférence. Cela peut faire penser aux héros apparemment froids et neutres d’un Bret East Ellis (ou, bien avant lui, d’un Camus). Bien entendu, il ne s’agit là que de surface car, à l’intérieur, ça bout et ça menace d’exploser à tout moment.
C’est d’ailleurs ce qui survient dans tous les derniers films de GVS : massacre dans Elephant, suicide dans Last Days, homicide (involontaire) dans Paranoid Park.
Malgré tout, il semble que ce dernier introduise une lueur d’espoir : en effet Alex, sans doute trop oppressé par sa culpabilité et ses souvenirs, va se confier à son bloc-notes et relater ce qu’il a vécu. Peu importe en l’occurrence qu’il brûle son récit à peine écrit, au moins a-t-il accompli un travail cathartique. Cet "appel d’air" était relativement absent d’Elephant, extrêmement nihiliste, et même de Last Days (avec un bémol cependant : le chanteur qui se suicidait laissait quand même derrière lui des chansons, donc une transcendance artistique semblait se dessiner).
Tout ceci étant dit, il me semble quand même que l’œuvre de Gus Van Sant a un mérite essentiel : elle travaille avant tout sur la forme, sans pour autant être opaque ou trop "branlette". Sur la forme à double titre : d’abord sur les images et la mise en scène ; ensuite sur la narration.
Creusant différentes techniques, les mettant à l’épreuve, n’hésitant pas non plus à se confronter aux clichés, quitte à les embrasser pour mieux les étouffer, l’art cinématographique de GVS atteint le meilleur lorsqu’il se fait contemplatif et évanescent, lorsqu’il confine à l’abstraction.
A ce titre, la scène de la douche reste effectivement un moment fort du film : le travail sur les images et sur le bruit évite les longs discours, le message passe mais presque à notre insu : en effet, c’est la poésie presque conceptuelle qui nous saisit à ce moment-là, et rien d’autre.

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