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Philippe le méchant (name-dropping inside)

Par Damien Besançon

Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d'ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clezio, et un Méchant, moi. Je m'agite en vain, Le Clézio est souverain et tranquille, il s'éloigne toujours, à la fin, droit sur son cheval, vers le soleil, tandis que je meurs dans un cimetière, la main crispée sur une poignée de dollars que je ne possèderai jamais. Modiano, lui, a un rôle plus trouble : il est à la banque, il avale ses mots, il a eu de grands malheurs dans son enfance, il est très aimé des habitants de cette petite ville culpabilisée de l'Ouest, aimé, mais pas adoré, comme Le Clézio, dont la photo, en posters, occupe les chambres de ces dames. Le Diable, ne l'oubliez pas, c'est moi. Je suis un voleur, un imposteur, un terroriste, un tueur à la gâchette facile, un débauché, un casseur, j'ai des protections haut placées, des hommes et des femmes de main, je sème la peur, je ne crois à rien, j'expierai mes fautes.
Qui d'autre ? Le Révérend et érudit Quignard qui, depusi quelques années, expédie les services religieux funèbres en latin compressé rapide, et les enterrements à la chaîne au cimetière. Dans le film, mes conversations avec Le Révérend dans son Temple prouvent à l'évidence que je suis loin d'être la brute épaisse que croit l'opinion, mais justement, c'est là que mon cas s'aggrave. Nous nous parlons, le Révérend et moi, en grec, en latin, en hébreu, en style médiéval, et parfois même en français. Je pourrais être absous si je me repentais, mais rien à faire, la débauche me ressaisit, je file au Saloon. Là, sous le portrait tutélaire de l'ancienne propriétaire, Marguerite Duras, parmi quelques filles recherchées pour leur esprit (Catherine Millet, Christine Angot, Virginie Despentes), je retrouve les mauvais garçons du lieu, Michel Houellebecq, par exemple, clope au bec et excellent au poker, ou Jonathan Littell, un nouveau venu redoutable qui a fait trembler Chicago.
Les plus anciens se souviennent du mince rabbin Jérôme Lindon, toujours accompagné du strict pasteur Beckett, ère de grande rigueur et de mélancolie profonde, à peine égayée par le numéro de magiciens porno-soft ambulants, Catherine et Alain Robbe-Grillet. On a vu naître ensuite des auteurs talentueux mais plus frivoles, comme Frederic Beigbeder, dit "Neuf Neuf", à cause de ses pistolets flambant neufs, ou Patrick Besson, seul communiste authentique et sentimental de cette époque dominée par les puis de pétrole. D'autres encore, Nabe, Zagdanski, les deux frères ennemis, dont les duels dans la grande rue ont autrefois défrayé la chronique (...). Il faut encore préciser que beaucoup d'émissions de télé se sont déroulées là, en direct, avec des animateurs prestigieux, Bernard Pivot, Thierry Ardisson et tant d'autres, venus tout exprès de Paris dans ce trou perdu du Texas.
Philippe Sollers, Un vrai roman, Plon, 2007


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