Ce repas copieux est peut-être à l’origine des rêves dont je me souviens au matin. A moins que ce ne soient les ébrouements de Denis dans la salle d’eau hier soir qui ont inondé notre douche commune ? Dans l’un d’eux, je marchais sur l’eau. C’était un truc, et il était facile de s’y mettre dès que l’on avait compris. Mais une question a surgi : et si je voulais redevenir comme avant et nager, comment faire ? Je n’ai pas eu la réponse. Le petit-déjeuner est aussi plantureux que le dîner avec confiture de mûre maison, ou d’orange maison, miel du pays, yaourts et fromage du coin, salade de fruits des vergers, pain maison et croissants du boulanger…
La grimpette qui suit, sur la colline, n’en est que plus dure. Nous passons les domaines signalés de cyprès. Les vignes dorées sont alignées, les oliviers argentés portent leurs fruits noirs. Le ciel est gris perle et la brume flotte dans les contrebas. Nous effectuons un arrêt saucisson au petit prieuré en ruines de San Martino in Valle. Hormis les cyprès, flammes végétales signalant une présence humaine, l’endroit est désert. C’est le paradis de la ronce et de l’origan qui s’enracinent entre les pierres.
Le soleil finit par se lever comme nous abordons les hauteurs de Greve, à 240 mètres d’altitude. Le gros bourg est en fond de vallon et sert de marché hebdomadaire. Il est entouré de vignes et d’oliviers sur les pentes. L’époque moderne y a construit une piscine couverte, une usine de charcuterie et quelques fabriques de meubles. La place de Grève, curieusement triangulaire, converge vers l’église. Nous y prenons une bière en écrivant des cartes postales (pour celles qui écrivent à tous leurs amis). Les cartes sont moitié prix dans les villages de Toscane, par rapport à Florence. Denis en profite pour faire ses emplettes pour midi. Giovanni Verazzano se tient immobile, en armure et morion, à cheval au centre de la place. Dans un coin, lui faisant face, un torse moderne en bronze, la peau ouverte au col comme une chemise, le sexe apparent comme David, un reste d’aile au côté, figure peut-être une défroque d’ange. Est-ce une ode à la masculinité déchue ?
Nous ne quittons la quiétude de la place et la blondeur de la bière que pour grimper sur les hauteurs au-dessus du village. Une villa se dresse là , parmi les oliviers, et nous pique-niquons sous les arbres avec vue sur la vallée. La salade reste à base de tomates mais comprend cette fois du basilic frais, de la mozzarella et – curieuse idée – des pois chiche que la plupart des femmes laisseront. Mais le vin est bon, comme le pain et le jambon, ou le fromage de brebis. Nous terminons la sieste comme le ciel se couvre à nouveau. Le paysage est lumineux mais gris.
Après un passage forestier, humide et aux senteurs de chêne, nous abordons un village en pente aux gros chiens aboyeurs, Santa Lucia a Barbiano. Il est entouré de vignes. Le propriétaire actuel, la quarantaine, a été faire des études viticoles à Dijon avant de reprendre le domaine et les procédés de vinification, selon la conversation que nous avons avec lui. Un cheval en terre cuite sort la tête du mur d’une maison. Nous poursuivons par les crêtes. Elles se font plus sauvages ; la vigne en rang cède le pas aux bruyères mauves et aux bruyères blanches en arbustes. Une grande croix se dresse sur une crête à droite ; une antenne relais sur une crête à gauche. Nous passons notre chemin entre ce passé et cet avenir, le Vatican et Télécom Italia.
Le soleil se couche vite dans une nappe de brume crémeuse. Nous montons en altitude. Il fait plus frais. Nous entrons dans un bois dans le parc protégé de San Michele et la marche se fait longue. L’albergo nous attend après cette longue étape, dans son refuge montagnard. Nous dormirons en dortoir, une grande pièce aux lits superposés pour tous. Il n’y a que trois douches et l’Ecossaise du groupe, qui travaille à traduire d’anglais en allemand, néerlandais ou français à la Commission de Bruxelles, invite ses trois copines à boire le whisky au bar. Sue a les habitudes anglo-saxonnes de prendre prétexte de tout arrêt pour acheter de quoi grignoter, des biscuits, des bonbons, du chocolat. Elle mange sans arrêt, à toute heure. La bande des quatre comprend aussi l’épaisse et bordélique Céline qui a tous les matins « la tête dans le cul » (c’est son expression). Experte en audit de l’ex-Crédit Lyonnais, elle l’a quitté pour Axa. Danièle, ex-libanaise élevée à Paris et qui travaille pour un laboratoire pharmaceutique anglais à Bruxelles, est une parfaite cosmopolite. Victoria, une américaine d’origine ukrainienne travaillant en Irlande comme juriste télécom parle moins bien français.
Il ne fait pas chaud et le dîner, après la fatigue du jour, est le bienvenu. Claire est assise ce soir à côté de moi. C’est une adolescente de quatorze ans élancée, aux cheveux courts, avec des brusqueries de jeune garçon et des rougeurs délicieuses aux joues. Elle est plus grande que son âge, sportive, et en avance sur ses copines. Elle désire devenir journaliste et ses yeux bruns en brillent quand elle en parle. Son père, comptable un peu lourd, la raille, ce qui la fait bouillir. Pour elle, le journalisme, c’est l’actualité, la vie immédiate immergée dans l’histoire qui se fait, la connaissance du dessous des cartes, la vie – quoi. Un peu autre chose que l’univers étroitement facturier du père ou celui du commerce de vêtements de la mère. Elle a deux sœurs aînées de dix ans plus âgées qu’elle. Claire est un peu le garçon manqué du couple, désiré sur le tard. Son enthousiasme est rafraîchissant. J’aime bien parler avec elle, ce qui me change des convenances adultes des autres. Je l’encourage dans sa vocation, d’abord parce que c’est un beau métier, ensuite pour faire craquer les gaines de convenance des parents. Et ça marche : ils tiennent à l’avenir de leur petite dernière, ils quittent leur rôle social pour devenir authentiques. Nous pouvons enfin avoir une conversation.
From Greve village to the San Michele Park, we walk on in Chianti. Vines and little woods rotate with drowsy villages. We began to know better the others. Claire a young girl of 14 want to be reporter; parents are not in favour. The gang of four, all women, are lead by Sue, a Scottish, translator for the European Commission. The others are Celine, expert in auditing, Danielle, working for a British pharmaceutical company in Brussels, and Victoria, American born Ukrainian, working in law in Eire.





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