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Tout sur Flaubert !

Par Savatier

 Je crois n’avoir jamais lu auparavant livre plus passionnant sur l’auteur de Madame Bovary. Flaubert, une manière spéciale de vivre (Grasset, 492 pages, 21,50 €), de Pierre-Marc de Biasi, n’appartient à aucun genre défini ; il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une biographie, ni vraiment d’un essai de critique littéraire ; l’entreprise, beaucoup plus originale, consiste en un parcours constant entre l’homme et ses écrits, ceux-ci et celui-là entretenant une relation d’interdépendance évidente.

Sans doute était-ce la manière la plus pertinente d’aborder la vie de Flaubert, lui qui, à travers une écriture fondée sur l’impersonnalité, la relativité des points de vue et le refus de conclure, voulait disparaître derrière son œuvre, le style l’emportant sur celui qui tenait la plume. « Le plus beau cadeau que pourrait lui faire la postérité serait de ne rien savoir de sa vie contingente, en lisant ses textes comme s’il n’avait jamais existé », précise Pierre-Marc de Biasi. Peu de chercheurs, autres que lui, pouvaient mener un tel travail à son terme, car cet auteur connaît son Flaubert en virtuose ; non seulement son œuvre littéraire, mais aussi sa correspondance – une œuvre en soi recueillie dans cinq volumes de la Pléiade ! –, mais encore ses carnets, ses brouillons, ses moindres notes, comme le prouve, notamment, l’édition critique et génétique des Carnets de travail, qu’il publia chez Balland en 1988 et qui constitue un gisement d’informations considérable.

On peut aborder Flaubert, une manière spéciale de vivre suivant deux approches distinctes : les lecteurs des romans et des contes y trouveront une nouvelle façon d’appréhender ces textes, de les apprécier, d’y prendre du plaisir tout en découvrant la personnalité du maître ; quant à ceux qui ont une connaissance approfondie du corpus flaubertien, ils liront cet essai le crayon à la main et ne seront pas prêts de le refermer de si tôt ! Au risque de choquer les sartriens, j’avouerai volontiers qu’autant l’ouvrage de Jean-Paul Sartre consacré à l’écrivain, L’Idiot de la famille – avec lequel Pierre-Marc de Biasi prend parfois ses distances –, m’est souvent tombé des mains, autant le sien ne m’a causé qu’un seul déplaisir, celui de devoir interrompre ma lecture, lorsque les circonstances m’y obligeaient.

Dans un article récent, Pierre Assouline définissait l’ouvrage comme une « biographie génétique ». L’expression se révèle on ne peut plus appropriée ; l’auteur est d’ailleurs un pionnier de la critique génétique, aujourd’hui communément admise comme indispensable à la connaissance d’une œuvre littéraire. Au fil des chapitres, se dessine en creux le portrait tout en finesse et en sensibilité de Flaubert, à travers chacun de ses livres. Ceux-ci sont décortiqués avec minutie, de l’origine du projet aux scénarios, des notes aux manuscrits, de l’examen des repentirs que ceux-ci dévoilent (j’emprunte ici un terme plutôt réservé à la peinture, mais qui me semble convenir mieux que d’autres) aux sentiments exprimés par Flaubert dans sa correspondance, enfin, à la réception que la presse et le public leur réservèrent.

Tout se retrouve et s’entrecroise dans ce tour d’horizon suivant une structure logique, son enfance, son rapport à l’érotisme, sa détestation de la bêtise de son temps et des dogmes, la rigueur de son écriture, ses méthodes de travail, de recherche de documentation, de lecture et, même, les signaux cryptés qu’il voulut inclure dans son œuvre. Sa manière spéciale de vivre, c’était de vivre entièrement pour son art. Au passage, l’auteur consacre un chapitre entier à tordre le cou à un cliché encore trop répandu : Flaubert n’a jamais dit ou écrit « Madame Bovary, c’est moi. » Il démonte le mécanisme éditorial qui est à l’origine de ce lieu commun. Comme je le comprends ! Dans ma biographie de Madame Sabatier, je m’étais livré au même exercice en démontrant que le fameux fiasco qu’aurait connu Baudelaire entre les bras de sa muse n’avait été qu’une invention de quelques essayistes en mal de sensationnel. Les clichés ont la vie dure…

Dans d’autres chapitres, l’auteur, analysant le style du maître, livre une véritable leçon d’écriture (entre autres, dans les pages 433-434) qui mériterait d’être lue par bien des écrivains contemporains ! Ceux consacrés à L’Education sentimentale rivalisent d’érudition et de subtilité. Au passage, les extraits cités de la correspondance donneront aux lecteurs qui en sont peu familiers des exemples de la verve épistolaire de Flaubert, plus libre que celle de ses romans, imagée, parfois débridée. Ainsi, parlant de Thiers : « Peut-on voir un plus triomphant imbécile, un croûtard plus abject, un plus étroniforme bourgeois ! Non ! rien ne peut donner l’idée du vomissement que m’inspire ce vieux melon diplomatique, arrondissant sa bêtise sur le fumier de la bourgeoisie ! » ou de l’écriture : « Masturbons le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures. » Parfois, ses lettres prennent des accents prophétiques que ne manque pas de souligner l’auteur : « Nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaire, militaire, américain et catholique ». Ailleurs, Flaubert s’insurge contre les programmes scolaires des années 1870 qui prévoient (déjà !) « plus de gymnastique que de littérature ». Enfin, on trouvera dans le tout dernier chapitre des lignes d’autant plus saisissantes qu’elles furent écrites au XIXe siècle, sur la montée des intégrismes religieux, les dangers qu’ils représentent et les risques d’affrontements dont ils sont le fondement.

Cette enquête consacrée à l’écrivain, défini comme un « mystique de l’art », frappe par sa précision et la passion que l’auteur parvient à transmettre au lecteur. En 1999, Pascal Bonitzer avait réalisé un film, Rien sur Robert (allusion à une réplique concernant Robert Desnos), où brillaient Sandrine Kiberlain et Fabrice Luchini; l’essai de Pierre-Marc de Biasi pourrait presque s’intituler Tout sur Flaubert… Je ne lui ferai qu’un reproche, négligeable pour la majorité du public, plus sérieux au regard des chercheurs : l’absence d’un index alphabétique qui aurait été fort utile dans un ouvrage appelé à faire autorité dans son domaine pendant les décennies à venir. Pour le reste, si je devais résumer mes impressions sur cette étude flaubertienne, je serais tenté d’emprunter à Flaubert lui-même l’excipit bien connu de L’Education sentimentale : « C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! »

Illustrations : Gustave Flaubert, photographie - Ecriture de Flaubert (lettre à Apollonie Sabatier, collection particulière, DR). 


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