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Entretien avec un poete-scrabbleur SARROUSS, L’ANORMASSEUR

Publié le 14 janvier 2010 par Librarian66

Entretien avec un poete-scrabbleur SARROUSS, L’ANORMASSEURAwa Webzine- Bonjour Sarrouss, d’abord pourquoi le pseudonyme Sarrouss ?

SARROUSS, je pourrais dire tout simplement pour faire plus court et peut être plus moderne. D’autant plus que c’est un pseudonyme qui me permet de jouer sur les mots en inversant mon nom comme une sorte de login et créer ainsi dans l’anonymat, un nouveau nom pour marquer à la fois la naissance d’un poète, mais aussi l’affirmation d’un nouveau style d’écriture. On peut dire que c’est une autre manière d’inviter les lecteurs à se concentrer plus sur les textes produits et les messages positifs qui les accompagnent qu’à s’intéresser à l’auteur lui-même, à ses origines, à sa vie… qui forcément viennent après.

Awa Webzine- Le « rythme des vagues », c’est un joli titre. Pourquoi l’avez-vous choisi pour illustrer votre poésie ?

Le « rythme des vagues » c’est vrai que c’est une proposition de l’édition car le texte s’appelait à la base « anamorsures sonores ». Je dois dire que c’est un texte que j’avais commencé d’écrire à Dakar, il y a maintenant un peu plus d’une dizaine d’années et que j’ai fait connaître au directeur de publication de l’édition qu’en mars 2006 à l’occasion de notre première rencontre au salon du livre de Paris. Passé en revue à la commission de lecture, et plusieurs fois retravaillé par moi-même, il sort enfin au printemps 2008 avec ce titre qu’on m’a proposé et que j’ai accepté bien sûr. Le « rythme » et les « vagues » symbolisent à la fois la sonorité qui régit le langage poétique de l’Anormasseur et le style syncopé des vers qui présente les idées et la philosophie sous une forme de mosaïque.

Awa Webzine- qu’est-ce qui vous inspire réellement dans la vie ?

Tout. J’essaie de m’inspirer de tout. Le but de cette démarche poétique, c’est justement de montrer que même avec rien, on peut toujours essayer de faire quelque chose. J’apprends … Ou si vous voulez… oui j’apprends à prendre ou à laisser. Je crois aussi au métissage culturel, je prendrai le meilleur dans chaque chose… Dans la vie, on se forme sans cesse, on accumule les expériences. Et dès fois, on ingurgite l’impur et le miel dur… Une manière de me rappeler comme Descartes, que même en rentrant aujourd’hui en tant qu’écrivain dans le « grand monde des livres », je ne dois pas oublier non plus que le « grand livre du monde » est avant tout un livre ouvert.

Awa Webzine- Vous inventez un nouveau style qui se veut scrabblesque. Quel rapport entretenez-vous avec le jeu de Scrabble, les champions-scrabbleurs ?

Le Scrabble m’apporte un coté technique que j’essaie d’appliquer à l’écriture en m’imposant de nouveaux exercices de contraintes. C’est donc un jeu qui m’aide beaucoup dans le style d’écriture car pour moi, chaque mot est presque un monde à part, un futur titre potentiel pour un nouveau livre, un nouveau poème. C’est vraiment une chance pour moi en tant que poète de pouvoir côtoyer régulièrement tous ces hommes cultivés dans les clubs et lors des grandes compétitions. Cela m’aide aussi à nouer de vraies relations d’amitié avec des joueurs de catégories socioprofessionnelles différentes tout en me familiarisant avec la difficulté, avec les mots rares et peu usités. Dire aujourd’hui que les plus grands champions de Scrabble sont en majeur partie des scientifiques aguerris, c’est presque proférer une tautologie. C’est pourquoi j’essaie aujourd’hui en tant que “homme de lettres”, de créer une sorte de pont amical entre ces deux mondes, entre ces deux générations voire entre deux continents liés par la langue française, en publiant ce premier livre de poésie sur ce sujet.

Awa Webzine- Votre texte offre beaucoup de perspectives de lecture et on comprend tout de suite que c’est une certaine façon de jouer avec les mots ? D’ailleurs on peut lire une partie de cette prose rimée horizontalement et verticalement aussi. Comment expliquez-vous cela ?

C’est encore une fois le jeu et la recherche de sens à travers des mots qu’on sait polysémiques et qui se mêlent inlassablement à ce plaisir architectural qui symbolise les œuvres des artisans passionnés. C’est aussi pour inviter le lecteur à lire plusieurs fois le texte et pour réveiller sa curiosité devant un discours ouvert. Vous savez, quand les phrases peuvent avoir plusieurs sens, chaque mot devient comme un puits à creuser avant de boire à sa source ; chaque mot devient comme un diamant à tailler inlassablement pour espérer capter la lumière. Et le Scrabbleur est par excellence celui-là qui ne s’arrête pas aux mots et aux sens, mais celui qui plonge à corps perdu dans l’harmonie des lettres qui les compose. En fait, je peux vous dire, comme Rimbaud nommant la couleur de ses « voyelles », l’Anormasseur est celui-là qui, en écrivant ses poèmes, pèse aussi leurs valeurs numériques “scrabblesquement”.

Awa Webzine- Dans livre, il y a un leitmotiv qui revient souvent, à savoir « Je suis jeune donc j’arrive ». On a même envie de vous demander, vous voulez en arriver où ?

Comme vous le constatez, la poésie de l’Anormasseur est une poésie du « mouvement ». Et la vie symbolise se mouvement positif qui fait que tout Etre qui nait, s’il ne meurt pas, grandit…Ainsi, par la maturité on arrive à la vie. La jeunesse étant une étape forcée dans ce mouvement, on est appelé à prendre de l’expérience, à avancer, à réussir les projets qui nous tiennent à cœur. Si je dis « je suis jeune donc j’arrive », bien que c’est un clin d’œil au « je pense donc je suis » cartésien, je peux dire que je ne pense pas forcément à moi, mais à la jeunesse, à nos enfants, aux générations futures pour mettre l’accent sur cette force humaine, ce dynamisme vital qui accompagne le renouvellement des hommes et de tous les autres espèces.

Awa Webzine- Beaucoup pensent déjà en France que vous correspondez bien à cette nouvelle vague d’intellectuels modernes. Vous sentez-vous par exemple comme un porte-parole important de la jeunesse africaine ?

Je ne sais, ni ce que pensent tous les autres jeunes africains, ni ce qu’ils veulent actuellement. Et je crois que moi non plus, je n’ai aucunement la prétention d’être le porte-parole d’une jeunesse africaine qui n’en a pas besoin, simplement parce qu’à mon avis, elle sait parler quand il le faut. La démarche de poète qui m’amène aujourd’hui est motivée juste par une envie de faire partager, avec tous ceux qui le souhaitent, l’amour que j’ai pour les mots. Par contre, je ne me place ni en poète-prophète ni en gourou révolutionnaire. L’Anormasseur est avant tout un artisan de la langue bien que naturellement certains sujets d’actualités et certains thèmes peuvent me tenir plus à cœur que certains autres… Sinon, je pense peut-être que seul l’acte d’écriture pourrait suffire comme exemple à la jeunesse et que chaque personne doit essayer dans son domaine, de participer positivement au banquet de l’universel.

Awa Webzine- A travers le jeu de mots et votre nouveau style d’écriture, on voit que vous arrivez à toucher à tous les thèmes dans un même élan poétique… la guerre, la misère, l’exil, la jalousie… mais aussi le bonheur, la liberté, la création, la culture, l’éducation, la Paix … ?

C’est encore une fois le style mosaïque où les mots viennent avec les thèmes et se succèdent comme les vagues avec les vents, avancent vers les rives et les rivages, dès fois creux dès fois crêtes. Le « rythme des vagues » est écrit avec comme style, celui de la “poésie-apostrophe”. C’est-à-dire, comme la métaphore de la pluie et ses gouttelettes d’eau qui vous touchent partout à la fois. J’essaie donc, en écrivant des poèmes de contenir l’homme avec ses problèmes dans un même univers de référence commun. Et tous ces thèmes forts sont importants car ils sont liés à la vie de tout un chacun. Le langage étant, plus ou moins, ce qui nous différencie des bêtes, je pense qu’il ne faudrait pas non plus, se suffire de ne pas être une « bête », juste en proférant des bêtises… Il faudrait surtout au-delà des « j’aime » ou « je n’aime pas » quotidiens, essayer de créer à son tour quelque chose de nouveau, par la nomination mais aussi par l’articulation.

Awa Webzine- « Amours scrabblesques », « amour africaines ». On voit bien aussi le coté technique et scientifique du poète dans ces deux poèmes à contrainte au début et à la fin du texte, dédiés aux femmes. Etes-vous solidaire aux combats des femmes ?

La femme est l’avenir de l’homme. On ne le dira jamais assez dans ce siècle-ci et les siècles à venir. Mais je pense aussi qu’au delà des mots, il faudra aussi des actes, comme par exemple, se battre contre les inégalités et les discriminations qui les touchent. En ce qui me concerne, j’ai dédié mon livre à ma mère et c’est une manière pour moi de lui être reconnaissant de tous ses efforts consacrés pour mon éducation. Je pense qu’en Afrique, la femme est la première école, avant l’école de République et celle de l’âme-sœur … Donc, ces deux textes, apposés au début et à la fin du texte, comme des tampons d’anamorsures, symbolisent la relation ombilicale de l’homme à sa mère et la quête amoureuse de l’homme vers l’âme-sœur. Ils sont écrits avec 102 lettres numériquement identiques, c’est-à-dire, en utilisant tous les jetons qui composent un jeu de Scrabble. Les deux jokers étant bien sûr entre parenthèses…

Awa Webzine- L’Anormasseur, vous jouez beaucoup avec ce mot. Pourquoi ce néologisme ?

Parce que je voulais créer un nouveau personnage pour porter le texte. Donc, l’Anormasseur n’est rien d’autre ici que celui qui parle, le poète qui s’exprime et apostrophe les lecteurs. C’est une partie de l’auteur, un personnage qui englobe des expériences qui peuvent être vécues ou non par l’auteur. Un néologisme qui signifie « jongleur de mots » et n’est que l’anagramme de Ousmane Sarr. Donc, on peut dire que c’est en « anormassant » sans cesse qu’on arrive à créer ce que j’appelle des « anamorsures sonores », c’est-à-dire des expressions poétiques qui naissent de la juxtaposition de mots inattendus, quand le « serpent-ruban-langage se déroule ». En un mot, quand les mêmes mots du dictionnaire s’unissent dans un texte pour devenir poésie et donner aux mots mis en exergue, leur brillance.

Awa Webzine- Vous créez un poème français et vous réussissez à y insérer des mots wolofs ? Comment expliquez-vous ce métissage verbal ?

C’est montrer que la richesse du langage humain dépasse les frontières artificielles. Que les mots qui ont plusieurs sens, peuvent signifier autres choses dans d’autres régions du monde et cela, même par simple onomatopée. Il y a tant de coïncidences heureuses dans les langues que certains mots nous viennent sous forme de “présentation-révélation”. Quand l’Anormasseur dit par exemple que : « le daw qui court sur ces feuilles quadrillées se souviendra aussi d’hier comme en wolof-pensant et de tous ces dazibaos d’histoires sur son corps de velours-verrière… », il faut savoir que le seul mot « daw » qui signifie « zèbre », en français, signifie à la fois « courir » et « hier » en langue wolof. Que les « feuilles quadrillées » symbolisent les plateaux de jeu de Scrabbles avec leurs cases et leurs couleurs démultiplicatrices. Et que les « dazibaos » qui sont des sortes de graffitis sur les murs et au dos des lettres, rappellent celles des zébrures sur le dos velu de l’animal qui court, en effigie, en photo dans mon dictionnaire…Voilà en gros, un exemple d’anamorsure sonore.

Awa Webzine- Vous dites souvent dans le texte « Je viens devant vous » Pourquoi devant vous ? Vous voulez vous adresser à qui personnellement ?

Je m’adresse à tout le monde. A toutes les personnes qui pourront un jour tomber sur ce texte, comme c’est mentionné d’ailleurs par la première phrase « au-delà des races, au-delà des âges… ». Il est évident aussi, en tant que jeune et d’origine africaine, j’offre une sorte d’effet-miroir dans l’apostrophe et en m’adressant à la jeunesse africaine future, c’est comme si je parlais aussi de moi-même. Ainsi, évoquer les problèmes actuels devient une sorte d’alerte ou de prévention pour les générations à venir. Mais je pense que c’est un poème qui est complètement tourné vers l’avenir et vers l’universel, sans que le poète n’oublie pour autant ses origines et ses repères.

Awa Webzine- Vous avez eu la chance d’avoir la préface de deux directeurs pour la sortie de votre premier livre au printemps dernier, le directeur de l’université de Paris 7 Jussieu et le directeur de publication de l’édition Acoria. Qu’est ce que ça vous fait d’être si bien introduit par la critique dans le monde intellectuel, vous qui êtes encore un jeune écrivain ?

Je ne sais pas si je peux dire que je suis bien introduit, peut être plus que d’autres, mais je pense que l’essentiel c’est d’être bien accueilli, dans l’ensemble, dans ce cercle fermé des intellectuels. Et puis, j’ai toujours pensé aussi que la culture devait être une porte ouverte pour toutes les personnes cultivées du monde. Alors je ne cesse pas de me cultiver et d’échanger. Et que ce n’est qu’en s’affirmant dans le travail ou dans les études qu’on acquiert le respect. Ce n’est qu’en s’aidant soi-même dans le sacrifice et la privation qu’on arrive vraiment à attirer la sympathie ou l’admiration des autres. Longtemps je me suis levé tôt pour apprendre les mots du dictionnaire ; longtemps je me suis couché tard pour mettre mes idées sur le papier. Et aujourd’hui encore, j’apprends à me perfectionner dans d’autres domaines, à mon rythme et dans la sérénité. Il y a eu tant de grands esprits, tant de grands philosophes et de savants écrivains dans le monde. Alors, je ne pense pas une seconde que la poésie ou l’écriture en question soit une « affaire de course ». Je ne crois pas non plus que les compétitions de Scrabble soient comme une sorte de grandes « guerres à coup de lettres ». Mais au contraire, que ces deux activités sont des opportunités qui nous sont offertes pour dialoguer, s’enrichir et s’ouvrir aux autres… Et qu’en fin de compte, je reste mon propre adversaire, devant la perfection de la feuille blanche comme devant la perfection des logiciels de jeu… Donc, à travers les préfaces de Mr Pierre Chartier, qui était mon professeur de littérature en première année et de Mr Elimane Kane, le premier écrivain à qui j’ai donné mon manuscrit, ressortent deux visions complémentaires du « rythme des vagues ». Ce qui montre encore une fois qu’une fois le texte écrit, il n’appartient plus à l’auteur car chacun y verra que ce qu’il voudra bien y voir…

Awa Webzine- Vous avez commencé votre carrière littéraire avec ce premier livre de poésie fracassant, peut-être écririez-vous un roman ou une nouvelle plus tard ?

Peut-être… pourquoi pas … ça peut être potentiellement des pistes à explorer… à l’avenir. On ne sait jamais…je ne sais pas si j’aime raconter des histoires…

Awa Webzine- Grace aux performances de vos compatriotes au Scrabble, on a admis cette année de nouveaux mots wolofs dans le dictionnaire français. Une fierté peut-être, pour le peuple sénégalais ?

Une grande fierté de jouer et d’écrire des mots sans hésitation pour leur validité au Scrabble, car c’est des mots de langue wolof, c’est génial. Du coup, des mots comme « sabar » « djembé » « korité » « xalam » « lamb » « yamba » « mouride » ou bien « tidiane » creusent de nouveaux sillons de réflexion dans leur manière de féconder la langue française et de permettre à des passionnés comme l’Anormasseur de les contenir ainsi dans de nouveaux poèmes inédits. En somme, il est vraiment question d’ouverture d’esprit dans cette nouvelle ère, aux parfums de civilisations mondiales.

Awa Webzine- Merci Sarrouss d’avoir répondu à nos questions et encore bonne chance pour l’avenir.

Merci pour votre invitation.


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