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Le Conte du Cavalier et du Colporteur

Par Colporteurs
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Il était une fois un colporteur qui, toute l'année, sillonnait les routes de France jusqu'en Navarre. Il gagnait bien modestement sa vie, mais cela suffisait amplement à son bonheur tant qu'il pouvait rapporter à sa femme et à ses enfants des paniers pleins de friandises glanées dans les villages et aussi mille histoires à raconter à son retour.

Le Colporteur
Et puis, lui-même, se réjouissait de l'accueil qu'on lui faisait : dès son arrivée au village, on se disputait en riant les quelques nouveaux livres qu'il colportait, on lui offrait souvent gîte et couvert pour le récompenser de sa peine et des amitiés se liaient parfois.

Or, un jour de printemps, alors que le Colporteur approchait d'un village de lui bien connu, un cavalier lui barra la route et, s'adressa à lui :

- Où vas-tu ainsi chargé l'ami ?
- Je vais au village ci-devant, apporter bonnes nouvelles et bons livres.
- Malheureux, n'y va surtout pas ! Je reviens à l'instant dudit village, j'y ai annoncé l'arrivée d'un étranger malveillant et ai recommandé à chacun de fermer sa porte à clef tant que la sécurité n'est pas assurée. Si tu vas au village, on ne te recevra autrement qu'en lâchant les chiens.
- Mais pourquoi as-tu annoncé cela ? Je voyage moi-même depuis plusieurs jours par plaines et forêts et n'ai rencontré aucun étranger malintentionné.
- Je sais bien mon ami, cet avis était nécessaire pour préparer un ordre nouveau.
- Mais que vais-je devenir si les villageois craignent de me recevoir maintenant ?
- Ne t'inquiète pas, tu as ta place dans ce nouveau monde que nous préparons. Va, retourne chez toi, achète une boutique et attend, je te rendrai visite avec des amis et nous t'aiderons à moderniser ton métier.

Le Colporteur rentra chez lui, tenta de convaincre sa femme, rassura ses enfants et porta ses maigres économies à la banque qui lui ouvrit un crédit pour acheter une modeste boutique en ville. Il posa ses livres dans sa nouvelle librairie et il attendit.

Un jour d'été, le cavalier arriva accompagné de deux de ses amis. Il dit :

- Ami colporteur, tu n'as plus besoin de fatiguer tes jambes, nous allons faire venir les clients dans ta boutique. Donne donc un peu de tes économies à mon ami La Publicité, il va parler de toi dans les campagnes. Donne aussi à Eau-Electricité-Telephone-Et-Patati qui va faire fonctionner ta librairie et donne moi aussi un peu de ton argent pour t'avoir présenté mes amis.
- C'est que, déjà, il ne me reste presque plus rien, j'ai tout donné à mon banquier pour acheter cette boutique.
- Ce n'est pas grave, donne tout ce que tu as aujourd'hui, bientôt tu seras riche. Et tous les mois nous passerons vérifier que tout va bien et tous les mois tu nous donneras un peu de ton argent.

Mais les mois passèrent et le pauvre colporteur, qui n'avait plus le temps de voir filer la course du soleil ne s'enrichissait guère. Les délicieux repas qu'il prenait chez ses amis villageois s'étaient transformés en pizzas qu'un ex-aubergiste, conseillé lui aussi par le Cavalier, proposait de livrer directement à sa librairie.

En automne, alors que les livres ne se vendaient guère et que le Colporteur se morfondait dans sa boutique, le Cavalier revint avec d'autres amis.

- Ami Colporteur, tu ne nous donnes pas assez d'argent, moi et mes amis avons besoin de plus.
- En vérité, je vous donne tout ce que je gagne.
- Nous le voyons bien. C'est que l'ordre nouveau change plus vite que ton esprit arriéré ne peut l'enregistrer. Personne ne viendra plus dans la librairie aujourd'hui, car le client est ailleurs, connecté au réseau des réseaux. Ne crains rien, ami Colporteur, je te présente de nouveaux amis qui vont t'aider à t'adapter à l'ordre nouveau 2.0. Donne ton argent à mon ami Fournisseur d'accès qui va te connecter à Internet, donne ton argent à mes amis eBay et Abebooks qui vont te faire connaître au monde entier, donne ton argent à mon ami Paypal qui va récupérer l'argent pour toi, donne ton argent à mon ami LaPoste qui va porter les livres pour toi, donne encore de ton argent à mon ami Fournisseur qui te donnera le matériel dont tu as besoin pour envoyer tes livres. Et enfin donne moi un peu d'argent pour toute la peine que je me donne.
- Mais cela fait plus d'argent que je ne peux en gagner en vendant des livres !

Le cavalier se montra fort irrité par cette remarque qu'il entendait bien mais dont il se refusait à admettre la pertinence :

- Je ne te comprends pas, le Colporteur, dit le cavalier avec agacement, si ton métier ne t'apporte pas la richesse, c'est que ton métier n'est pas un métier.

Quand l'hiver vint, le Colporteur n'eut plus de quoi payer les amis du Cavalier. La banque vendit sa librairie et aussi sa maison. Il mourut dans une sombre ruelle avant la fin de l'année, laissant une veuve éplorée et trois orphelins à qui le Cavalier prêta un lot de Kindles afin qu'ils puissent lancer une affaire de vente de eBooks.


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