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Chaussures cirées

Par Richard Le Menn

lesdecroteursenboutiqueaaaa300.jpg La première définition du 'cireur' trouvée dans une édition du Dictionnaire de l'Académie française date du XIXe siècle. Pourtant 'cire' et 'cirer des bottes' sont dans la première édition de 1694. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle on emploie le terme de 'décrotteur', chez qui on se rend pour se faire nettoyer ses chaussures de la boue et cirer avant d'aller chez une personne de bonne compagnie.

Photographie : Gravure d'époque Directoire ayant pour titre Les Décroteurs en Boutique. On distingue derrière la vitre l'enseigne du lieu : « Ici on décrotte à la cire luisante » ; sans doute un signe de modernité puisqu'on ne distingue comme clients de cet endroit que des incroyables et des merveilleuses. Les différentes étapes du cirage sont ici représentées avec le brossage, la préparation de la cire avec de l'oeuf et son badigeonnage au pinceau sur les chaussures. Avoir des chaussures cirées est une nécessité pour qui a un rendez-vous avec une dame ; comme on le remarque sur la gravure où le premier incroyable lit un message sans doute galant ; le second parle avec une jeune femme ; et le troisième part avec une autre.

Les boutiques de décrotteurs semblent être une nouveauté de la fin du XVIIIe siècle ou du tout début du XIXe siècle ; car le passage sur ce sujet de Tableau de Paris (seconde photographie), dont la première édition date de 1781, ne mentionne pas de tels endroits. A des époques où les chevaux sont nombreux dans les rues de la capitale française, les lieux de promenades (les Champs-Élysées, Longchamp, les jardins …) souvent poussiéreux voir boueux lorsqu'il pleut …, prendre soin de ses chaussures est une nécessité de chaque instant. Un des plus farouches combats de l'homme sur cette terre est sans doute celui contre la poussière.

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Photographie : Premières pages du passage sur les 'Décrotteurs' de Tableau de Paris (nouvelle édition, corrigée & augmentée, tome III, 1783. « Décrotteurs. On sait que Paris se nommait jadis Lutetia, Ville de boue ; mais on ne sait pas au juste à quelle époque l'industrie enfanta l'art du décrotteur, si nécessaire de nos jours dans cette sale & grande ville. On a beau marcher sur la pointe du pied, l'adresse & la vigilance ne garantissent point des éclaboussures. Souvent même le balai qui nettoie le pavé fait jaillir des mouches sur un bas blanc. L'utile décrotteur vous tend au coin de chaque rue une brosse officieuse, une main prompte ; il vous met en état de vous présenter chez les hommes en place & chez les Dames ; car on passera bien avec l'habit un peu râpé, le linge commun, le mince accommodage ; mais il ne faut pas arriver crotté, fût-on poète. C'est sur le Pont-Neuf qu'est la grande manufacture ; on y est mieux décrotté ; on y est plus à son aise, & les voitures qui défilent sans cesse, n'interrompent point l'ouvrage. La célérité, la propreté distinguent ces décrotteurs-là ; ils sont réputés maîtres ; ailleurs vous risquez de rencontrer un
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apprenti ignare, à qui vous confiez votre jambe, & qui prenant le polissoir au-lieu de la vergette, étend sur un bas de soie blanc, une cire noire & gluante que la plus habile blanchisseuse ne pourra effacer. Quel désastre pour celui qui n'a que cette paire de bas de soie blancs, & qui est invité à dîner chez une Duchesse, pour lui lire ensuite une petite comédie ou un poème érotique. Auteurs qui craignez ce revers, ne vous adressez qu'aux maîtres-décrotteurs du Pont-Neuf. S'il pleut, ou si le soleil est ardent, on vous mettra un parasol en main, & vous conserverez votre frisure poudrée, agrément que vous préférez encore à la chaussure ... »

Photographie : Gravure d'époque (1804) de la série L'Élégance parisienne. Cette planche n°1 s'intitule : 'Le désagrément d'aller à pied'. On a attaché (des enfants sans doute) à un chien un petit fagot qui en passant devant une merveilleuse et un incroyable les asperge de boue. Il est à remarquer le large chapeau de l'homme qui est très à la mode à Paris à une certaine période. L'Élégance parisienne est une suite de sept estampes publiées en 1804 qui dévoilent les infortunes de la mode, comme celle intitulée 'Le désagrément d’être joli garçon' où un petit maître du Premier Empire est représenté entre un policier qui l’attrape par son collet, et une femme qui le retient d’un côté tout en étant elle-même modérée par l’énorme bourse (sur sa traîne) de son petit mari.


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