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La place de la femme en Inde : lecture.

Par Ananda
Stéphanie Tawa Lama-Rewal : "FEMMES ET POLITIQUE EN INDE ET AU NEPAL - IMAGE ET PRESENCE"
Editions KARTHALA, 2004.


Il s'agit là d'un essai fort sérieux de pas moins de 340 pages, présenté sous une forme très "thèse universitaire", et, par conséquent, assez aride.
Mais il aborde - en profondeur - un sujet très intéressant : le rapport , très particulier,des femmes au pouvoir dans l'aire culturelle du sous-continent indien.
Srimavo Bandaranaïka, Indira Gandhi, Benazir Bhutto, Jeyalalitha Jeyaram...et la liste est loin d'être exhaustive : "L'Asie du Sud est la seule région du monde où des femmes accèdent régulièrement  aux plus hautes fonctions de l'Etat depuis les années 1950".
Le cadre socio-géographique choisi par cet essai peut apparaître un peu restreint : c'est exclusivement la sphère de la religion hindoue et, au plan géographique, l'Inde du Nord (Bombay et le Maharrashtra à l'ouest, Calcutta et le Bengale à l'est) et le Népal. L'Inde du Sud, mise à part la présentation d'une figure centrale de la vie politique du Tamil Nadu, la peu commune Jeyalalitha Jeyaram, ancienne actrice de cinéma sur laquelle, à mon avis, l'on devrait écrire une biographie et/ou tourner un film,  n'est pas incluse dans l'étude.
En lisant cet essai, si nous ne le savions déjà, nous apprenons que la femme, en tant que Mère et pilier de la Famille sacrée, est considérée comme le fondement même de la société indienne.
Ce n'est pas, ne nous méprenons pas, par "modernisme" ou "progressisme" qu'on lui reconnait un droit au pouvoir, mais, au contraire, la société indienne étant très conservatrice, en vertu d'une tradition qui s'enracine dans la plus haute antiquité du monde indien.

Dans l'inconscient collectif hindou, la femme est fortement liée à la fécondité et à l'énergie sans borne de la Déesse-Mère, à la combattivité de Durga-Kâli qui "crache du feu", alors qu'en face, l'homme est une figure de retraît, de spiritualité (voir p.131). C'est ainsi que les partis les plus populistes, les plus traditionnalistes de l'Inde (par exemple, les nationalistes hindous du BJP) sont les premiers à monter en épingle la sainteté de la Femme-Déesse et sa légitimité à participer au combat politique, souvent en se déchaînant férocement.
En Inde, ce qu'on vénère en la femme, c'est sa respectabilité, son honorabilité (sati), sa pureté absolue d'épouse, de mère, de centre de la famille. Elle ne peut susciter la confiance et, par conséquent, prétendre à une position dirigeante, qu'à ce prix.

Déjà, dès les âpres luttes du mouvement swadeshi, qui commença au XIXème siècle et finit par mener à l'indépendance au XXème, on eut recours à la mobilisation des femmes et, d'entrée de jeu, "l'usage politique de certaines images du féminin, dont la Mère" fut de mise : publié en 1882 par l'auteur bengali Chandra Chatterjee, "Anandamath" fournit au nationalisme indien ses deux principaux emblèmes, le poème "Vande Mataram" (" Je te salue,Ô mère"), ode à la mère-patrie, et la déesse Bharatmata, c'est à dire l'Inde-Mère sous sa forme déifiée".
L'essai nous montre ensuite qu'en Inde (où "la légitimité dynastique continue d'exister, aux côtés de la légitimité démocratique"), les femmes de pouvoir sont très fréquemment des héritières qui succèdent soit à leur père, soit à leur époux. C'est en tant qu'épouses, mères, filles, soeurs qu'elles accèdent aussi, dans ce domaine, à une légitimité qu'on ne leur conteste  nullement.
Dans l'imaginaire indien, il faut le répéter encore, toujours, la Famille est centrale, et son origine est la Mère.
La femme est également vouée à la SEVA (service, sacrifice, notion essentielle dans l'Hindouisme) : ainsi, outre les "héritières", le pouvoir accepte-t-il en son sein certaines catégories de femmes bien précises: les enseignantes, les travailleuses sociales et, dans le mouvement nationaliste hindou, les renonçantes.

C'est plutôt difficile à comprendre pour un esprit occidental, mais, en Inde, une femme peut être ECOUTEE, politiquement, intellectuellement et spirituellement prise au sérieux tout à fait à l'égal d'un homme, à condition qu'elle corresponde totalement à ce qu'on attend d'elle, à savoir l'irréprochabilité de la conduite (moeurs, comportement réservé qui sied à toute femme "honorable", dévouement respectueux tant à sa propre famille qu'à la collectivité).
Les figures de femmes, dans la religion et la mythologie hindoues, ne manquent pas. Vis à vis d' un peuple encore très largement rivé à ses valeurs et attaches religieuses, les politiques, fins stratèges, utilisent massivement la "manipulation des mythes" (notamment, en ce qui concerne les femmes, ceux de Sita l'épouse parfaite prête à donner sa vie pour prouver sa fidélité à son mari, de Durga la combattante, la Dame de Fer et de Draupadi qui fut, dans l'épopée du Mahabarata, l'épouse de tous les fils Pandava en même temps !)
.
Les foules analphabètes, mais pas seulement, les plus cultivés aussi, ne peuvent qu'être fortement sensibles à ces messages qui imprègent la culture et la vie indienne toute entière, et, donc, se prosternent volontiers devant ce "volcan d'énergie bouillonnant" qu'est la politicienne-déesse, femme hors normes, quasi "surnaturelle". Que Mother India (alias Bharatmata) soit incarnée par une femme forte, quoi de plus rassurant et logique ?
Mais attention, jamais ces femmes ne s'élèvent contre le système traditionnel. Jamais la respectabilité inhérente au dharma féminin ne se trouve remise en cause.
Pour autant, s'interroge l'essai, ce phénomène des femmes politiques ne pourrait-il pas se voir interprêté comme un contournement subtil du fonctionnement traditionnel ?
N'oublions surtout pas que l'Inde est un pays où les gens sont, depuis très longtemps, passés maîtres en l'art de la ruse. Le poids social y est tel que l'on préfère y cultiver le secret et que l'on y répugne à s'opposer à quoi que ce soit frontalement.
Les femmes, en Inde, doivent se montrer particulièrement prudentes.
En fait, l'essai insiste aussi sur le triste envers du décor : le sous-continent est l'une des régions du monde où la vie des femmes est la plus difficile.
La femme indienne lambda est confinée dans son foyer, très souvent traîtée avec férocité (n'ayons pas peur des mots) par son mari et par sa belle-mère et la misogynie masculine, non seulement est aussi répandue qu'elle peut l'être ailleurs, mais encore revêt fréquemment des visages plus que terribles.
La "sous-représentation chronique des femmes dans les assemblées et conseils élus" contraste singulièrement avec le prestige de certaines femmes politiques.
L'émergence, dans les années 1970, d'un véritable mouvement féministe en réaction contre "la violence contre les femmes" a certes débouché sur une "grande visibilité, grâce à" une importante "attention médiatique", lesquelles lui ont permis, du fait d'"un pouvoir accru de pression sur l'Etat", "d'obtenir une série de réformes de la législation concernant les femmes". Cependant, au bout d'un certain temps, ce mouvement s'est heurté à deux écueils : son affiliation au féminisme international et sa collaboration avec les ONG l'ont confronté à un risque de "récupération par l'impérialisme culturel occidental" qui, vigoureusement dénoncé en Inde, l'a amené à la "recherche d'une nouvelle autonomie" (également recherchée, d'ailleurs, vis à vis des partis politiques locaux), laquelle, à son tour, l'a enferré dans "la recherche d'objets légitimants" ("réinterprétation féministe de Kâli" "qui devient la figure de proue de l'indianité du mouvement des femmes"; n'oublions pas que Kâli est aussi, si l'on veut employer à tout prix une terminologie occidentale, une sorte de Lilith qui, parfois, "perd le contrôle d'elle-même", "menace la stabilité de l'ordre" et, ce faisant, devient "l'anti-femme de la société hindoue"; "elle a du pouvoir; elle n'a pas de consort; et elle est la destructrice de l'ignorance" explique à ce propos Ritu Menon)
. Si je dis "enferré", c'est que cette recherche s'est retournée contre lui : dans les années 1990, en effet, la droite nationaliste hindoue (parti BJP) a proprement récupéré cette assise purement indienne du combat des femmes. Le tour de passe-passe fut d'assimiler purement et simplement féminisme à hindouisme ! Cela permettait "de représenter l'Islam, par contraste, comme une religion hostile aux droits des femmes".
On le constate ici, le féminisme, en Inde, est une question fort compliquée. Si compliquée que, face à toutes ces impasses, il "entreprend depuis quelques années", quoique sans succès, de "participer en tant que tel au processus électoral". "L'existence d'intérêts féminins qui dépassent les divergences de classe, de caste, de région, etc., est manifestement jugée fort douteuse". Seule, finalement, "l'alliance entre le mouvement des femmes et certains partis politiques...permettra à l'idée de quotas féminins de s'imposer sur la scène politique".
La fin du livre nous apprend que cette alliance a eu pour effet, outre une prise de conscience très forte dans l'opinion publique de la necessité d'appliquer la "discrimination positive" aux femmes à tous les niveaux, la réelle mise en oeuvre, au niveau de la politique locale, de quotas féminins.
"On peut se demander, conclut là-dessus l'auteur,de façon générale, si l'institutionnalisation, par les quotas féminins, d'une représentation politique des femmes en tant que femmes, constituera une étape décisive dans le processus de construction d'une identité féminine collective".
Voilà un ouvrage qui en dit long sur un pays qui, plus que tout autre peut-être, aime à cultiver les paradoxes et à se mouvoir dans la complexité.


P. Laranco.

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