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Comment Marie NDiaye a-t-elle pu vendre 457 000 copies de “Trois femmes puissantes”?

Par Lise Marie Jaillant

Marie-ndiaye

Vous connaissez forcément quelqu’un qui rabache qu’“un bestseller est forcément lisible” et qu’il n’y a pas de succès sans raison. Moi même, j’ai tendance à croire qu’on ne peut pas vendre des milliers d’exemplaires d’un bouquin nul. Eh bien, j’ai tort !

Il suffit de lire le début de “Trois femmes puissantes” pour se rendre compte de la lourdeur du style de Marie NDiaye:

“Et celui qui l’accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n’avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu’elle semblait impérissable.
Il gardait les mains croisées sur son ventre et la tête inclinée sur le côté, et cette tête était grise et ce ventre saillant et mou sous la chemise blanche, au-dessus de la ceinture du pantalon crème.
Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté car, se dit Norah, elle s’était approchée de la maison en fixant du regard la porte d’entrée à travers la grille et ne l’avait pas vue s’ouvrir pour livrer passage à son père — et voilà que, pourtant, il lui était apparu dans le jour finissant, cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses que Norah se rappelait à celles d’un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves.”

(Télécharger l’extrait complet en PDF)

Comment peut-on expliquer que 457 000 consommateurs aient acheté “Trois femmes puissantes”?

  • La hype, la hype, et encore la hype. Le Goncourt ne fait pas toujours vendre, mais un petit scandale fait toujours son effet. Même quand le débat en question n’a pas grand intérêt…
  • Marie NDiaye avait déjà un modeste succès avant “Trois femmes puissantes”. “Mon coeur à l’étroit”, sorti en février 2007 chez Gallimard, s’est écoulé à plus de 20 000 exemplaires (d’après Edistat).

“Trois femmes puissantes” ne fera probablement pas un carton dans les pays anglo-saxons (s’il est traduit, ce qui n’est pas sûr…) Souvenez-vous des “Bienveillantes” de Jonathan Littell: immense succès en France, et flop aux Etats-Unis. Le marché français de l’édition reste encore tourné vers la grande littérature, illisible et pompeuse, alors que les Américains préfèrent des “pages turners”. Un bestseller en France n’est donc pas forcément lisible (après tout, on peut acheter un livre pour le montrer plus que pour le lire…)

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LES COMMENTAIRES (2)

Par E
posté le 23 janvier à 20:42
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En commençant ce livre moi aussi j'ai été frappé par les longues phrases de l'auteur qui demandent de la concentration, du calme, éventuellement deux relectures. Mais je ne regrette vraiment pas d'avoir fourni cet effort, ce livre en vaut largement le coup, ses histoires sont très riches et intéressantes.

Par bruno chauvierre
posté le 28 janvier à 18:01
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Oh ! certainement ! vous avez raison ! c’est pas demain que la culture anglo-saxonne plébiscitera un livre comme celui de Marie Ndiaye , véritable joyau de la Culture de langue française, référée à la pensée de Jacques Lacan ( selon moi ).

Dommage pour les anglo-saxons. Ils manquent ainsi le succès de femmes victorieuses du phallocentrisme de trois prédateurs. Les héroïnes de Marie NDIAYE exercent une puissance dont les contours sont ceux d’une victoire sur la perversion d’hommes, moralement dominés. Youpi !

La force des trois femmes est d’identifier le désir des trois salauds, à travers leurs misérables demandes. Ils pigent qu’ils sont compris, alors qu’ils ne prennent jamais en compte leurs partenaires, ravalés au rang d’exutoires de leurs besoins. Enfin ils découvrent que l’Autre existe et ça les guérit de leur saloperie. Ainsi le père de Nora, pervers gaudriolesque, finit tellement apaisé dans le contrepoint de la page 93 « que son cœur battait alangui et son esprit était indolent » Belle thérapie lacanienne, ça me fait bicher !

Pervers, oui, ils sont pervers ces trois mecs. Ils instrumentalisent les femmes, les réduisent à ce qui leur importe, pour leur seule satisfaction. Ainsi Rudy entraîne Fanta en France « à l’aide de phrases séductrices et fausses (…) qui n’avaient pas cherché à atteindre quelque vérité que ce fût mais uniquement à l’entraîner en France avec lui, au risque il n’y songeait pas alors, s’en moquait presque) de sa chute à elle, de l’effondrement de ses plus légitimes ambitions. »

Quelle puissance que de pouvoir guérir un pervers ! Le Rudy est d’ailleurs gratiné. Lien oedipien à la mère. Dépendance de l’amour de la mère, seul désir de son désir. Identification à l’objet imaginaire » de ce désir (en tant que la mère elle-même le symbolise dans le phallus.) Phallocentrisme de Rudy, vaincu par Fanta. Youpi !

Contours de la puissance des trois femmes = Contours de l’Autre (le prédateur) dont chaque femme a su deviner les désirs, à travers ses demandes. Sachant décoder une demande implicite derrière une demande explicite. Contours de la plus grande enveloppe possible de l’Autre(A).

On est ici avec Jacques Lacan : « Le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre ».

L’héroïne de NDIAYE est salvatrice pour l’homme pervers, puisqu’elle le soigne en lui montrant qu’il est possible de promotionner un Grand Autre (A) dans une grande enveloppe. Technique : repérer la vraie demande et le désir auquel il renvoie.

La maladie des trois pervers étant de réduire l’autre à la toute petite enveloppe de ce à quoi le désir pervers réduit l’autre (objet a), ils ont la démonstration, par les trois femmes puissantes de ce qu’il faut faire pour atteindre le grand Autre. Cela permet à Lamine, dans le contrepoint final et les derniers mots du livre de célébrer Khady Demba : « et alors il parlait à la fille et doucement lui racontait ce qu’il advenait de lui, il lui rendait grâce, un oiseau disparaissait au loin »

Il lui rendait grâce... Célébration de Khady en grand Autre. Le pervers est donc guéri. Contours de la puissance de Khady Demba, décalque du grand Autre que Lamine perçoit enfin en elle. Le martyre a eu raison de son bourreau.

Les contours de puissance se situent entre A et a. Certainement plus près de A.

J'aime rapprocher Aïssatou Diamanka-Besland et son livre Pateras de Marie Ndiaye

O Seigneur ! Thially yallah, dirait Aïssatou. Est-ce le Bon Dieu qui est puissant ?

Non, dans le livre de Marie Ndiaye, la puissance c’est Nora, Fanta, Khady Demba. Superbes histoires de femmes.

Elles ont quitté Dakar, la belle déesse de Ndoumbélane chantée par Aïssatou Diamanka-Besland dans Patera . Avec leur âme pure, elles libèrent maintenant les hommes des forces du mal et … de leur impuissance à vraiment aimer.

C’est ce que je ressens dans le livre. Echo de ma propre impuissance ou contresens ? A voir. En tout cas, je n’ai retrouvé nulle part cette analyse personnelle. Et si j’avais raison ? Pour moi, les Trois Femmes de Marie NDIAYE ne sont pas seulement puissantes, elles sont aussi salvatrices. Le livre pourrait s’intituler « Trois Hommes Sauvés », ou encore « Les Trois Donneuses de Dignité ». La dignité puissante de Nora, Fanta Khady et Soukeyna, libère quatre prédateurs , des “thiomos” ( vauriens) de leur noirceur.

Un bref et habile contrepoint de Marie Ndiaye, à la fin l’histoire dépeint ces hommes avec un idéal du moi, reconstitué grâce à une transfusion de dignité des trois donneuses. Thially yallah ! (Oh Seigneur !) Norah, termine son histoire, perchée dans L’arbre-refuge de son père afin d’ « établir une concorde définitive (page 94).» Fanta, a débarrassé son mari de l’emprise d’une mère castratrice, elle peut arborer enfin « un calme et large sourire (page 245). »

L’âme de Khady, martyre des camps de migrants, vit dans le corps de Lamine, l’amoureux qui l’a volée et abandonnée. Lamine conclut le livre avec ces mots : « et alors il parlait à la fille et doucement lui racontait ce qu’il advenait de lui, il lui rendait grâce, un oiseau disparaissait au loin. »

Elégance du style et des sentiments. Hommage aux femmes de devoir. Emotion devant le destin de ceux et celles qui risquent leur vie, en grimpant sur des grillages de frontière ou, en sautant dans les pateras, ces fragiles embarcations dans lesquelles s’entassent des êtres humains, attirés par le mirage d’une vie plus facile en Europe. Ceux qui en réchappent téléphonent d’Europe: “Tougeule dâfa métii yaye“ ( Maman en Europe ce n’est pas toujours facile.) Même élégance chez Aïssatou, dont l’héroïne, Soukeyna refuse l’aliénation occidentale qui menace les africains en France. Refus d’altérité. Civilisation occidentale factice. Aliénation de la personnalité pour celui qui croit bon de l’emprunter. Dénonciation de la société phallocratique sénégalaise où la femme soumise souffre sans rien dire. Son héroïne, abandonnée par Babacar, trouve une force nouvelle : « Devenir. Etre. Dompter le Mâle. Terrasser leurs lois et leurs manigances. Agir ! Boul-fâlé ! oui boul-fâlé parce que, moi aussi, j’avais le droit d’avoir des droits » (p.19).

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