Le cancan du Coderc une chronique de Pascal Serre
Ce petit matin du samedi 16 janvier était délicieux. Tout d’abord, ce temps gris succédant à une brume hivernale, cette petite pluie crachotante, fine, doucereuse parfois qui vient titiller nos beaux vêtements encore tout apprêtés pour les fêtes de noël, le vent qui tacle les joues et les rosies. Le tout sans excès. Et puis, tout le rituel des lieux a repris ses marques. Le Coderc reste le Coderc. De l’entrée de la rue Saint-Silain au « Bar » il faut bien une demie heure…
« Deux semaines sans se voir c’est long quand même… » lance René venu à pied du Toulon et qui se frotte les mains. Jean-Paul, notre artisan de Saint-Georges « allez on rentre au Coderc et on prend un café pour commencer. » On attend Christian, notre fonctionnaire de service qui longe l’ancienne poissonnerie moderne devenue « Fée maison » qu’ils nous faudra — à notre façon — inaugurer. Surtout que Marie est une adorable petite femme bigrement active et professionnelle. Christian arpente avec un gros cache-col, saluant au passage en soulevant son chapeau, les unes et les autres franchissant ainsi les derniers mètres qui nous séparent de lui un peu comme un cycliste à une arrivé d’étape.
On entre dans le bar toujours archicomble et on arrive à occuper une table, la seconde étape étant de trouver les chaises pour chacun autour de nous.
« Quatre cafés s’il vous plaît chef ! » Quand on s’imagine au séisme neigeux de la semaine passée qui nous a été imposé on est un peu sans voix. « Alors, les gars, dis-je, avez-vous vu en Haïti ? C’est autre chose » Et en chœur, les trois autres : « Ah ça c’est sûr ! ».
Je sors de ma poche des photos reçues d’Haïti dans la nuit par internet avec quelques commentaires. Sur cette même place du Coderc, en 2005, à l’occasion du Congrès de l’Union des Clubs de la Presse Francophone, le Président du club d’Haïti était venu avec une jeune journaliste du pays. L’année suivante, Nicole Siméon (c’est son nom) était acceptée en stage à Sud-Ouest. Maurice Melliet, artiste, poète humaniste bien connu dans Périgueux s’était rendu là-bas en mission humanitaire.
Les régatiers se rappellent encore de ses passages truculents et joyeux et elle avait même accouchée d’une petite fille – Sarah – en juillet dernier. Elles étaient venues se reposer à Chancelade. Et le papa, journaliste coopérant Français en Guinée les avait rejoint. Nous devions aller leur rendre visite en Haïti cette année ou l’an prochain. »
Inutile de dire l’angoisse à partir de jeudi et le temps passé à essayer d’avoir des nouvelles. Nicole avec sa petite fille Sarah ont été extraites dans les premières heures pratiquement indemnes. Après 36 heures sous décombres, Roxanne, Mwinda (entre 7 et 12 ans) et Rose, la nounou ont été sortis par la protection civile française. Une chance inouïe. Seul Internet a permis les contacts. Aucun réseau téléphonique. Voici les commentaires de Nicole : « Il s'agit de l'amas de béton et de fer qu'est devenue la maison de Flore qui travaille à l’ambassade de France à Port-au-Prince et des filles; le dégagement des filles et de Rose, leur nounou, après près de deux heures de travaux par les pompiers français et une photo souvenir de tout ce beau monde, sale, fatigué, puant la pisse de clochards, mais nous tous heureux, tellement heureux de ce dénouement miraculeux. Merci aux uns et aux autres pour votre soutien. On a perdu beaucoup d’amis et de connaissances. Nos maisons sont en ruine, quand elles ne se sont pas carrément effondrées. On dort à la belle étoile depuis trois nuits (il n’y a que les enfants qui s’en amusent) de peur que ce qui est encore debout ne s’effondre sous les petites secousses qu’on continue à avoir. Il y a une vraie solidarité entre nos voisins. Haïti est sur les genoux. On approche les 100 000 morts et trois millions de sans abris, peut-être 300 000 blessés, on ne sait plus... Les aides tardent à arriver à la population. On commence à craindre les pénuries en eau potable et en produits de première nécessité, on a sérieusement besoin de l’aide extérieure… on craint des épidémies pour les semaines à venir.
Merci de vos prières pour ceux qui y croient : pourvu qu’on n’ait pas de réplique…
Alors là, personne ne pourra survivre... » (samedi 15 janvier 04h 42)
Maurice Melliet l'humaniste et Alain Bernard le journaliste au canotier lors d'une fête donnée au Théâtre en son honneurDécouvrant les photos, les potes sont médusés. « Mais on ne savait pas que Périgueux avait des liens avec ce pays si éloignés et si pauvres… » reprend Christian alors qu’à l’extérieur une poignée de bonbons vole en l’air, et qu’une voix de stentor réchauffe le banc d’huitres de Jeanine qui lui en ouvre une que je journaliste au canotier dévore sans partage. « Je peux en avoir une autre ? Tu es merveilleuse, divine ! » Et hop notre « localier » disparaît. La vie reprend ses droits.« Mais, dis-nous, tu ne penses pas allez là-bas pour les aider ? » Et de reprendre la parole : « Si, mais c’est très difficile. N’oublions pas que le Directeur de Cabinet du Ministre de la Coopération est Périgordin : Jérôme Peyrat. Qu’un autre Périgordin est secrétaire-général adjoint de l’Elysée, Christian Frémont. Ca peut aider mais il faut que l’aide proposée corresponde à un besoin. En matière de presse presque tout est à reconstruire. » Le patron du bar qui a écouté distraitement : « L’argent c’est bien mais faut aussi des gros bras pour faire le travail. Je vous sers autre chose ? » René insiste « quatre cafés et c’est pour moi ! »
Il est midi trente. Un peu sous le coup de ces événements d’Haïti on a oublié tout le reste. Mais, juré, craché, ne croyez pas que les petites histoires locales se sont arrêtées pour autant. A la semaine prochaine.
Auteur : Pascal SERRE



Les rescapés devant les pompiers de la sécurité civile de Marseille avant qu'ils aillent aussitôt délivrer d'autres victimes du séismePascal SERRERédacteur en chef :
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