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« Vieux avant l’âge » : une odeur de naphtaline

Publié le 19 janvier 2010 par L12s

« Vieux avant l’âge » : une odeur de naphtalineÊtre confrontée à la fin de vie à vingt ans, c’est un peu comme se taper une bouteille de téquila sans citron, ça laisse un goût amer dans la bouche, ça brûle l’œsophage et retourne l’estomac. Sans parler des conséquences physiques de cette pénétration mortuaire, la conscience prend un sacré coup et l’innocence se retrouve reléguée six pieds sous terre. Ticket gratuit pour les préliminaires du cimetière, avec Caroline M. Fauvel.

Être auxiliaire de vie nécessitant une formation, j’ai premièrement suivi une ancienne pendant toute une matinée.

Rue des écoles, Mr H., deux chambres, salon, bureau, cuisinette et bibliothèque dans tous les coins. Un pistolet pour la nuit, et une douche hebdomadaire, entendez mettre fierté et pudeur sous clef une fois par semaine, c’est déjà trop. Mr H. et sa canne, deux sucres dans son thé, un pour le café, sa purée tous les midis, poire ou mandarine, selon maturité, taboulé en entrée, sans oublier le roquefort, un verre de vin et le JT du midi, bien entendu.

Restons dans le quartier des érudits, prenons le 27 ou le 21, tous les bus mènent à la rue Berthollet, chez Mme K., dès lors il faudra monter six étages, faire une pause, récupérer son souffle (ici l’inconvénient d’être fumeuse). Tout au bout du couloir à gauche, il y a un petit studio confiné, vingt cinq mètres carré, quarante cinq degrés et la légère odeur des derniers excréments, puisque Mme K. porte des couches. J’apprendrais plus tard qu’elle aime à se faire passer pour une incontinente alors qu’elle est encore apte à se déplacer toute seule jusqu’à sa cuisine, cette dernière aussi éloignée de son lit que ses toilettes. Mais ce qui m’a frappée la première fois, c’est cette tristesse sadique, cette solitude luxueuse et impertinente. Mme K. se cache sous de grosses lunettes noires, porte toujours la même chemise rose délavée, mais surtout ne voit personne en dehors de nos visites quotidiennes. Le concept semble s’être égaré du contexte, alors après lui avoir changé sa couche, et l’avoir toilettée d’un gant trempé dans l’eau bouillante, elle prend son café et nous rejoignons la sorcière de la rue Moufftar pour concocter sa potion du midi. Chiffonnade, lentilles, nouilles et moules. Avec une cuillère de confiture pour digérer. Enfin, changer sa couche, passer une lingette pour bébé (qui a dit que la sénilité c’est un peu comme retourner au berceau) puis faire la vaisselle avant onze heures trente. Retour rue des écoles, il est midi c’est l’heure d’écraser la pomme de terre pour Mr H. L’orgasme de la fourchette.

Pendant trois jours, je réitère ce programme en solitaire, réveil à six heures, RER A, ligne 4, 21, 27. Bien sûr, j’appréhende, j’aurais préféré m’essayer aux couches sur mes futurs marmots, mais on ne choisit pas toujours. Alors je m’applique, les yeux grands ouverts, mais le coeur resté dehors, parce que je vous assure qu’au sixième étage, il faut s’accrocher.

Le dimanche matin, je retrouve Mme K. au comble de son irascibilité, et j’en pars déboussolée, le coeur au bord des yeux, j’ai perdu mes repères, mon arrière s’est tuée d’une chute dans les toilettes d’avoir été fière jusqu’à ses quatre-vingt dix huit ans, et voilà que quelques mois plus tard, je découvre qu’on peut préférer chier dans sa couche, et pour le coup je me suis chié dessus. Excusez-moi cette vulgarité inappropriée, c’était juste trop. Alors, j’ai déposé les clefs et on m’a envoyée à Dugommier.

Mme P. et ses murs décorés avec des photographies de chats, découpées dans des journaux animaliers pour la plupart. La tapisserie usée s’effiloche de tous les côtés, et la poussière s’accumule sous le lit, au dessus des armoires, dans les poils de son chat, la poussière s’accumule avec la vieillesse et dans un coin le déambulateur n’y manquera pas. Mme P. et ses boites de conserves, ses soupes potiron et légumes verts, ses deux grosses boites de vache qui rit, la même en filet pour le babibel, s’il vous plaît. Mme P. et ses trois mille fauteuils entassés dans son salon, ses sacs en tout genre, offerts par des firmes multinationales pour la plupart. Mme P. et son chat, tous deux roulés en boule, ressassant toujours les mêmes souvenirs.

Puis pendant un mois, répéter les mêmes gestes, finir par les faire par automatisme, ne même plus y penser à dire vrai. Cuisiner, faire des courses, rater la purée, trop épaisse, trop liquide, casser une tablette de chocolat, prendre le journal caché sous le paillasson, sourire, être grande, et apprendre en silence. Armons nous d’une humilité nouvelle, et oublions qu’hier encore nous étions dans un amphithéâtre à s’user chimiquement d’anatomie et autres consensus pour futurs médecins.

De dugommier à rue des écoles, il n’y a que des habitudes, un quotidien chronométré à la goutte, pour ne pas perdre le fil, pour aller jusqu’à demain, et tout recommencer. N’oublions pas d’ouvrir les volets, vider le pistolet et faire le lit. Laissons les excès aux plus jeunes, non vraiment, la folie est dépassée, laissons-la dans la penderie avec les souvenirs.

De dugommier à rue des écoles, c’est la même solitude qu’ils arpentent, il n’y a plus de rêves, ils attendent la mort patiemment, n’essaient même pas de la provoquer, profitent de chaque instant sans même s’en délecter. De dugommier à rue des écoles, quatre vingt mètres carré pour respirer sans jamais vraiment vivre.

Tu sais, c’est cette redondance sarcastique squattant leur vie du parquet jusqu’au plafond. De dugommier à rue des écoles, ils crèveront en solitaire, on ne peut rien y faire. Et le pire dans cette histoire, c’est de se dire que justement il y a pire ailleurs.


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