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Le cyclisme a changé : il parle l'anglais...

Publié le 19 janvier 2010 par Jeanpaulbrouchon

Par Gilles Le Roc'h

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Notre confrère, président de l'Association Internationale des Journalistes du cyclisme (AIJC), nous adresse cet article depuis l'Australie où se déroule le le Tour Down Under.

Nous nous souvenons tous de l'époque, pas si lointaine, quinze ans peut-être, d'une rentrée cycliste dans les frimas parfois neigeux de l'Etoile de Bessèges. Au sortir de camps d'entraînements organisés dans le sud de la France, en Italie ou en Espagne, les coureurs donnaient leurs premiers coups de pédale en février. Loin des caméras de télévision, ils scrutaient les nouveaux maillots, les nouvelles têtes et l'éclat des cadres en acier dans ces courses suivies par une poignée de journalistes chanceux.

C'était il y a quinze ans quand les pays de la vieille Europe servaient de cadre au sport cycliste, s'organisaient encore comme au début du vingtième siècle pour le régenter, le dominer, vivre ses meilleures histoires et assourdir ses mauvaises rumeurs. Il avait alors la gentillesse d'accueillir des champions venus d'Angleterre ou du bout du monde après qu'ils eurent fait leurs preuves dans des clubs souvent parisiens, l'ACBB notamment

Le Tour Down Under, fantastique course australienne a lancé l'année cycliste 2010 ce 19 janvier entre deux petites villes de ce bout du monde, Clare et Tanunda. Nous sommes loin de la vieille Europe et des stages d'entraînement de Seillans ou d'Opio. Nous sommes au soleil d'un pays fou de cyclisme, soleil source de renaissance et d'avenir.

N'en doutons pas, le cyclisme a un avenir. Il reste partout dans le monde le meilleur investissement pour les sociétés qui le font vivre, son rapport qualité prix est exceptionnel. Oui, il a un avenir mais bien plus ici en Australie, ou dans tous les pays anglophones. Chez nous, en Europe, le cyclisme stagne à défaut de régresser.

C'est vrai, le cyclisme anglophone a la chance de reposer sur une histoire récente, d'être né avec Sean Kelly, Stephen Roche ou Greg LeMond, plus encore avec Lance Armstrong. Son histoire est vierge de disgrâces, de non-dits ou d'un passé trop lourd de silences. Il n'a pas à se justifier, à se laver trop souvent de son passé.

Quand la vieille Europe se doit d'admettre qu'elle s'est parfois fourvoyée, qu'elle s'est surtout endormie sur ses acquis sans jamais penser à les faire fructifier, les Anglophones s'éveillent à cette discipline magnifiée par les écrans de télévision, n'éprouvent pas le besoin de nourrir une posture de repentis. Ils regardent devant, droit devant.

Leur passion pour ce sport qui les rassemblent, d'un seul langage, par delà les frontières et les continents, est la source de leur émancipation, de leur statut aujourd'hui dominant dans le cyclisme. Les marques de cycles américaines ont inondé le marché, les équipes ajoutent à leur compétence sportive une politique de marketing et de communication aggressive et efficace. Les télévisions font le reste.

Au départ du Tour Down Under réunissant les dix sept meilleures équipes mondiales, il faut compter trois formations américaines (Columbia-HTC, Radioshack, Garmin), une britannique (Team Sky), une danoise (Saxo Bank) parlant exclusivement l'anglais. 45 coureurs Anglophones pour 12 Français et 7 Belges, la balance n'est plus la même.

Les créations de course sont souvent anglophones aujourd'hui, les disparitions sont légion en Espagne et en Italie, une menace fréquente en France.

Il y a quinze ans, le cyclisme de la vieille Europe était un groupement d'artisans sûr de son savoir faire et de sa tradition. Pour n'avoir pas su anticiper et préparer demain, il n'a rien vu venir. Dans ses structures et ses projets, il est aujourd'hui dépassé, dominé, parfois humilié.

Certes la vie est une parabole, il faut donc croire en la force des cycles et au retour en force de la tradition mais rien ne permet de croire qu'une réaction soit déjà envisagée. Pourtant, rien ne se fera, c'est une évidence, sans une remise en cause absolue de notre fonctionnement.

D'accord, l'Espagne domine encore les Grands Tours avec Alberto Contador et Alejandro Valverde, l'Italie peut encore compter sur Damiano Cunego ou Filipo Pozzato, la France sur la force inaltérable du Tour de France mais l'écart se creuse chaque jour. Et la relève sportive, surtout économique, n'est plus assurée.

Quand les Teams Sky, Columbia ou Garmin rivalisent dans le "high tech", les équipes françaises se posent toujours des questions sur leur avenir, sur le moyen de détecter le champion qui nous manquent tellement. Elles font face à une politique fiscale qui accroît la différence, à la suppression des droits à l'image, à la lourdeur d'un système qui va à l'encontre de leurs intérêts. Elles végètent et ne voient pas encore le moyen de faire mieux. Parce que son passé est lourd de traditions, parce que le cyclisme il y a 100 ans, c'était déjà deux jambes faisant avancer un vélo, rien d'autre. La tradition est lourde et occulte les sourires. Ici, en Australie, il éclaire le visage de Jack Bobridge, Cameron Meyer et bientôt Michaël Hepburn, les nouvelles stars.

Il y a quinze-vingt ans, Stephen Roche, Sean Kelly et Greg LeMond étaient des attractions. Et en plus ils gagnaient des courses majeures. Aujourd'hui leurs jeunes compatriotes ne rêvent plus d'un club français ou d'équipes professionnelles qui s'amusent de leur accent, pour tenter leur chance. Ils débutent leur carrière sous le soleil, source de renaissance et d'avenir. Puisse un jour le soleil se lever de nouveau à l'ouest !

Gilles Le Roc'h, à Adélaïde



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