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Eric Rohmer et le temps

Publié le 24 janvier 2010 par Mathieutuffreau
Ma nuit chez Maud

Parmi les cinéastes proustiens, il y a ceux du temps perdu (Luchino Visconti, Agnès Varda), ou de la mélancolie pour le temps passé, et les cinéastes du temps que l’on perd, comme Eric Rohmer, cinéaste du temps que l’on passe à conquérir un coeur, un baiser, ou simplement un regard amoureux. Les compères (devenus frères ennemis pour certains) de la Nouvelle Vague ont dû leur renommée en choisissant chacun un domaine de prédilection particulier : la déconstruction pour Godard, l’indépendance et le courage des femmes pour Truffaut, le pourrissement de la bourgeoisie non partageuse pour Chabrol, l’analyse chimique des comportements humains pour Resnais, et le temps pour Eric Rohmer.

Un contresens fréquent dans l’analyse de l’oeuvre du cinéaste consiste à en faire un moraliste, c’est-à-dire un homme attaché à des manières de vivre qui seraient bonnes de manière absolue. La place des individus libres de coeur et d’esprit dans son oeuvre, et l’attachement d’Eric Rohmer à filmer les courbes des jeunes femmes en fleur, plaident pour une autre conception de la morale au cinéma.

Prenons l’oeuvre qui est à nos yeux son meilleur film, et l’un des plus beaux du monde, Ma nuit chez Maud, réalisé en 1969, avec Jean-Louis Trintignant, le beau visage lunaire (et les lecteurs de ce blog savent l’importance de ce satellite) et les grands yeux de Françoise Fabian, la douceur angélique de Marie-Christine Barrault. Le synopsis, l’histoire d’un chrétien revenant vivre dans sa ville natale de Clermont-Ferrand, tombant amoureux d’une mystérieuse inconnue à la messe (Marie-Christine Barrault), puis d’une femme divorcée (Maud, Françoise Fabian) par l’intermédiaire d’un ami, serait écarté sans un regard par n’importe quel responsable de production d’une major hollywoodienne.

Mais c’est bien dans le temps de la séduction que les films de Rohmer prennent tout l’intérêt. Les films de Rohmer sont moraux en ce que les personnages y découvrent que l’amour n’a pas à être pur pour être partagé. A la fin de La nuit chez Maud, Jean-Louis Trintignant réalise que son épouse a aimé un autre homme avant lui. Il est heureux non que sa femme soit vertueuse, mais de comprendre qu’elle pensait à un autre homme les jours où elle semblait mélancolique. Ce cinéma n’est rien moins qu’une invitation à prendre une juste mesure du temps, afin de pouvoir se dire, au bout du voyage : j’ai vécu en accord avec le temps.

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