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Identité nationale, la gauche entre deux chaises

Publié le 28 janvier 2010 par Argoul

La construction de l’Etat ne date pas de Nicolas Sarkozy. Les passeports existent depuis le XVe siècle, comme le rappelle l’historien Vincent Denis de Paris 1 dans la revue ‘L’Histoire’ de février (pp.8-15). Ils visaient à protéger la vie et les biens de leurs possesseurs en disant à qui ils référaient. Mais l’Ancien régime ne connaissait pas les sociétés. Il n’était qu’une mosaïque de communautés organiques où chacun appartenait à des cercles concentriques d’allégeance : famille, voisins, communauté de travail, seigneurs, royauté, religion. La rupture vient de la Révolution française. Les réseaux sont éradiqués pour instaurer l’Etat d’une part et le citoyen de l’autre. L’Etat recense les citoyens, dit qui peut l’être et exige la mobilisation civique et militaire. Le citoyen reconnaît l’Etat en ses lois et symboles, se met « volontairement » sous sa protection (il peut s’expatrier ou renoncer à sa nationalité) et est membre éclairé du collectif qui débat, vote et élit ses représentants.

Nous avons donc confusion entre deux origines de l’identité nationale. Ces origines recoupent les notions de communauté et de société, théorisées par Ferdinand Tönnies.

• La communauté est traditionnellement attribuée à la culture allemande et japonaise, voire chinoise. Elle est une suite d’appartenances qui s’imposent aux hommes du fait de leur naissance, de leur clan, de leur « race » ou de leur religion. L’identité est alors irrationnelle, fondée sur la proximité (plus l’on se sent proche, plus l’identité collective est soudée). Une foi, une loi, un roi était devise d’Ancien régime, que le nazisme a traduit par « Ein Reich, Ein Volk, Ein Fürher ». C’est aujourd’hui au tour des pays de l’islam intégriste de proclamer la même chose.

• La société est traditionnellement attribuée à l’Angleterre, à la France et aux Etats-Unis. Société est un mot libéral qui est passé de l’économie à la politique. Une société est une entreprise politique avec un projet, une mise en commun de moyens et une organisation. Le bénéfice est l’épanouissement de chacun selon sa contribution. Fondé sur la raison, le ‘contrat’ se fonde sur le droit, l’élection et le marché – et non plus sur les liens féodaux ou claniques d’allégeance.

On voit sans peine les deux dérives de l’identité nationale :

1. Répandre l’universel de la Révolution anti-féodale. Napoléon sera suivi par l’URSS, les Etats-Unis messianiques pour le meilleur (Obama) - ou le pire (Bush II).
2. Rassembler les races, peuples et provinces de même langue, origine et religion comme la poule ses poussins (la Prusse sera suivie de l’Italie et aujourd’hui de la Russie, de la Chine, de l’Arabie Saoudite, du Pakistan, de la Bolivie de Morales, etc.).

Que l’on ne souscrive ni à l’une ni à l’autre de ces dérives n’empêche pas d’avoir conscience que l’identité nationale existe. Dans une planète mondialisée, au minimum européenne, l’identité des nations se dilue et l’identité individuelle est flottante, tiraillée entre plusieurs cultures (Astérix, Mickey, Zidane, Benoît XVI ou Mohammed). L’individu a besoin de se raccrocher, d’où la résurgence des “vieilleries” : la famille, les potes, la commune, le régionalisme, la patrie (moins au sens militaire qu’au sens foot ou rugby). La tendance d’après 1945 était au contrat social ; la tendance d’après la chute du Mur (accentuée après la chute des Twin towers) est plutôt au communautarisme.

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Le psychodrame français est que “la France” est faite de morceaux raboutés historiquement par la force (les rois puis les révolutionnaires, enfin les instits et adjudants de la IIIe République – interdit de parler breton !). La France est avant tout un Etat (une organisation politique), à peine une nation (une communauté organique). Quand la politique se perd, la cohésion se délite. L’identité française se dilue par le bas (mœurs immigrées et mœurs libérées) et par le haut (Union européenne, OTAN, mondialisation, questions du climat…). Reste la langue et la culture - celle dont on dit à Haïti que, sans Etat, c’est tout ce qui reste. Or aujourd’hui, la culture se délite elle aussi (école, banlieues, Internet, zapping). Et les droits de l’homme ne sont pas si universels que cela lorsqu’on écoute les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Africains…

D’où la tentation française du communautarisme, contre laquelle l’Etat jacobin s’arc boute – droite et gauche confondues. Qu’est-ce qui peut bien faire aujourd’hui “identité” française ? Selon la vulgate, la droite serait pour le sang et la gauche pour le sol. Ce qui voudrait dire qu’à droite on se sent plutôt communautaire (avec les dérives raciales vues sous Vichy) et qu’à gauche on se sent plutôt sociétaire (avec l’humanité métissée en ligne de mire utopique). Mais voilà, les choses ne sauraient être aussi simples ! L’Etat UMP trace des limites au vivre ensemble ; l’Etat PS avait tracé sous Rocard puis sous Jospin les limites à qui pourrait être régularisé citoyen. Tous deux sont pour la laïcité et le droit républicain dans l’espace public. L’État jacobin parle donc d’une même voix et bien c’est ce qui gêne la gauche. Elle aimerait faire de Sarkozy un suppôt d’Ancien régime, un communautariste honnis, un diviseur de Français. Las ! Ses propres origines immigrées, tout comme celle de son ministre Besson, empêchent de crier à la xénophobie ethnique. D’où les contournements pour assimiler la droite aux idées de Le Pen, d’où les dérobades socialistes, parfois déguisées en coup d’éclat médiatique (tout en affectant de récuser les médias aux ordres…).

Cherchez à qui le crime profite. A la droite, bien sûr, qui a récupéré les voix populaires qui s’étaient portées sur Le Pen le 21 avril 2001. Mais à gauche Martine Aubry n’est-elle pas secrètement ravie des histrionismes Royal et Peillon qui desservent leurs auteurs une fois le guignol terminé, lorsqu’il faut déposer son bulletin dans l’urne ? Rester sans choix clair sur un problème identitaire n’incite pas les citoyens à voter pour des adeptes du coup d’éclat permanent pour incarner la France. Martine peut ainsi apparaître comme posée, réaliste et responsable, et faire oublier les 35 heures qui ont endetté l’Etat pour un bilan en emplois très maigre.
 
L’Etat libère les individus des appartenances « naturelles », organiques, communautaires, religieuses. La gauche prend l’air de ne pas le savoir, mais elle prolonge les libéraux qui ont fait 1789, puis la République en 1877, en s’appuyant sur l’Etat pour défaire les aliénations. La droite bonapartiste ne fait pas autre chose que de promouvoir la société rationnelle fondée sur le contrat (où existent droits et devoirs). Pour les révolutionnaires, l’Etat aide les citoyens comme des fils mais, en contrepartie, les distingue des « étrangers ». Les premières cartes d’identité pour citoyens et les passeports pour étrangers ont été instaurés à Paris en 1792. La loi du 19 octobre 1797 régule les expulsions d’étrangers, réalisées par le ministère de la Police créé en 1796. La IIIe République vote une loi sur la nationalité en 1889 et instaure la carte d’identité des étrangers en 1917. Nicolas Sarkozy est dans cette ligne du contrat social : pour devenir français, il ne suffit pas de naître, il faut adhérer aux valeurs et vouloir le devenir. Ni les illégaux, ni les intégristes qui refusent la dignité de la femme ou de montrer leur visage, ni ceux qui font appel au meurtre ethnique (exemple récent) n’ont vocation à bénéficier du contrat social.

La conception anglo-saxonne du contrat social se fonde moins sur le despotisme éclairé d’un Etat central que sur la négociation permanente des intermédiaires sous l’égide du droit. Cette façon de ‘faire société’ tolère la juxtaposition des communautés religieuses ou tribales, à condition d’obéir à la loi. L’identité française est fondée plutôt sur la volonté d’appartenir qui ne va pas sans tentation d’imposer un modèle unique. La fraternité n’est plus volonté d’unir mais de fusionner dans une obsession égalitaire de réduire au même. Des trois termes de la devise républicaine, la liberté est oubliée. Ce forçage provoque des cristallisations identitaires qui s’opposent à un monde « souchien » perçu comme hostile.

L’opinion exprime ses craintes d’être confrontée à des comportements non citoyens qui ne correspondent ni à sa culture ni à ses mœurs, sans que le droit ne paraisse au-dessus des comportements tant il est embrouillé par les juges, les avocats, les associations et les médias. Les politiciens de gauche mettent de l’huile sur le feu en disant tout et son contraire : qu’il faut accueillir tous les sans-papiers, instaurer des quotas pour la banlieue, faire voter les étrangers, ne pas voter de loi contre la burqa tout en se déclarant contre… Alors qu’ils pourraient être positifs, par exemple proposer un droit des migrants, sans assimilation obligatoire, ou participer au vote sur la burqa. Les citoyens ne voient plus le clivage entre Français ou étranger – ni ce qui distingue la gauche sur l’identité.

La gauche reste entre deux chaises. Elle est tiraillée entre son aile bobo (bourgeois bohèmes) qui se sent coupable d’être nantie et en rajoute dans la générosité d’Etat (tout en se gardant dans de beaux quartiers avec vacances à Miami et fortune en Suisse), et son aile populaire des concons (consommateurs consensuels). Eux (qui sont la majorité) voudraient simplement que le contrat citoyen soit respecté. La gauche ferait bien du Sarkozy, encore eût-il fallut qu’elle le susse. Elle joue donc les vierges effarouchées, se défilant du débat en serrant les fesses.

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