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Bons baisers de Pologne, Yannick Haenel

Par Juan Asensio @JAsensio
Bons baisers de Pologne, Yannick Haenel
Le texte que vous allez lire, intitulé Jan Karski : une manipulation a été publié, en langue polonaise, ici. Ce texte a été mis en ligne sur un site qui mérite quelques mots d'explication. Malgré son nom (puisqu'il s'agit d'un forum intitulé Juifs - Chrétiens - Musulmans), nous lisons bel et bien une revue publiée par la Fondation Znak, un organisme très respecté en Pologne créé par la maison d'édition Znak, l'une des plus réputées du pays.
L'auteur du texte ci-dessous est Azimierz Pawełek, un proche de Jan Karski.
Il faut lire et relire les phrases cinglantes écrite par Pawełek, qui atténuent, pour le moins, les affirmations débordantes de bonne conscience de Yannick Haenel : «À qui ai-je porté atteinte ?, se demande ainsi, benoîtement, ce dernier dans son article, poursuivant : À Jan Karski ? Ses amis m'ont accueilli en Pologne avec enthousiasme; ses héritiers m'ont invité à l'Institut Karski de Katowice, ils m'attendent bientôt à celui de Washington
Il faut croire qu'en Pologne aussi, Yannick Haenel n'a pas que des amis.
Quelles conclusions tirer de ce texte que Joanna Tegnerowicz a eu l'amabilité de traduire, très rapidement, pour moi ? Toutes celles que j'ai tirées dans ma note récapitulant cette affaire : ce livre, Jan Karski bien sûr, est une imposture, ce livre est tout ce que l'on voudra sauf un roman, une fiction, ce mot qu'Haenel n'a pas le droit ne serait-ce que de chuchoter pour tenter d'assurer sa défense.
Je crois également qu'une autre conclusion s'impose : Yannick Haenel, auquel la presse, du moins celle qui, depuis des années, a entretenu et continue apparemment d'entretenir des relations privilégiées avec Philippe Sollers, ouvre largement ses colonnes, est le meilleur inventeur de propos qui, selon toute probabilité, ne sont rien d'autre que de nouveaux mensonges.
Quelques mensonges supplémentaires donc, parmi beaucoup d'autres que compile le site de Philippe Sollers, répandus sur le cadavre de Jan Karski.
Quelques mensonges supplémentaires jetés sur les millions de cadavres de Juifs.
Quelques mensonges supplémentaires qui ont été avalisés par Philippe Sollers, qui a trouvé et continue de trouver, je le cite de mémoire, le livre de Yannick Haenel très beau.
Quelques mensonges supplémentaires qui se sont vendus grâce aux bons soins d'une critique littéraire journalistique presque inexistante, en France, dans son rôle de critique : voici en guise d'exemple un texte de Jacques-Pierre Amette pour Le Point qui, après avoir paraphrasé le livre d'Haenel, timidement, ose parler d'artificialité...
Artificialité ? L'artifice peut encore être considéré comme une des facettes de la littérature même si l'artificialité, elle, semble avoir quelque mal à pouvoir prétendre à pareil rapprochement. L'imposture, elle, catégoriquement, non. Elle peut former un livre, elle peut même faire qu'il se vendra à des milliers d'exemplaires, mais elle ne saurait être rattachée à la littérature. La littérature est imperméable à l'imposture, qui tôt ou tard, comme Cénabre prenant conscience de sa tricherie avec Dieu, se dissipe comme une bulle de gaz remontée à la surface du marigot.
Jan Karski, que beaucoup de personnes semblent avoir lu, sauf peut-être celles et ceux qui sont payés pour le lire, ne sera jamais rien qui puisse être rapproché d'un roman, encore moins d'un roman réussi, encore bien moins d'une belle œuvre de littérature.
Quelques mensonges supplémentaires, enfin, qui ont été propagés grâce à la diligence commerciale de nombreux tartuffes qui ont salué ce livre, encensé ce livre, lui ont procuré une publicité maximale, l'ont fait vendre à des milliers d'exemplaires, l'ont même récompensé.
Pensez-vous que l'odeur de ces mensonges va finir par indisposer les narines délicates des acteurs de Saint-Germain-des-Prés, au moment même où le monde entier se souvient que des centaines de milliers d'êtres humains furent exterminés dans le camp d'Auschwitz-Birkenau ?
Je vous parie que non.
PS : la traductrice de ce texte, puisqu'elle ne disposait pas du livre de Yannick Haenel, a directement traduit les extraits du livre de ce dernier que cite l'auteur polonais de l'article. Il se peut donc, bien sûr, que ces quelques lignes (qu'une fois n'est pas coutume, je ne mets donc pas entre guillemets) de l'ouvrage de Yannick Haenel diffèrent sensiblement du texte original. Il fallait s'attendre, après tout, qu'une traduction, qui est toujours peu ou prou une trahison, trahisse le texte de Yannick Haenel n'est-ce pas, qui lui-même n'est pas exactement un modèle de vérité ?
PS2 : la traduction polonaise de l'ouvrage de Yannick Haenel sera publiée par Wydawnictwo Literackie, dont voici une présentation en anglais.
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L'éditeur français Gallimard vient de publier un livre par Yannick Haenel, intitule Jan Karski. L'auteur appelle son ouvrage, composé de trois chapitres, un roman.
Ce livre a quand même peu de points communs avec un roman classique. Il est une compilation d'informations, souvent fausses, tirées de sources diverses, accompagnée des réflexions fictives ou même des propos délirants de l'auteur ayant créé un nouveau Jan Karski purement imaginaire, coincé entre des événements vrais et des événements inventés par l'auteur. Un ouvrage de ce genre n'est donc pas un roman classique, comme l'écrit trompeusement l'auteur. C'est typiquement un roman à thèse avec une trame schématique qui sert à illustrer les idées de l'auteur et qui mélange la fiction et la réalité.
Le manque d'une quelconque explication sur la nature du livre, qui aurait dû figurer sur sa couverture, empêche le lecteur de se rendre compte à quel genre d'ouvrage il a affaire. C'est un grand obstacle car pour l'auteur français, la vérité et la fiction sont mélangées chaotiquement et même un lecteur informé aura quelques difficultés à séparer la vérité historique des affabulations écrites par Haenel.
Prenons comme exemple une phrase extraite du résumé de l'ouvrage. Il y est écrit : Varsovie, 1942. La Pologne est ravagée par les Nazis et les Soviétiques. Cette phrase seule pourrait nous frapper quant à l'ignorance de l'auteur en ce qui concerne les faits politiques et historiques. Comment les Soviétiques pouvaient-ils ravager la Pologne s'ils n'étaient plus là ? Même les terres polonaises dont ils se sont emparées après le 17 septembre 1939 étaient depuis longtemps sous l'emprise hitlérienne. Sur le front Nord, les Soviétiques étaient en train de défendre Leningrad contre les Allemands; sur le front Sud, ils défendaient Stalingrad, et sur le front central, les troupes hitlériennes avançaient vers Moscou. Apparemment, Haenel n'a pas écouté attentivement ses cours d'histoire lorsqu'il se trouvait sur les bancs de l'école.
Une telle ignorance, si immédiatement visible, ne nous empêche-t-elle pas de faire confiance à l'auteur ?
Pareille désinvolture mêlée à de l'ignorance est à l'œuvre dans de nombreux passages du livre. Remarquons que dans la préface déjà, en mentionnant l'ouvrage consacré à Jan Karski, Karski : how one man tried to stop the Holocaust, Haenel écrit que ses auteurs sont E. Thomas Wood et Stanisław M. Jandowski (!). C'est évidemment une erreur car le coauteur de ce livre est un célèbre historien cracovien, Stanisław M. Jankowski, et non pas un imaginaire Jandowski. Haenel a-t-il éprouvé trop de difficultés pour recopier le nom écrit sur la couverture d'un livre ?
À la page 180 de l'ouvrage, Haenel semble de nouveau éprouver quelques difficultés quant à des faits concernant la Pologne. L'auteur a ainsi promu le général Wojciech Jaruzelski au grade de... maréchal. Désinvolture ? Bêtise ? Ou peut-être la marque... d'une sincère admiration de l'auteur pour celui qui instaura l'état de siège ?
On se pose bien d'autres questions de ce genre. Ainsi, à la page 46 du livre, on trouve la phrase : Lui (Karski) est allé par train à Radom, une ville située a l'ouest de la Pologne. À la page 55, on peut lire : Une partie (des prisonniers) sont envoyés au camp de concentration à Auschwitz qui se trouvait à cent kilomètres de la capitale. De nouveau, désinvolture ou paresse ? Il suffit en effet de jeter un simple coup d'œil sur une carte de la Pologne pour pouvoir constater que Radom se trouve au centre du pays et qu'Auschwitz se situe, lui, à plus de 300 kilomètres de Varsovie. Des détails insignifiants ? Peut-être, mais de tels exemples témoignent du manque de sérieux de l'auteur non seulement en ce qui concerne de simples faits géographiques et historiques, mais également pour ce qui a trait à la personne de notre héros national, Jan Karski.
Dans son livre intitulé Story of a Secret State, Jan Karski décrit sa visite chez le président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt, comme une expérience marquante. Cette visite eut lieu le 28 juillet 1944, en compagnie de l'ambassadeur de la République de Pologne à Washington, Jan Ciechanowski. Elle dura un peu plus de 80 minutes. Roosevelt s'y montra attentif, pragmatique, indéniablement curieux de son hôte et des faits qu'il rapportait. Il posa à l'émissaire polonais de nombreuses questions, souvent surprenantes. Après tout, n'avait-il pas devant lui un témoin direct de l'extermination des Juifs ? Karski, qui fut en même temps un fonctionnaire de l'État souterrain polonais, un organisme unique dans toute l'Europe occupée, se tint donc devant celui – comme il le souligna à maintes reprises – qui était le leader le plus puissant, non seulement de l'Amérique, mais aussi de tout le monde libre. Convaincu que Roosevelt avait tout pouvoir, il fut attentif à chacun de ses mots et gestes. Il sortit du cabinet de Roosevelt... sans oser lui tourner le dos, comme s'il s'agissait d'une audience chez un roi. L'ambassadeur Ciechanowski en fut amusé.
Yannick Haenel, se mettant à la place du héros polonais et racontant cette visite à la Maison Blanche à la première personne du singulier, la présente comme un... cauchemar, un événement digne du royaume du Roi Ubu. Selon Haenel, non seulement Roosevelt et Ciechanowski, mais aussi des foules de fonctionnaires, des militaires, des secrétaires et même des femmes de mœurs suspectes ont participé à cette rencontre.
Selon Haenel encore, le président Roosevelt s'y montra ennuyé, les questions que soulevait Karski ne l'intéressaient pas, il bâillait, ne disait rien, son regard errait. Au lieu de regarder Karski, il préféra même contempler... les jambes d'une femme portant un chemisier blanc. Pour ces raisons, l'émissaire polonais se sentit chez Roosevelt comme... à la Gestapo, où il était soumis à une séance de tortures et ne pensait qu'au moyen de se sauver. C'est pour cela qu'il regardait avec haine la Statue de la Liberté.
C'est bien là tout un tas de mièvres bêtises. Jan Karski, au contraire, est sorti de son entrevue avec Roosevelt dans un état d'euphorie auquel ont largement contribué les mots d'adieu du président qui lui déclara : Vous direz à votre nation qu'elle a un ami dans cette maison. Karski a pris ces mots au sérieux et pensé que sa visite avait été... une réussite totale. Ciechanowski dut même modérer l'autosatisfaction de Karski.
Si Haenel avait davantage lu, au sujet de Jan Karski, qu'inventé à son propos, il n'aurait certainement pas mis dans sa bouche l'accusation que l'on peut lire à la page 127 du livre : La guerre n'est pas encore finie, mais la Pologne a déjà été vendue à Staline. Et non pas seulement parce qu'à cette époque l'émissaire polonais ne pouvait pas prévoir Yalta, mais pour la simple raison qu'il ne pensait pas ainsi. Il faisait confiance aux Américains et aux Anglais.
S'il s'était davantage documenté, Haenel n'aurait pas non plus fait dire à son Karski que les Américains prenaient tous les Polonais pour des catholiques fanatiques et – inévitablement – pour des antisémites. Contrairement aux dires d'Haenel, les Américains n'étaient pas si idiots que cela. La mission de Karski allait à l'encontre de ce stéréotype. Si l'auteur avait lu quelque chose sur l'État polonais souterrain, peut-être aurait-il découvert le nom Żegota, celui d'une organisation polonaise, unique en Europe, qui fut fondée dans le but de sauver des Juifs, et cela au mépris même de la vie de ses membres. Karski a évoqué Żegota aux Américains. Comment ces derniers auraient-ils donc pu penser que tous les Polonais étaient des antisémites ?
L'auteur français a visiblement les idées fort embrouillées [littéralement : un chaos dans la tête]. Mais comment pourrait-il en être autrement si ses réflexions sont fondées sur des idées délirantes, des rumeurs et des obsessions ? À moins qu'il ne le fasse consciemment... Quoi qu'il en soit, il nuit indéniablement à l'image de Jan Karski qui fut bien loin d'accuser l'Amérique d'une trahison et n'alla jamais jusqu'à comparer la Maison Blanche au siège de la Gestapo.
Dans le livre d'Haenel, on peut relever pas mal d'accusations à l'adresse des États-Unis et de leurs institutions gouvernementales. L'auteur affirme ainsi qu'ils ne se sont pas intéressés au sort des Juifs massacrés en Europe puisqu'ils ne voulaient pas les accueillir chez eux. À la page 131, Haenel ne mâche pas ses mots : L'antisémitisme étatique anglo-américain pouvait impunément organiser [le] blocage administratif [de la question juive]. Un antisémitisme étatique anglo-américain, qui plus est organisé et impuni ? C'est un fantasme ou une imputation infondée.
Nous pourrions ajouter que c'est plutôt une marque de la traditionnelle bienveillance française à l'égard de la Grande-Bretagne et des États-Unis.
Dans ce livre, nous trouvons d'autres affabulations et idées délirantes. Exemple classique de ces idées loufoques : le long monologue intérieur de Karski observant ce qui se passe avec les Juifs au camp de transit, à Izbica. Selon Haenel, en voyant les hommes, les femmes et les enfants qui allaient a la mort, Karski désira les rejoindre et mourir avec eux. Quelle absurdité !
Tout d'abord, l'émissaire polonais ne pouvait pas voir des femmes et des hommes allant à la mort à Izbica car un camp de transit n'avait pas pour but l'extermination, mais uniquement le transport des Juifs des trains qui arrivaient vers les trains de marchandises qui étaient dirigés vers le camp
d'extermination de Belzec. Ensuite, il était venu a Izbica (et plus tôt au ghetto de Varsovie) non pas pour rejoindre les Juifs et mourir, mais pour les sauver. Il pouvait espérer le faire seulement en restant en vie, par le biais de ses rapports. Les autorités de l'État polonais souterrain et les Juifs eux-mêmes attendaient cela de Karski et rien d'autre. La seule pensée réelle (et non imaginaire) qui préoccupait Karski quand il se trouvait à Izbica – en uniforme de garde ukrainien – était de ne pas se trahir et de ne pas être arrêté.
Nous pourrions abandonner Yannick Haenel avec ses idées délirantes mais nous n'avons pas le droit de le faire parce qu'il les impute a Jan Karski lui-même. Il est vrai qu'il s'agit d'un Karski-Haenel fictif, mais ce personnage peut bien tromper un lecteur qui ne connaît pas le vrai Jan Karski, ses
intentions, ainsi que ses activités pendant et après la guerre. Particulièrement en ce qui concerne le fait d'avoir attiré l'attention du monde sur l'extermination des Juifs organisée par les Nazis.
Pour les gens qui ont connu le professeur Jan Karski, aux bord de la Vistule et de Potomac, et qui l'ont fréquenté pendant de longues années,
le fait qu'un auteur français inconnu [sic] lui impute de fausses pensées et actions est particulièrement douloureux. C'est une profanation impunie de sa mémoire car le Professeur lui-même a quitté ce monde et ne peut plus se défendre. Cependant, puisque nous sommes pour la liberté, y compris celle de la parole, tout comme Jan Karski l'était lui-même, ce compte rendu n'a pas pour but d'interdire à Yannick Haenel d'écrire ses élucubrations ou de limiter leur accessibilité, mais uniquement d'avertir le lecteur : ce livre appartient au genre de la fiction
historique, politique et psychologique et a été écrit pour des motivations difficiles à cerner.
C'est tout simplement une manipulation.
Jan Karski gardait dans ses archives personnelles une collection de documents appelée Camera obscura. Il y archivait des libelles
injurieux sur sa personne, des calomnies écrites, et même des menaces et des insultes directement envoyées à son adresse postale. Il les amassait soigneusement et avec persévérance. Il refusait catégoriquement de détruire ces documents. Il aurait probablement rangé l'ouvrage dont je viens de parler dans sa Camera obscura.
Azimierz Pawełek*
* L'auteur est journaliste et écrivain. Il a été l'ami de longue date de Jan Karski, un des membres fondateurs de Towarzystwo Jana Karskiego (Association des amis de Jan Karski) et son président depuis sa création en 2003. Il a exercé la fonction de sénateur de la République de Pologne durant les années 2005-2007.

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