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L'Occident civilisationnel et la question identitaire (1/7), par Éric Timmermans

Publié le 28 janvier 2010 par Roman Bernard

Voici la première des sept parties de cet article consacré à l'identité occidentale.

1.1. Une approche bruxelloise et « gallique »

Ma vision de l'identité culturellement et historiquement enracinée est celle d'un Bruxellois de langue et de culture françaises ou, pour ceux qui considèrent que le qualificatif « français » ou « française » ne peut être appliqué, logique nationale oblige, à un Bruxellois, disons que je suis d'enracinement « gallique » (1).

Ces quelques lignes sont, à elles seules, susceptibles, si on devait tenter de les analyser et de les approfondir, de susciter les débats les plus houleux. Certains me parleront de mon identité supposée prioritairement « belge », ce que je récuserai. D'autres, du simple fait de mon patronyme, me considèreront comme un « Flamand francisé », ce que je récuserai également. D'autres encore me parleront d'une France qui s'étendrait jusqu'au Rhin ou, à l'inverse, défenseurs de l'« idée hexagonale », considèreront comme totalement aberrante l'idée d'une assimilation des « Belges francophones » au peuple français, d'autres enfin évoqueront notre « patrie commune » européenne ou/et occidentale ou, au contraire, prôneront l'avènement de l'individu « citoyen du monde », d'une même « universalité humaine ».

Et où donc pourrais-je trouver tant d'approches différentes de la notion d'identité ? Dans l'État auquel j'appartiens administrativement, dans ma ville-région, dans ma rue et plus que certainement dans mon immeuble, voire dans ma propre famille, et cela sans même avoir eu à aborder la fameuse question « allochtone », pas plus que celle de l'appartenance à une confession ou une tradition religieuse.

1.2. L'identité enracinée face aux idéologies « planétaristes »

L'enracinement identitaire serait-il donc une illusion ? C'est, bien évidemment, le credo tant de l'internationalisme socialiste qui, sans doute honteux d'une certaine « mémoire du goulag », se proclame désormais « altermondialiste », que du globalisme consumériste, idéologies linéaires et progressistes du « bonheur universel » et du « paradis terrestre » qui, par ailleurs, se retrouvent aujourd'hui largement réunies par la « pensée unique » politiquement correcte.

Le commissaire politique « rouge » et ses actuels successeurs que sont les « dévots de l'humanitaire » tenteront de nous convaincre de l'existence d'une grande fraternité humaine planétaire artificiellement divisée, sur le plan vertical, par des classes sociales, et, sur le plan horizontal, par un morcellement identitaire voulu par les seules « classes dirigeantes », dans le but d'enchaîner le « peuple », en utilisant la célèbre tactique du « diviser pour régner ».

Le « manager », version consumériste du commissaire politique, encouragera notre individuation sur le plan identitaire dans le but de nous réduire au rang de serf de la firme, de l'entreprise, de la « boîte », de nous ravaler au rang de sujet tout entier voué au cycle de production-consommation. « Laissez au vestiaire votre identité enracinée et vos pensées propres afin de vous laisser pénétrer au mieux par l'idéologie laborieuse qui fera de vous la parfaite petite fourmi-rouage de l'Entreprise, brique fondamentale de notre Grand Village global planétaire », tel sera son premier commandement.

Sous-citoyen « fraternel » et laborieux du totalitarisme étatiste ou esclave individué et entrepreneurial du totalitarisme féodal de « Mammon-Business », faites donc votre choix, au nom de l'avènement du « bonheur prolétarien » ou du « paradis globalisé », deux aspects d'une plus qu'hypothétique « fin de l'Histoire ».

Et en qui doit-on reconnaître l'ennemi principal de ce progrès linéaire vers l'intégral et absolu bonheur universel, si ce n'est dans l'individu pensant et « identitairement » enraciné ? Celui-là, non content de refuser de croire et de se soumettre aux dogmes du « bonheur universel », se permet, en outre, d'ériger, au nom de sa conception esthétiquement qualitative du monde, des barrières et des frontières qui entravent « la marche planétaire de l'humanité vers le progrès » socialiste ou consumériste. Les idéologies « planétaristes » on pourrait d'ailleurs y ajouter l'islam politique « califatiste », mais cela nous ferait entrer dans un autre débat et nous mènerait bien trop loin n'auront donc rien de plus pressé que de tenter de diluer dans une masse sans cesse plus déracinée et plus acculturée, ces individus récalcitrants et de tenter parallèlement de les convaincre du caractère absolument illusoire de leur approche identitaire.

1.3. Subjectivité identitaire contre illusion progressiste

L'appartenance identitaire est, certes, subjective, puisqu'elle est avant tout question de sentiment. En définitive, je me sens français, je me sens bruxellois ou je me sens occidental, plus que je ne le suis administrativement. Décliner une identité de papier apparaît nettement moins fondamental que de ressentir profondément en soi un sentiment d'appartenance (2). Il convient toutefois de ne pas confondre le subjectif et l'illusoire. De fait, pour être potentiellement subjective, l'identité enracinée n'en n'est pas moins bien réelle et bien plus rationnelle que ne le sont les idéaux d'un prétendu « âge d'or universel ».

L'avènement de ce dernier est non seulement illusoire dans sa démarche fondamentalement utopiste mais également dans sa finalité absolument chimérique : un univers débarrassé de la souffrance et de la mort constitue une aberration d'un point de vue naturel, tout comme il est absurde d'assimiler ce qui nous est agréable au « Bien » et ce qui nous est désagréable au « Mal » ; un monde de parfait bonheur n'est rien de plus que le synonyme d'un enfer d'ennui profond et dépressif :

« Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l'humanité émancipée de la sueur, libre du poids de la première malédiction ? L'expérience en vaudrait la peine. Il est plus que probable que le crime deviendrait l'unique divertissement, que la débauche paraîtrait candeur, le hurlement mélodie et le ricanement tendresse. La sensation de l'immensité du temps ferait de chaque seconde un intolérable supplice, un cadre d'exécution capitale. Dans les cœurs imbus de poésie s'installeraient un cannibalisme blasé et une tristesse de hyène; les bouchers et les bourreaux s'éteindraient de langueur ; les églises et les bordels éclateraient de soupirs. L'univers transformé en après-midi de dimanche…, c'est la définition de l'ennui – et la fin de l'univers… » (3)

L'idée d'un progrès linéaire et historiquement inéluctable de l'humanité vers une fin de l'Histoire éclatante d'un intégral bonheur, version matérialiste du Jugement dernier, appartient donc bel et bien au domaine de l'illusion.



En outre, l'on a généralement tendance à confondre l'évolution technique et le progrès vers un bonheur absolu. L'évolution technique n'est rien de plus que l'évolution de l'outil, du silex à la station orbitale. Tel un couteau qui permet de couper le pain ou de trancher une gorge, l'évolution technique est fondamentalement neutre, elle peut permettre d'améliorer le quotidien, tout comme elle peut être porteuse d'innovations néfastes, tout dépend ce que l'on souhaite en faire, ni plus, ni moins. Elle n'est en tout cas pas une panacée, ni un gage de bonheur, pas plus que la garante d'un progrès réel et inéluctable de l'espèce humaine.

« Chacune de ces machines, d'une manière ou d'une autre, ajoute à la puissance matérielle de l'homme, c'est-à-dire à sa capacité dans le bien comme dans le mal. Devenant chaque jour plus fort, plus redoutable, il serait nécessaire qu'il devînt chaque jour meilleur. Or, si effronté qu'il soit, aucun apologiste de la Machinerie n'oserait prétendre que la Machine moralise. La seule Machine qui n'intéresse pas la Machine, c'est la Machine à dégoûter l'homme des Machines, c'est-à-dire d'une voie tout entière orientée par la notion de rendement, d'efficience et finalement de profit. » (4)

« Je dois reconnaître, il est vrai, que Zapparoni pouvait passer pour le cheval de parade de cet optimisme technique dont sont imbus nos maîtres à penser. » (Abeilles de verre, p. 101). « Je veux dire ceci : pourquoi ces esprits qui ont compromis et transmué notre vie de manière si inquiétante, et sans qu'on en voie la fin, ne se contentent-ils pas de déchaîner des forces inconnues, d'en disposer, d'encaisser la gloire, la puissance, la richesse qui ruissellent dans leurs coffres ? Pourquoi tiennent-ils encore, à tout prix, à être des saints ? Quand Zapparoni s'élevait au-dessus d'un cavalier, lui prêchait la morale, le spectacle n'était pas moins absurde que si un requin s'avisait de faire passer en jugement ses dents, qui sont pourtant ce qu'il a de meilleur. Des cavaliers, il y en avait eu depuis des millénaires, et le monde avait subsisté, en dépit de Gengis Khan et d'autres seigneurs : ils arrivaient comme le flux et le jusant. Mais depuis l'ère des saints pareils à Zapparoni, la terre était menacée. La quiétude des forêts, l'abîme des profondeurs marines, l'ultime atmosphère étaient en péril. » (Abeilles de verre, p. 103). (4 bis).

Par rapport à l'illusion progressiste, l'approche identitaire apparaît, dans sa finalité, bien plus réelle et rationnelle. De fait, la survie – la « valeur naturelle » principale et le développement de l'Homo Sapiens, être profondément grégaire, n'est envisageable que dans un contexte communautaire, que celui-ci soit familial, clanique, national, civilisationnel ou autre. La survie de l'être humain totalement isolé, n'entretenant aucun contact avec ses congénères, est pratiquement impossible ou relève, à tout le moins, de la misère la plus absolue, tant physique que morale. Et lorsque l'individu humain totalement isolé se voit soudainement confronté à des groupes humains organisés, ses chances de préserver sa vie, sans même parler de sa liberté individuelle, diminuent d'autant. Ainsi, une société d'êtres humains totalement individués ne pourra longtemps résister à la pression de groupes humains dont la cohérence est assurée par un sentiment identitaire puissant. Aussi individualiste, voire agoraphobe ou misanthrope qu'il puisse être, l'humain a donc besoin de son semblable, et que l'on considère cela comme un bienfait ou comme une malédiction n'y change rien. Le fait que je sois, personnellement, un individualiste invétéré, ne m'empêche guère de subir le poids de cette loi grégaire, ma liberté elle-même n'étant envisageable que parce qu'elle est défendue par autrui, dans le cadre d'une société cohérente.

Or, pour être cohérente et afin de conjurer le spectre de l'implosion et du morcellement – ce dont la civilisation occidentale, ou ce qu'il en reste aujourd'hui, montre le pitoyable spectacle une communauté sociale humaine doit pouvoir se reconnaître, dans son ensemble, par une forme, par une esthétique particulière et doit donc se référer à des fondamentaux culturels, artistiques et historiques forts. Plus ceux-ci seront naturellement et non idéologiquement partagés par les membres de la communauté, plus celle-ci se révèlera forte et cohérente. Moins le sentiment d'appartenance d'une communauté sera fort, plus la société se divisera et s'affaiblira, et ce jusqu'à son extinction définitive ou/et jusqu'à sa subordination à un groupe humain plus cohérent.

Éric Timmermans, Bruxelles

(1) Le qualificatif de « gallique » peut, de toute évidence, être appliqué à tous les peuples, communautés, régions, pays européens ou d'origine européenne, de langue et de culture françaises, à savoir la France, la « communauté française » de Belgique (francophones de Wallonie et de Bruxelles auxquels il convient d'ajouter les francophones de Flandre), la Romandie (Suisse), le Val d'Aoste et l'Amérique française (Québec et Acadiens). Le terme est utilisé dans l'atlas Sellier consacré aux peuples d'Europe occidentale (Atlas des peuples d'Europe occidentale, J. Sellier et A. Sellier, La Découverte et Syros, 2000, p.76).

(2) Je veux entendre par là qu'une appartenance de cœur est plus fiable qu'une nationalité de papier qui n'est rien de plus qu'une pseudo-identité administrative. Dans mon cas, je suis « belge de papier », c'est-à-dire administrativement, mais en aucun cas de cœur, d'adhésion. Combien naissent aujourd'hui nantis d'une nationalité pour eux purement administrative, soit parce qu'on les a naturalisés sans leur demander leur avis, soit parce que, même dotés, par exemple, d'une longue généalogie enracinée, ils ont renié leur propre réalité identitaire et les dieux savent que ceux-ci sont légions aujourd'hui ! , soit qu'on les a intégrés ou sont nés dans un État qu'ils ne reconnaissent pas comme leur d'un point de vue identitaire. Je pense que dans le monde actuel, l'identité quelle qu'elle soit a plus de valeur en tant que profession de foi, qu'en tant que réalité administrative, celle-ci se révélant de plus en plus aléatoire. L'identité ne peut être limitée à une notion administrative et juridique.

(3) Précis de décomposition, Cioran, tel Gallimard, 2002, p. 37.

(4) La France contre les robots, Georges Bernanos, Plon, 1999, p. 85.

(4 bis) Abeilles de verre, Ernst Jünger, Christian Bourgeois, 1971, p. 101 & 103.


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