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“In the air” de Jason Reitman

Publié le 31 janvier 2010 par Boustoune

Vous le trouvez séduisant George Clooney, hein ?
Il faut dire qu’avec son sourire enjôleur, ses yeux pétillants et son teint hâlé, il ferait fondre la plus froide des créatures… Vous aimeriez bien qu’il vous serve un nespresso, what else ? Et plus si affinités, probablement…
Mais que diriez-vous s’il débarquait sur votre lieu de travail vous annoncer qu’il est venu pour vous « libérer », vous permettre de « prendre un nouveau départ », saisir une « nouvelle opportunité de carrière », en d’autres termes moins pompeux, vous faire comprendre que vous êtes lourdés, saqués, virés, licenciés et que vos sanglots longs n’y pourront rien changer, ni votre ancienneté dans la boîte, ni votre fidélité sans faille à la société, ni vos beaux états de service ?
Oui, dans In the air, l’homme qui a fait vendre plus de cafetières électriques qu’El Gringo, Luigi Lavazza ou la Grand-mère qui sait faire un bon café, le gendre idéal de Hollywood, bref le beau George incarne un type qui a pour mission de parcourir les Etats-Unis pour faire le sale boulot à la place de patrons trop lâches : annoncer à des gens qu’ils vont perdre leur emploi.

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Un salaud ? Eh bien oui et non…
Oui parce qu’il est grassement payé pour annoncer les mauvaises nouvelles et faire croire au passage à ces pauvres gens qu’ils vont pouvoir redémarrer une nouvelle carrière plus épanouissante, comme « tous ceux qui ont bâti des empires » après avoir été un jour à leur place. Tu parles, avec la crise économique, la frilosité des marchés financiers et l’ostracisme dont font preuve les employeurs ou les organismes financiers vis-à-vis des seniors, certains risquent surtout de se retrouver complètement sur la paille…
Et non, parce qu’il ne prend certainement pas de plaisir à virer les gens. C’est juste un boulot et il faut bien que quelqu’un le fasse. Alors pourquoi pas lui ? Il est précis, efficace, ce Ryan Bingham. Calme en toutes circonstances, même quand les victimes des plans sociaux pètent les plombs (on les comprend…), et surtout conscient de l’abomination de sa tâche et du respect qu’il doit à ses interlocuteurs.

C’est peut-être pour cela qu’il réagit aussi mal quand Natalie Keener (Anna Kendrick), une jeunette tout droit sortie de l’école, prétend révolutionner son travail en proposant de faire les entretiens de licenciement à distance, par visioconférence… Se faire virer par un ordinateur, quelle délicatesse ! Aussi élégant que de se faire plaquer par texto par l’élu(e) de son cœur… Quand on fait un boulot où l’humain est au cœur des débats, on prend au moins la peine de rencontrer les gens face à face…

A moins que Ryan ne proteste contre cette innovation technologique que par pur égoïsme. Cette décision menace de sédentariser son emploi. Or lui n’aime rien tant que voyager d’aéroport en aéroport, changer d’hôtel et de voiture chaque jour. Une organisation très minutée qui l’entraîne hors de chez lui près de 300 jours par an, lui permettant d’échapper à cette vie de Monsieur Tout le Monde qu’il semble détester. Le mariage, les enfants, la propriété, les petits problèmes du quotidien, très peu pour lui…
Vaguement misanthrope, il n’a jamais eu ce genre de rêves imbéciles ou d’objectifs médiocres, de son point de vue. Son seul but, c’est d’accumuler les miles encore et encore, pas pour s’offrir des voyages gratuits vers d’exotiques destinations, non… Juste pour le plaisir d’accumuler, et accessoirement, l’orgueil d’atteindre les dix millions de miles, ce que seules six personnes ont réussi à faire avant lui.
Et il est tout prêt d’y arriver, puisqu’il parcourt chaque année près de 350000 miles, soit plus que la distance de la Terre à la Lune.
Il est sur une autre planète, le bonhomme. Perché sur son nuage à regarder le monde par en-haut, ne consentant à en descendre que pour virer des gens donc ou donner des conférences fumeuses sur le développement personnel, exhortant les auditeurs à adopter son mode de vie solitaire. C’est qu’il est plutôt satisfait de cette vie et de la liberté qu’elle procure…

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Vraiment ? Trois choses vont l’obliger à redescendre un peu sur terre, et l’atterrissage ne va pas être des plus agréables.
Déjà, l’obligation d’effectuer sa tournée en compagnie de Natalie Keener, qui occasionne la confrontation de deux générations, deux modes de pensée différents. Au gré des voyages, l’hostilité va se transformer en une relative complicité, et le vieil ours solitaire va même finir par apprécier le fait d’avoir un peu de compagnie.
Il va ouvrir les yeux à la jeune pimbêche sur le côté humain de son métier, mais elle va aussi le surprendre par sa vulnérabilité et lui rappeler ce que la jeunesse peut attendre de la vie et de l’amour.
Ensuite, justement, il y a la rencontre avec Alex (Vera Farmiga), son alter-ego féminin, pour qui il éprouve instantanément une irrésistible attirance. Visiblement réciproque. Allant à l’encontre de sa philosophie de vie, Ryan va développer une affection de plus en plus manifeste vis-à-vis de la belle quadragénaire. Lui qui, par principe, ne croyait pas au coup de foudre, ni même à l’amour, va commencer à se poser des questions, à remettre en cause tout son mode de fonctionnement. Et si Alex était la femme de sa vie ? Et si l’obligation de devoir travailler en permanence à Omaha était l’occasion de se poser un peu, de prendre un nouveau départ, de construire quelque chose à deux ?
Des interrogations qui vont culminer lorsqu’il assistera, un peu contraint et forcé, au mariage de sa jeune sœur. Et que, suprême ironie, il sera obligé de trouver les arguments pour convaincre le futur marié, soudain pris de panique prénuptiale, des bienfaits du mariage, la valeur à laquelle il croit le moins au monde…

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Adaptation d’un roman de Walter Kirn (*), In the air est une comédie grinçante assez savoureuse qui permet au réalisateur Jason Reitman de poursuivre les thématiques entamées avec Thank you for smoking et Juno.

Comme dans le premier, il dresse le portrait ambigu d’un valet d’un capitalisme devenu froid et cynique, un type qui fait son travail consciencieusement, certes, mais en refusant de penser aux conséquences de ses boniments sur les individus qu’il croise, afin de se protéger psychologiquement.
Reitman montre un monde du travail dévasté, en pleine crise, à l’aide de quelques plans saisissants, comme celui où une secrétaire, dernière rescapée de plans sociaux dévastateurs, attend dans un open-space désert les personnes qui doivent la virer. Ou les réactions des personnes licenciées, poignantes.
Adoptant une démarche similaire à celle de Laetitia Masson dans En avoir (ou pas), le cinéaste a tenu à filmer de véritables chômeurs ayant vécu ces situations douloureuses, humiliantes. Histoire de rappeler que si son film est une fiction, l’ « horreur économique » est une réalité pour de nombreuses personnes, aux Etats-Unis ou ailleurs…

Et comme dans Juno, Reitman s’interroge sur la notion de « normalité », sur toutes ces choses qui marquent la vie des gens « ordinaires », la vie de couple, le mariage, les enfants, le rythme de vie tranquille dans un pavillon de banlieue. Il met en balance l’idée d’intégrer ce modèle très conventionnel, cliché du « Rêve Américain », et celle de le fuir totalement. Et se demande au passage si on peut vraiment exercer son libre arbitre sur quelque chose d’aussi basique, transiger avec des aspirations aussi universelles. Car le besoin de s’installer quelque part, de rencontrer l’âme sœur ou simplement un compagnon de route, d’appartenir à une famille, est commun à tous les peuples (ou presque ?).

A l’écran, cela se manifeste par deux parties distinctes dans le film.
Une première, brillante et enlevée, où le réalisateur s’amuse à jeter le trouble sur ses personnages, à la fois attachants et agaçants, délicieusement ambigus. Comme à son habitude, il se refuse à les juger. Il les montre tels qu’ils sont, avec leurs bons côtés et leurs faiblesses et joue sur la confrontation des caractères comme dans les grandes comédies de l’âge d’or, celles avec Cary Grant ou Katerine Hepburn. Un couple auquel il n’est pas interdit de penser en voyant le duo Clooney/Kendrick…
Puis une seconde partie plus sentimentale, où le personnage principal est soudain tiraillé par l’envie de changer de vie. Le rythme retombe un peu, le constat cynique cède place à des situations un peu plus formatées. On craint même, un moment, que le film ne se boucle dans une débauche de guimauve sucrée ou de bons sentiments « aromatisés aux fines herbes » comme le chanterait Anaïs. 

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Mais heureusement, Reitman parvient à redresser la barre in fine, et boucler le film sur une note ambiguë, qui laisse un goût d’amertume très différent du happy-end auquel on s’était peu à peu préparé.
Le personnage finira par atteindre son but, réaliser ses dix millions de miles et obtenir la fameuse carte en graphite, qui lui donne accès à ce club très fermé et prestigieux des grands voyageurs, l’autorisant à avoir son nom sur un avion et à rencontrer le commandant de bord. Mais de cette discussion, il va éprouver un grand sentiment de vide. « Vous êtes le plus jeune à avoir atteint ce chiffre. Comment avez-vous trouvé le temps de voyager autant ? » lui demande le commandant de bord (Sam Elliot dans un numéro proche de celui qu’il tenait dans The big Lebowski). Là, Ryan Bingham se rend compte qu’à force de passer sa vie en l’air, il a peut-être négligé l’essentiel. Ses derniers voyages lui ont appris que les liens familiaux au sens large sont indéniablement utiles pour supporter les épreuves imposées par la vie, qu’à deux, on est plus fort que tout seul, même si la passion amoureuse ne dure pas forcément…
Bref, que tout ce qu’il a refusé avec tant de véhémence était peut-être ce à quoi il aspirait au fond de lui…
Lors de ses conférences, il représentait la vie comme un sac à dos que l’on chargeait avec des objets personnels, des biens immobiliers, mais aussi des relations humaines, qui mises bout à bout représentaient un poids bien trop imposant pour que le porteur du sac puisse continuer d’avancer. Finalement, son sac à lui ne contient que quelques cartes en plastiques. Mais à quoi cela lui sert-il ? A la rigueur, sa carte prestigieuse pourrait épater la galerie, mais comme il a pris soin de ne jamais nouer de relations durables, il aurait du mal à dégotter une audience. En fait, le seul usage utile de ces fameuses cartes sera trouvé par Alex, pour forcer l’entrée de son ancienne école, histoire de lui permettre de retrouver un instant le chemin de ses rêves d’enfant…

L’enjeu du film est probablement là, nous faire revenir sur nos rêves d’enfance et les confronter à la réalité souvent amère, mais aussi nous pousser à nous interroger sur ce dont nous avons réellement besoin dans la vie. Jason Reitman aborde des sujets graves et sensibles, décrit une société en crise, la nôtre, où l’humain est broyé dans les rouages du système, tend à s’effacer derrière les machines et le virtuel, mais où les liens sociaux, familiaux, amoureux, constituent heureusement encore une planche de salut.
Qu’on ne s’y trompe pas, derrière ses allures de comédie légère, et le jeu décontracté de sa star hollywoodienne, In the air est un grand film…

(*) : « Up in the air » de Walter Kirn – éd. Michel Lafon

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In the air
In the air
Up in the air

Réalisateur : Jason Reitman
Avec : George Clooney, Vera Farmiga, Anna Kendrick, Jason Bateman, Sam Elliott, Melanie Lynskey
Origine : Etats-Unis
Genre : comédie aérienne et drame social terre à terre
Durée : 1h50
Date de sortie France : 27/01/2010

Note pour ce film : ●●●●●
contrepoint critique chez : Rob Gordon
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