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"Grounding" ou les derniers jours d'un mythe

Publié le 02 février 2010 par Fattorius

Documentaire ou fiction ? Le spectateur du film « Grounding » de Michael Steiner peut s’interroger, même s’il ne saurait oublier un certain 2 octobre 2001 qui vit, après une série de vicissitudes, l’ensemble du parc aérien de Swissair cloué au sol faute de liquidités. C’est cette histoire, vécue comme un psychodrame par pas mal de monde en Suisse, que ce film relate.


Habile, le cinéaste mélange les genres et les points de vue. Son film s’ouvre et se clôt par des images d’archives, démarrant le soir du 6 décembre 1992, date où le peuple suisse, considérant qu’il est assez fort pour faire cavalier seul, rejette à une faible majorité l’adhésion de son pays à l’Espace économique européen. Des images d’archives rappellent brièvement les événements qui ont jalonné la décennie qui a suivi, et qui visent tous à trouver le meilleur moyen, pour une Swissair un peu plus isolée qu’avant, de s’en sortir face à de puissants concurrents. Après ce prologue, le film proprement dit commence avec l’arrivée de Moritz Suter, puis de Mario Corti, au poste de PDG de la compagnie aérienne.


 

C’est là que la fiction vient nourrir la réalité et lui donner une épaisseur émotionnelle supplémentaire. Mario Corti (incarné par Hanspeter Müller-Drossaart, photo sur le billet précédent) est ainsi peint en patron presque paternel, sans cesse soucieux de son personnel et de l’image de prestige que représente Swissair aux yeux du monde. Et il a le monde contre lui : banques, Etat, événements du 11-Septembre, tuerie de Zoug, jeux de pouvoir en coulisse, créanciers intraitables… Ce qui donne lieu à de stupéfiants dialogues de sourds : comment, en effet, concilier des valeurs aussi peu chiffrables que celles défendues par Mario Corti face à des banquiers et des consultants sans âme ? L’acteur qui incarne Marcel Ospel (Gilles Tschudi), patron d’UBS, compose ainsi un requin parfaitement odieux, pétri d’arrogance, le sourire à cran d’arrêt en permanence aux lèvres. Et avec son éternel cigare rivé à la commissure des lèvres, Moritz Suter (László I. Kish) ne manque pas de panache.


 

Emotion également lorsque le réalisateur s’attarde sur le personnel – parce que pendant qu’on s’écharpe au Balsberg, siège de Swissair, la tension devient palpable chez les collaborateurs de la base. Le réalisateur trousse donc une histoire d’amour entre deux collaborateurs emblématiques de toute compagnie aérienne : une hôtesse de l’air et un pilote. Elle a un enfant, ils rêvent d’une maison… tout cela passera au rouleau compresseur d’une économie présentée comme aveugle, prompte à licencier. Ironie du sort, le jeune fondé de pouvoir qui s’occupe du dossier d’acquisition de la maison des deux nouveaux chômeurs se trouve être le fils d’un collaborateur fidèle de Gate Gourmet, filiale de Swissair… également licencié avec effet immédiat, avec pour seul souvenir de son passage un vreneli – c’est-à-dire une pièce de vingt francs suisses en or. A peine un merci…


Avec de tels ingrédients, on peut s’attendre à un film tendu en plus d’être instructif (à propos, saviez-vous que la première hôtesse de l’air d’Europe a été engagée par Swissair ?), et le spectateur est effectivement servi ! Il y a en particulier quelques belles scènes d’empoigne entre patrons à l’intérieur des bureaux super-clean du Balsberg. Et aussi quelques images symboliquement fortes, par exemple le génial changement de rythme qui survient au moment où Mario Corti décide d’annuler les vols qui ne sont pas encore partis ce 2 octobre. Silence soudain, fondu… Il y aussi cette scène où une voyageuse thaïlandaise, après avoir acheté un billet d’avion sur Thai Airlines, jette son billet Swissair à la poubelle.


Une poubelle qui est aussi celle du mythe de la « banque volante » Swissair. C’est bien là-dessus que s’achève le film : créer une nouvelle compagnie sur les cendres de l’ancienne, la faire voler vaille que vaille… et, pour finir, la vendre à Lufthansa. Alors évidemment, la croix suisse continue à se balader dans les airs. Mais ce n’est pas pareil.

 

A noter, enfin, que ce film recoupe et complète le livre de René Lüchinger, « Swissair, l’histoire secrète de la débâcle » - qui aborde de manière plus détaillée la décennie qui a précédé les événements relatés par le film. Il en sera à nouveau question sur ce blog…


Michael Steiner, « Grounding », 2006, V. O. en allemand/dialecte.

 

Le site du film : http://www.grounding.ch.



Billet rédigé dans le cadre du défi
Lunettes noires et pages blanches.
Photos tirées du film: 1. Au milieu, Marcel Ospel; à sa gauche, Moritz Suter. 2. L'hôtesse et le pilote, dans le cadre d'une manifestation.
Source:
http://www.grounding.ch 

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Fattorius
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