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C'est Capote que je préfère

Publié le 02 février 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

De tous les écrivains américains, je reviens toujours à Capote. Et je me rappelle de l'odeur de la Gare Saint Lazare, pas celle ripolinée de maintenant, celle d'avant, avec ses colonnes « art déco » et son buffet dont les fenêtres en demi cercle donnaient sur la cour du Havre, c'est là que j'ai lu la première fois « Petit Déjeuner chez Tiffany » en attendant une jeune femme qui ressemblait à Holly, elle 3991886243_c3cacc69a8_o.jpgavait le même geste quand on lui posait une question à laquelle elle ne voulait pas répondre, pour savoir lequel, vous n'avez qu'à lire le livre, ne croyez pas que j'allais le dire, ô lecteurs parfois indolents, surtout les « jeûûnes » et les adhérents du Modem qui me lisent.

J'ai du le lire ensuite plus de douze fois, ce livre faussement simple, faussement léger et futile, et pourtant la clef de la suite de la vie de l'écrivain, il y a un avant et un après l'immeuble rouge dont il parle dans le livre et Holly existait bel et bien, C'était une réfugiée allemande, une très jeune cover-girl qui faisait des allers retours aux toilettes messieurs en attendant une éventuelle célébrité du côté d'Hollywood. Il en était fou amoureux, il l'a avoué très tard, en usant de circonvolutions diverses, un peu comme Flaubert feint d'être cynique et revenu quand il parle d'Elsa Schlesinger à Louise Colet. Étrangement, je sais que cela pourra le paraître, je trouve qu'Holly dans le livre est encore plus jolie qu'Audrey Hepburn dans le film de Blake Edwards. Pourtant, il se passe peu de choses dans le roman, beaucoup de banalités, un homme tombe amoureux d'une femme que tout le monde aime sauf elle-même.

Truman de son prénom, Capote, du nom de son père adoptif, « Ke-po-ti », Pearsons par sa mère et ses tantes, sans jeu de mots, finit pourtant sa vie comme pédale mondaine obligatoire sur certains plateaux de télévision pour du lâchage de noms méchant et des anecdotes crapuleuses et puantes de sa petite voix de garçonnet, traînant sa défroque empaquetée d'une écharpe à la Isadora Duncan et d'un grand chapeau chez David Letterman le plus souvent, puant l'alcool, se réveillant à coups de médicaments, s'endormant de même. Ce n'est pas un comportement à avoir disent les autres auteurs, qui font attention à rester les meilleurs employés du mois, ceux qui auront leur photo à côté des caisses de supermarché ou dans les magasines mondains : les pipeaules, leurs drogues, leurs coucheries, leurs ventres, leurs nombrils, leur nez ergonomique, leur cul et leur sexe qui prend tellement de place.

Les (bons) livres sont des enjeux existentiels, ils n'aident pas à vivre le plus souvent, ils agrandissent la blessure intérieure, ils fouillent dedans. Comme « De sang froid », livre remarquable, « nonfiction » extraordinaire, Capote réinvente le monde avec son stylo, l'Amérique, le Mal, la bêtise, les braves gens honorables, les paumés qui ressentent le besoin de se venger. Comme il s'engage trop vers l'abîme pour l'écrire, il préfère encore voir mourir le personnage central de son livre, il en mourra lui-même à petit feu, s'auto-détruisant lentement pour se punir. Pour ceux qui sont passionnés de littérature, qu'ils écrivent, qu'ils lisent, qu'ils fassent les deux, encore plus fort qu'ils écrivent même ces brouillons à la main. A la main ! Se rend-on compte ! Capote a encore écrit quelques nouvelles, souvent des brouillons de roman, avant « les prières exaucées » qui sont, on le sait, les plus douloureuses.

Capote n'est pas vraiment sympathique, on a envie de l'étrangler. Comme tous ceux qui révèlent chez l'autre sa vérité, on sait bien où finit Jérémie. Les types caustiques sont seulement un peu plus lucides pourtant, pas plus méchants, même si je pense que Capote l'était pour de bon à la fin. Et cela n'est pas à la mode la lucidité, encore moins la causticité. On préfère se situer vis à vis d'un objet dans le vent, qui en a, qui n'en a pas ? D'une grooosse voiture. D'un bijou quelconque. D'un métier couru (d'avance). Capote est mort tout seul, confit dans le gin et sa propre caricature.

Reste ses livres qui étaient sa vraie vie.


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