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Made in 90's : la fin de l'innocence

Par Exnight

Made in 90's #8 : la fin de l'innocenceEn 2009, j'ai beaucoup parlé de gens morts. Patrick Swayze. Michael Jackson. John Hughes. J'ai raconté à quel point leur mort était triste. Duh. J'ai raconté à quel point leur oeuvre marqua mes jeunes années (et un peu plus). J'ai raconté leur impact sur ma vie. Bref, j'ai raconté ma vie à travers d'autres vies, qu'elles soient celles de personnages de fiction ou d'auteurs. Finalement, c'est normal d'être touché par la mort de quelqu'un - connu ou inconnu. Mais peut-on être touché de la même façon par la mort d'une société dans tout ce qu'elle a de capitaliste et mercantile ?
A priori non. Sauf que je n'ai pas envie de parler de n'importe quelle société.
Jeudi 28 janvier 2010 marque en effet la fin de Miramax. Fondé en 1979 par les frères Weinstein, la société de distribution et de production était devenu le label le plus cool du cinéma des années 90. J'ai parlé il y a quelques jours de la personnification des studios hollywoodiens en citant notamment Fox Searchlight - probablement le plus cool des labels cinéma de ces 10 dernières années. Sauf qu'au milieu des 90's, Miramax, c'était cent fois ça. A l'époque, la société, en jouant à fond sur la personnalité "bigger-than-life" des deux frères, s'était forgé une image à la fois magique et totalement fascinante. D'un côté, Harvey, la caricature du producteur de cinéma, exubérant, colérique, grande gueule, spécialiste des films "adultes", à la fois proche et impitoyable avec ses auteurs. De l'autre, Bob, le discret mais non moins impitoyable, spécialiste des films de genre, des produits calibrés et facilement vendables en vidéo.
A eux deux, ils symbolisent tout ce qui fit le sel et le cinéma des années 90 - en mettant une grosse claque aux gros studios hollywoodiens en réinventant le business. Ils se créent une écurie de jeunes metteurs en scène prometteur comme Quentin Tarantino, Kevin Smith ou Robert Rodriguez. Ils font de petits films indépendants sans budget des grosses machines commerciales. Ils trustent les Oscars avec des films adultes, ambitieux et épiques pour l'hiver tout en caracolant l'été au box-office avec des films d'horreur qui renouvellent le genre. Bref, grâce à ses choix audacieux, Miramax, plus qu'aucune autre société cinématographique, a forgé la sensibilité cinéphile de millions d'adolescents et jeunes gens dans le monde. Il faut remonter au Paramount de Robert Evans (LE PARRAIN, LOVE STORY...) pour retrouver un exemple à peu près comparable.
Compte tenu que j'avais 15-16 ans à leur apogée en 1995-1996, il faut bien avouer que cette génération d'adolescent, je la connais bien. C'est la mienne. Il est clair qu'une bonne partie de mes goûts présents sont liés d'une façon ou d'une autre aux films Miramax.
Donc je pourrais bien sûr parler de PULP FICTION en 1994. Mais là, ça risquerait d'être long. Vraiment très long. Dire que ce film m'a marqué serait un euphémisme. En même temps, je suis sûr que ça a été le cas pour à peu près toutes les personnes ayant eu entre 15 et 35 ans au milieu des 90's.
Je peux surtout parler de SCREAM. Lorsque j'ai vu le film de Wes Craven pour la première fois en 1996, j'ai eu un choc. Un vrai. De ceux qui vous transforment une vie. Non, je ne me suis pas mis à trucider mes petits camarades au lycée. J'ai découvert un langage cinématographique. J'ai découvert Kevin Williamson et sa plume, le second degré mêlé au premier, l'hommage et surtout le slasher et toute une série de films d'horreur teen qui ont ensuite marqué mon adolescence cinéphile : VENDREDI 13, LA DERNIÈRE MAISON SUR LA GAUCHE, HALLOWEEN, CARRIE etc. Entre 1996 et 2000, vous ne pouvez pas imaginer le nombre de fois que j'ai regardé les deux derniers. Ce n'est pas humain. Si j'écris ce blog aujourd'hui, je dois l'avouer, c'est en grande partie grâce à SCREAM et à son scénariste Kevin Williamson (à qui l'on doit aussi DAWSON, la grande obsession pop de ma vie - mais je parlerais de ça plus tard).
Mais MIRAMAX, c'est pour moi des dizaines d'autres films moins connus qui ont complètement chamboulé ma culture cinéphile et remis en question ce genre de certitudes que l'on peut avoir quand on est un garçon de 15 ans. Vous savez des trucs comme "Un film sans Jean-Claude Van Damme ne vaut pas la peine d'être vu" ou "Le noir et blanc, c'est pour les vieux" ou "Un film sans explosions ou fusillade au ralenti, c'est de la branlette d'intellos".
Ces films, ce sont DERNIÈRES HEURES A DENVER, FRESH, CLERKS, IL POSTINO, THE CROSSING GUARD, BEAUTIFUL GIRLS, UNE NUIT EN ENFER, LE PATIENT ANGLAIS, THE PALLBEARER, DON'T BE A MENACE TO SOUTH CENTRAL, SWINGERS, ALBINO ALLIGATOR, COP LAND, WILL HUNTING, MIMIC, JACKIE BROWN, THE YARDS...
Des films noirs, des comédies, des films d'amour, des films sans stars et d'autres avec, des films sans explosions mais d'autres avec, des films d'horreur, des films en noir et blanc... Bref, un peu de tout. Pas toujours des chefs d'oeuvre. Parfois même des films faibles. Mais toujours des films dont je souviens comme si je les avais regardé hier. Des films qui respire le cinéma. En tous les cas dans mon esprit d'adolescent et de jeune adulte. Dans cet esprit, tous les films précédemment cités étaient la quintessence de la coolitude. Aimer ces films, c'était être cool. Et franchement, c'était vraiment ma seule raison de penser que j'avais un peu de coolitude en moi à cet âge là... Quant à aujourd'hui, à défaut d'être cools, ces films représentent une autre quintessence, celle de la nostalgie des années 90. Avec Haddaway et 2 Unlimited !
Alors, de savoir que Miramax ferme, pour toujours, c'est un peu un crève-coeur. Il est vrai que les frères Weinstein, aussi désagréables soient-ils, ne sont plus là depuis plusieurs années, qu'ils sont désormais les rois du bide intersidéral avec leur nouvelle société (The Weinstein Company), que le Miramax contrôlé à 100% par Disney (depuis 2006) avait quelque chose d'aseptisé sans la magic touch d'antan (malgré quelques très bons films comme GONE BABY GONE, NO COUNTRY FOR OLD MEN ou ADVENTURELAND).
Mais la mort de Miramax, au-delà des licenciements forcément douloureux, c'est la mort d'un logo, d'une vision qui m'a un jour fait croire que l'on pouvait être un gros barbu fan de STAR WARS et réussir à rendre accessible une certaine contre-culture geek au le plus grand nombre, que l'on pouvait être un employé de vidéo-club maladivement obsédé par le cinéma et réaliser quelques chefs d'oeuvre, que deux petits acteurs losers pouvaient rendre heureux des millions de gens par la seule grâce de la beauté de leur scénario, que le talent brut avait encore sa place sur les grands écrans du monde, qu'il y avait encore des gens prêts à mettre leur couille sur un plateau pour un simple film de cinéma...
En m'initiant au cinéma intelligent, à la belle mise en scène et aux dialogues bien écrits, Miramax a tué mon innocence cinéphile. Aujourd'hui, je pourrais donc savourer ma vengeance en dansant sur sa tombe. Mais j'en ai vraiment pas envie. Vraiment pas. Je laisse ce plaisir à Michael Bay, Stephen Sommers et Brett Ratner...


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