... vide, ou presque! Tel est le tableau que dresse Frank De Bondt, écrivain belge installé à Paris, dans le cadre
de son troisième roman, justement intitulé "Le Bureau vide", qui vient de sortir aux éditions Buchet - Chastel. L'ouvrage se présente comme un petit traité de résistance en milieu hostile; voyons
ce qu'il en est!
Particulièrement pertinente, la couverture, illustrée par un certain ou une certaine A. B.-D et représentant une chaise à roulettes, annonce la couleur: il va être question de sièges
dans ce petit livre (120 pages). Se glissant dans la peau du personnage de Marc Deleuze, l'auteur explique sans délai à son lecteur que tout est dans cette commodité, à plus d'un titre. Cela
explique la première quête du personnage, DRH fichu à la porte sans ménagement... mais désireux de s'incruster, confortablement assis, dans l'entreprise qui l'employait, malgré cet oukase:
pour tenir, il lui faut s'asseoir.
Marc Deleuze recherche donc une chaise, socle de sa résistance. L'auteur se lance donc dans une typologie des sièges qui sont utilisés au sein d'une entreprise, personnels ou
interchangeables, avec ou sans accoudoirs - renvoyant eux-mêmes à ce terme de "siège" d'une entreprise, lieu où elle a sa place. Le DRH évincé considère qu'il a sa place au sein de l'entreprise
qui l'a éjecté...
... une entreprise qui s'appelle "Domus", ex-"La Maison". Des "non-noms" d'entreprise qui en disent tout l'anonymat, encore souligné par le "non-nom" de son patron, baptisé "Numéro Un" (mais sa
directrice de la communication s'appelle Cécilia, ce qui semble tout de suite moins innocent). De manière plus littéraire, l'auteur affirme cet anonymat dès les premières phrases de son récit:
"Ils ne m'auront pas", dit l'incipit - avec ce "Ils" si usuel et si commode quand on n'est pas en mesure de mettre un visage sur quelque chose qui nous dépasse. Ce "ils" est prolongé par
l'utilisation du "on" dès le deuxième paragraphe du récit. Tout cela pour dire le côté anonyme, sans visage, d'une hiérarchie présentée comme décidant seule, en autiste, du sort de son personnel,
même le plus haut placé.
Traité de résistace en milieu hostile, avons-nous dit? Le lecteur sera un peu déçu s'il prend au pied de la lettre cet argument, figurant sur le bandeau qui orne le dernier opus de Frank De
Bondt. Plutôt qu'à une guérilla active entre ce collaborateur licencié devenu parasite et le personnel encore en place, on assiste à une épreuve de résistance passive de la part dudit
cadre, qui observe, narquois, une entreprise vibrionner autour de lui sans s'en soucier. On ne lui parle pas, on détourne le regard... le lecteur aurait peut-être aimé une confrontation plus
saignante, obligeant Marc Deleuze à opérationnaliser une véritable stratégie (éventuellement reproductible par le lecteur...) afin de s'incruster vraiment.
Reste que ces regards détournés, cette ignorance feinte de la part d'une grande partie du personnel (sauf deux ou trois fidèles, de sexe féminin, dont Edmonde, personnage moliéresque de la
"bonne" plus astucieuse et plus fine que les maîtres), donnent à la situation un tour réaliste: difficile de regarder en face, voire de saluer un collègue qui vient d'être
limogé. Cet ouvrage a priori rigolo prend ainsi un tour amer qui lui sied bien et n'est pas forcément attendu du lecteur.
Marc Deleuze va-t-il finir ses jours dans l'entreprise, monument historique parfaitement inutile? Pas de spoiler ici, même si le fait que Marc Deleuze apporte un sac de couchage pour se coucher
sur place annonce la fin - tant il est vrai qu'un homme couché, même s'il a l'excuse de la maladie, est un homme fichu, ce que rappelait déjà le personnage de Kuddl dans "Der Mann im Strom"
de Siegfried Lenz (1958). Au final, cet ouvrage est fort sympathique! Mine de rien, sur un ton faussement léger qu'on n'attend pas forcément, il donne quelques coups d'oeil réalistes sur le
monde du travail, par étincelles, et révèle avec justesse l'importance profonde d'éléments qu'on croit anodins, tels la forme de la chaise, l'épaisseur de la moquette ou l'existence d'une
porte au bureau.
Un roman à lire assis, donc... de préférence dans un fauteuil de direction revêtu de cuir.
Ouvrage lu
dans le cadre de l'opération "Masse Critique" de Babelio, et envoyé par les éditions Buchet -
Chastel. Je remercie ces deux organisations pour leur travail! A noter aussi que... ça vient de sortir (4 février 2010)! On en parle déjà, ici: La
Livrophile! Un billet en vue
chez Keisha...
Frank De Bondt, Le Bureau vide, Paris, Buchet - Chastel, 2010.
Magazine Culture
Votre bureau, vous le préférez vide?
Publié le 08 février 2010 par FattoriusCes articles peuvent vous intéresser :
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