Plutôt que de le faire de biais, je préfère exposer clairement ce que je pense du travail littéraire de Jérôme Leroy...
Quand j'ai passé le bac français, le sujet de la dissertation était : « doit-on connaitre la vie d'un écrivain pour en apprécier l'œuvre ? ». Bien entendu, la réponse était en résumé, « ça dépend » (mais ça dépend, ça dépasse, je sais). Je me pose encore souvent cette question vraiment passionnante en littérature. Elle m'est revenue en pensant à la manière dont j'allais parler du dernier livre de Jérôme Leroy.
J'ai été très ami avec Jérôme Leroy, nous sommes maintenant brouillés, mais je reste son « meilleur ennemi » et vice-versa, pour moi il y a un point central dans cette amitié, c'est le chemin de Croix du Jubilé en 2000 à Jérusalem et certain mariage à Croix. Nous lisons souvent les mêmes livres, nous avons plus ou moins les mêmes goûts en littérature. Il a de fait le « nez creux ». Ce n'est pas ça qui nous sépare et malgré la tentation pourtant très forte, poussé par ma colère, je n'ai pas pour autant envie de participer à la curée contre lui.
Ce qui suit semble anecdotique mais a une importance quant à ce que je vais dire de son dernier livre. Ce point central est aussi un leurre. J'ai cru Jérôme très proche de la Foi chrétienne, de ma Foi alors qu'il n'en était rien. Ou du moins qu'il commet la même erreur que commettent aussi de nombreux catholiques, à savoir que la cité de Dieu et l'utopie des hommes sont une seule et même chose alors que cela n'a rien à voir. La Foi n'est pas une idéologie et n'a pas vocation une seconde à l'être, de plus ce qui fonde la foi chrétienne, c'est la parole de Dieu, l'Esprit, alors que ce qui fonde la pensée de gauche, à commencer par le marxisme, c'est la matière et le matérialisme, soit l'inverse. Jérôme, malgré toutes ses contradictions, est profondément un homme de gauche, il croit qu'un grand bouleversement amené par la prochaine génération changera tout et mettra à bas cette société inique et atroce qui ne mérite que ça, voulant oublier la nature humaine, marquée par le Mal. Et que malheureusement le bien ne se décrète pas.
C'est un écrivain de talent dont j'apprécie beaucoup « Départementales », « Rendez-vous rue de la Monnaie », la plupart de ses nouvelles qui ont un ton proche de Buzatti, en particulier son anti-Amélie Poulain et celle qui raconte l'histoire de ce vieil homme gardant une des entrées de l'Enfer obligé de quitter sa charge à cause d'une assistante sociale trop zélée, sauf celles qui ont un parti pris plus didactiquement politique, quoique la novella sur Arques est très poétique, j'aime l'idée de ces amoureux mourant dans la glace près des trésors d'un art perdu. Et j'aime aussi son précédent recueil de poèmes, « la minute prescrite pour l'assaut ».
Un temps je lui excusais tout, lui passant même des blasphèmes bien nets, ensuite je n'excusais plus rien ce qui revenait au même. Cela m'a au moins permis de me recentrer sur ma Foi et mes opinions réelles, et qui je suis vraiment et non qui je croyais être.
Curieusement, il regrette ce « monde d'avant » disparu dans l'économie de marché sur-libérale et la société hyper-consumériste, ce monde plus humain, moins impitoyable, où la culture était un tout allant de la dégustation d'un vin à celle des pages de Proust ou Morand, en passant par la contemplation, mais pas que, de la beauté des femmes. Pour moi, cela remonte beaucoup plus loin, au moment où les bourgeois ont pris le pouvoir en 1789. On pourrait alors le croire réactionnaire car n'aimant pas ce monde. Alors que Jérôme est profondément triste pour moi, et il est également furieux de la laideur du monde, cela le pousse à une forme d'autodestruction et de rage extrêmement violente et injuste contre la Foi ; et dans le même mouvement on le sent pourtant comme attiré par l'apaisement. Il est comme Drieu, qu'il aime comme moi, plus encore car je n'aime pas l'esprit auto-destructeur de l'auteur du « Feu Follet » dont j'admire cependant l'œuvre, Drieu se vautre dans l'ignominie avec délices en toute conscience, refusant d'être sauvé ou aidé, se précipitant vers l'abîme en toute conscience, espérant la Rédemption et la repoussant en même temps, par désespoir. Jérôme est hanté par la fin du Monde qui pour lui aura lieu de son vivant et les mêmes démons que Drieu, ou Des Esseintes.
Je suis convaincu qu'elle viendra peut-être en un temps que nous croirons être l'âge d'or, cela paraîtra peut-être d'ailleurs beaucoup plus pessimiste, mais je crois aussi, et cela change la donne, que cette fin ne sera pas la fin. Ce qu'il décrit, cet Atlantide, je pense quant à moi qu'il est toujours là, que la beauté du monde est peut-être un petit peu plus difficile à débusquer mais elle est encore présente et bien présente. Elle est aussi sur ce continent que Jérôme Leroy décrit mais là-bas on croit, en Atlantide, que l'on ne peut qu'en rêver, l'on n'ose plus y croire. J'en veux pour preuve, que pourtant elle est encore là la beauté au coeur du monde, cette belle scène d'« American Beauty », celle du sac en plastique soulevé par le vent dans lequel un des personnages voit quand même de la beauté car comme il le dit, elle est partout autour de nous, il suffit d'ouvrir les yeux.



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