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Notations 0 : Oran, vendredi après-midi

Par Mmediene

 

Elle va fermer les yeux. Quand elle les ouvrira, il sera là. Elle le verra plutôt arriver du bout de son regard. Elle reconnaîtra son allure, sa longue silhouette maigre, et son cœur battra un peu plus vite. Elle le sent fort, maintenant, ce cœur qui s'emballe.

Elle a fermé les yeux. Du moins je l'imagine. Elle ne voit plus que son attente. Elle est debout à un carrefour de ces cités nouvelles qui ceinturent les villes et que l'on dit sans âme. Le vent secoue son habit souple qui brille d'un éclat de métal bleu. Elle a croisé ses bras, son sac effleure son flanc.

Sous le pâle soleil, elle a fermé les yeux. Des hommes la regardent, certains en rupture de tendresse la frôlent en passant. D'autres, distraits, se méprennent sur sa station, et l'abordent. Elle ne les entend pas. Elle n'entend, dans cette attente qui la creuse, que l'absence qui l'ampute. Elle guette au milieu des bruits, le bruit familier qui la délivrera. Le vent s’enhardit et colle à son corps légèrement disgracieux l'ample robe qui l'habille. Son ventre, ses jambes, ses seins se hérissent à ce souffle, et les paupières closes, entière, sans pudeur, elle frémit sous la caresse. L'avant-goût du plaisir précise l'image de l'absent.

Elle tourne le dos à la masse paisible de Santa-Cruz, aux saignées sèches de ses pentes - de plus en plus larges - qui marquent les étapes programmées de son déboisement. En haut, le fort espagnol se distingue à peine à travers un écran blanchâtre : une touffe de brume qui forme nuage le couvre; elle projette sur le quartier des Planteurs, éteignant l'éclat rouge des cabines du téléphérique qui le survolent, une sorte de nuit sans couleur et se répand en coulées lentes sur son arête ouest, jusqu'à la forêt de Sila.

Elle se déplace, avance, revient au point où je l'ai aperçue. Elle ouvre les yeux. Noyée dans la tiède haleine de l'air, elle regarde le désert peuplé d’ombres qui l'entoure. Sans y penser, elle passe parfois une main sur ses cheveux tressés en une petite natte enrubannée de blanc.

Elle est nouée, inquiète, tendue. Puis elle se rassure, je le sens, et parce que je comprends cette peur semblable à celle de mes impatiences passées, je crois que maintenant, comme moi autrefois, elle s'impose de compter jusqu'à dix, et s'efforce de croire qu'à ce chiffre, magiquement, il sera là.

L'éternelle prière de l'attente, cette prière de la conjuration elle la murmure dans ce temps que de toutes ses forces elle veut abolir. Elle tire vers le présent dans lequel elle se tient l'avenir où elle veut être, avec lui. Le miracle en cet instant revêt pour elle la forme naturelle du fait accompli.

Il viendra, pour donner raison aux tremblements qui la remuent, il s'approchera d'elle. Sauvée par le geste qu'elle fera tout à l'heure, elle posera ses lèvres sur les siennes, elle lui prendra le bras, sourira de ses yeux enfin habités.

Tout près d'elle, dans une proximité qu'elle ne voit pas, les détritus laissés par les ménagères et les marchands de quatre saisons jonchent, depuis le matin, les trottoirs de ciment. Le vent, qui ne s'est pas arrêté, balaie autour d'elle la poussière des terrains vagues et des feuilles de journaux salis qui s'élèvent au-dessus du sol en de molles envolées. Il plaque l'étoffe sur les rebonds de chair qu'elle protège, imprimant en un léger relief le fin tissu des sous-vêtements. Le papier froissé et la terre en suspens emplissent la scène d'automne d'un murmure d'incendie. Une évocation de parfum fané me parvient.

Et cette métaphore de l'inutile, du vain désir, en bougeant n'atteint pas cette jeune femme en attente. Elle est prise. Elle ne peut admettre les signes qui devant elle s'agitent, et la désespèreraient si elle y prenait garde. L'idée de futur adoucit l'attente, l'apaise, la réconforte, sans que celle-ci n'abdique ses mouvements de panique, ses pages irraisonnées de frayeur. Le pressentiment du vide vers lequel elle glisse et l'oppression diffuse qui pèse sur sa poitrine simultanément s'éveillent : elle a mal, seule, dans l'évanouissement du charme espéré. Le silence qui la gagne, fait de pensées qu'elle refuse, ajoute à sa récitation muette un surcroît de crainte. Le trouble qui l'occupe l'éloigne des instants qui passent et qu'elle dissocie de son comptage intérieur.

Elle se prolonge par petites asphyxies jusqu'au probable basculement final : retour au réel, à l'image d'elle-même et de son incomplétude, commune et neuve, en abandon - comme déchue. Toute ténue, elle subit, et la ville abîmée avec elle, l'interminable va-et-vient de ses respirations attentives. Cernée par ce paysage de pierres, elle-même pétrifiée, elle cesse de croire à la lumière.

On dirait que cet amas d'immeubles, que touche à peine la chaleur paresseuse du ciel, absorbe dans une indifférence triste l'anonyme blessure qui s'ouvre à quelques pas de moi.


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