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Quand un fantôme inspire Springsteen : "The ghost of Tom Joad"

Publié le 14 mars 2010 par Bricabraque

En 1995, Bruce Springsteen publiait son 11° album et  sortait un single éponyme pour l'accompagner : "the Ghost of Tom Joad". Cette chanson est dédiée aux laissés pour compte des Etats-Unis, aux recalés du système, aux homeless,  aux travailleurs pauvres, aux pauvres  tout court, dont le nombre est estimé à l'époque à plus de 36 millions, ce qui représente 14% de la population totale du pays d'alors. Ces personnes vivent en dessous de ce que l'on appelle le seuil de pauvreté.  Aux Etats-Unis, il  est défini par le gouvernement fédéral en conditions de vie, en fonction d'estimations de besoins de revenu. Par exemple, une personne seule est considérée comme vivant en dessous du seuil de pauvreté lorsqu'elle dispose de moins de 9800 dollars de revenus annuels.
La chanson de Springsteen est donc une évocation de cette grande misère dans le pays le plus riche du monde. En effet, cette dernière décennie du XX° siècle sera dans le pays ,et au delà dans l'ensemble du monde occidental, celle du creusement des inégalités : les riches sont de plus en plus riches, les pauvres, eux s'appauvrissent. 
Springsteen, en musique et en paroles, nous renvoie à des images très familières et assez honteuses de nos sociétés occidentales, marquées, par ailleurs par l'opulence, le gâchis parfois, et un luxe tapageur totalement indécent. Il décrit les dessous d'autoroutes urbaines devenus le refuge des sans-abris, les braseros et les cartons pour seuls remparts, la dure quête de justice et d'emploi décent, les violences de "l'autre société" qui ne les regarde plus autrement que comme des marginaux dans l'illégalité; les chassant du peu de territoire qui est encore le leur, de leur "oreiller de pierre".
Voici ce qu'il dit :
Men walkin' 'long the railroad tracks   Un homme marche le long des rails de chemin de fer Goin' someplace there's no goin' back  allant vers un endroit dont il ne pourra revenir
Highway patrol choppers comin' up over the bridge  une patrouille de police arrive au dessus du pont
Hot soup on a campfire under the bridge  Une soupe chaude autour du feu de camp sous le pont
Shelter line stretchin' round the corner Une ligne d'abris précaires s'étend au coin de la rue
Welcome to the new world order Bienvenue dans le nouvel ordre mondial
Families sleepin' in their cars in the southwest  Des familles dorment dans leurs voitures dans le Sud Ouest
No home no job no peace no rest Pas de maison, pas de travail, pas de paix, pas de répit.

The highway is alive tonight La route est animée ce soir
But nobody's kiddin' nobody about where it goes Mais personne ne plaisante sur l'endroit où elle mène
I'm sittin' down here in the campfire light Je suis assis là, à la lumière du feu de camp
Searchin' for the ghost of Tom Joad Cherchant le fantôme de Tom Joad

He pulls prayer book out of his sleeping bag Il sort un livre de prière de son sac de couchage
Preacher lights up a butt and takes a drag Le prêcheur allume une clope et tire une bouffée
Waitin' for when the last shall be first and the first shall be last En attendant que le dernier soit le premier et le premier soit le dernier
In a cardboard box 'neath the underpass Dans un carton du passage souterrain
Got a one-way ticket to the promised land Tu as un aller simple pour la terre promise
You got a hole in your belly and gun in your hand Tu as un trou au ventre et un flingue dans la main
Sleeping on a pillow of solid rock Dormant sur un oreiller de pierre
Bathin' in the city aqueduct Baignant dans le conduit d'eau de la ville

The highway is alive tonight
La route est animée ce soir
But where it's headed everybody knows Chacun sait où elle commence
I'm sittin' down here in the campfire light Je suis assis là, à la lumière du feu de camp
Waitin' on the ghost of Tom Joad Attendant le fantôme de Tom Joad

Now Tom said "Mom, wherever there's a cop beatin' a guy Maintenant Tom dit "Maman, partout où il y a un flic qui tabasse un type
Wherever a hungry newborn baby cries Partout où un nouveu né affamé pleure
Where there's a fight 'gainst the blood and hatred in the air Où il y a une bagarre contre le sang et la haine dans l'air
Look for me Mom I'll be there Appelle moi, Maman, je serai là
Wherever there's somebody fightin' for a place to stand Partout où quelqu'un se bat pour un endroit où vivre
Or decent job or a helpin' hand Ou un travail décent, ou un coup de main
Wherever somebody's strugglin' to be free Partout où l'on se bat pour la liberté
Look in their eyes Mom you'll see me." Regarde dans leurs yeux, Maman, et tu me verras"

The highway is alive tonight La route est animée ce soir
But nobody's kiddin' nobody about where it goes Mais personne ne plaisante sur l'endroit où elle mène
I'm sittin' downhere in the campfire light Je suis assis là, à la lumière du feu de camp With the ghost of old Tom Joad Attendant le fantôme de Tom Joad

Voici comment il le chante et l'évoque par une mise en image  puissante du texte. Parmi les plans qui renvoient à la grande pauvreté et à l'anéantissement du rêve américain  une bannière étoilée délavée, des chaussures en bout de courses, des caravanes, des maisons vendues après la ruine de leurs propriétaires endettés, des barbelés qui empêchent de passer la frontière, des noirs, des prostituées, des personnes désœuvrées assises sur les trottoirs, des usines fantômes. Mais aussi les images du rêve : les grands espaces mythiques de l'ouest, la Californie et sa route 66, ses énormes trucks, ses promesses divines qui sont loin d'être réalisées pour tous.



Et puis, dans cette grande fresque du mirage américain revient un personnage dont le nom est scandé à chaque fin de refrain. C'est le fantôme qui hante le texte de Springsteen : Tom Joad
Héros du roman de John Steinbeck "The grapes of wrath" ("les raisons de la colère") publié en 1939, et du film qu'en tira John Ford dans une adaptation cinématographique l'année suivante, Tom Joad est une figure classique de l'homme qui , bien qu'épris de justice,  est  broyé par le système économique et contraint à la marginalité.En 1929, le krach boursier plonge les Etats-Unis dans une crise économique profonde qui atteindra son paroxysme en 1932 : la Grande dépression sert de toile de fond à l'histoire de cette famille de fermiers de l'Oklahoma.  Ruinés et endettés, ils sont chassés de leurs terres devenues infertiles en raison des dust bowls (les tempêtes de sable). Ils décident de tout quitter pour aller vers l'ouest, en Californie, où les attend, ils partagent cette certitude avec des milliers d'autres de leurs concitoyens réduits à la misère, une vie meilleure. Tom Joad a déjà fait de la prison, un pasteur accompagne la famille dans son voyage sur la route 66 parsemée de campements de fortune, peuplés des victimes de la crise.Arrivés en Californie, ils déchantent. Trop de pauvres agriculteurs jetés sur les routes cherchent à sa faire employer sur les fermes. Les salaires sont misérables, les Joad intègrent une Hooverville (ville-campement rebaptisée du nom du président Hoover qui nia l'existence de la crise). Utilisés comme briseurs de grève, la famille finit d'imploser sous le poids du malheur : Tom Joad venge le meurtre de son ami le pasteur et est contraint à la fuite promettant à sa mère de continuer à se battre contre l'injustice.

Une fois posé ce parallèle : le fantôme ne hante plus le texte du Springsteen, il l'éclaire. Tom Joad existe encore en 1995, car la crise n'a pas disparu, l'injustice encore moins. Le nouvel ordre mondial n'est pas si nouveau, les victimes du système capitaliste dans ce qu'il a de plus débridé sont encore jetées sur les routes. 
"The Gost of Tom Joad" est donc une sépulcrale mise en abîme du chef d'oeuvre de John Steinbeck dans une chanson de la fin du XX°siècle. Parfois, il faut croire que l'histoire se repète et que la fiction la rattrape.
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