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Mandarine Proustienne.

Par Mélina Loupia
J'ai 6 ans. Je suis assise dans le club usé, pelé, griffé à l'ancienne salle de jeu, cette alcôve mise à l'écart de la pièce principale par 2 marches aujourd'hui déplacées. Avant, quand la maison était encore un café, restaurant, cinéma, hôtel et que sais-je encore, c'était là où l'on jouait aux cartes, et probablement aux jeux d'argent. Le fauteuil club faisait le décor intime et un peu mystérieux de l'endroit. Enroulée en position fœtale, la nausée violente qui m'avait prise pendant la matinée m'avait consignée et privée d'une après-midi avec les cousines à arpenter le village, la rivière ou le bois, dont j'ignorais à l'époque qu'il allait surplomber la maison que j'habite aujourd'hui. Ma grand-mère, après avoir appelé le docteur de famille, celui qui m'avait quasiment vue naître, et qui me reverra 25 ans après, au même endroit, flanquée de mes 3 bébés, dont l'aîné en danger moral, remonte sur mon menton le blouson de mon grand-père, qui devait partir à l'atelier achever une porte ou une fenêtre. Devant moi, la télé noir et blanc, sur son meuble en formica, aux pieds si fins qu'on se demandait comment ils étaient capables de supporter ces engins de l'époque, finissait de chauffer, après que mamie a allumé le boitier rectangulaire, à la façade en métal et au coffre plaqué de faux bois veiné. C'était mon petit bonheur, d'appuyer sur ce bouton rouge, mais elle m'avait défendue de bouger et de me découvrir. J'aimais ce moment où l'image d'abord ronde, s'étirait au fur et à mesure que le tube cathodique bombardait l'écran. On s'amusait avec ma sœur, à deviner la première l'émission en cours. C'était souvent Des chiffres et des lettres, on n'allumait la télé qu'à partir de cette heure-là, celle d'après le goûter. Le goûter. Ce moment privilégié. Je me pressais de rentrer dès que les 4 coups de cloche de l'église sonnaient dans mon ventre. Je traversais en courant la pièce et grimpais les 3 marches en béton jusqu'à la petite cuisine, creusée dans la terre et baignée de soleil par la verrière qui fuyait sans arrêt. Cette odeur d'humidité mêlée à celles de la friture ou du pot au feu me rassurait. Mais pour l'heure du goûter, c’était une ambiance sucrée. Je me précipitais sur ma tartine de Kiri, saupoudrée de sucre fin ou, selon les derniers arrivages de l'épicerie mitoyenne, la barre chocolatée et croustillante, que mamie me tendait, après avoir savamment défait le haut du papier en aluminium doré pour que je ne me  salisse pas les doigts. Comme j'aimais lécher le chocolat fondu sur ce papier! Quand vraiment j'avais été sage, j'avais le droit de retourner à l'épicerie en chercher une autre. Je fendais le rideau et faisais tinter la cloche, sans m'annoncer puisque j'étais habituée du lieu. L'été, j'y venais prendre le frais. Je me rappelle de cette pénombre, le mélange de tous les parfums du fromage et de la charcuterie frais, les barils de poudre à laver, et ces énormes barriques en plastique blanc, desquels dépassaient de grosses louches, pour égoutter les olives vertes ou noires. En entrant à gauche, une petite vitrine à droguerie où les Gauloises côtoyaient les petits flacons de mise en pli, les peignes à cheveux, les trombones, les crayons ou la pommade Nivéa. Au fond, derrière le comptoir et la vitrine froide, elle était là. Je l'ai toujours crainte et aimée à la fois, je crois qu'elle me voyait de la même façon. Et surtout, son petit-fils était mon premier fiancé officiel, celui pour lequel je mettais mon robe à volants quand il venait. C'était les vacances d'été sans les parents, qui trimaient et gardaient des gosses difficiles au bord de la mer que nous habitions à cette époque où manger était tout ce qui comptait. Mes grands-parents venaient nous chercher, ma sœur, moi et nos 2 valises. Pendant 2 mois, nous leur étions confiées. Pendant 2 mois, les matinées à aider au jardin, les repas de midi pris sous la treille de passiflore, à se disputer la chair du melon avec les guêpes, les après-midi à faire la sieste éveillée jusqu’à ce que la digestion soit terminée, avant d'avoir l'autorisation d'aller à la baignade et de garder nos sandales de plage aux talons, que nous nous empressions de jeter sur la pierre qui nous cuisait la plante des pieds. Et le soir, le rituel du bain de pieds pour apaiser le feu, les pas autoritaires sur le plancher pour seule menace si le calme ne se faisait pas et les étreintes qui comblaient le manque de maman. Et le retour à la maison, propres comme des sous neufs, habillées de nos tenues de rentrée des classes. Les larmes de joie des retrouvailles, que je courrais essuyer dans ma chambre, là où je savais que maman nous avait déposé sur le lit ou le bureau des cadeaux, je me rappelle notamment de ces cahiers de coloriage magiques, où il suffisait de passer la mine du crayon pour que le dessin apparaisse. Et l'école. Et les vacances de la Toussaint. Et les vendanges. Et les vacances de Noël. Et les mandarines. Et ce jour-là, cette mandarine molle, trop molle. Et son parfum peu engageant. Et la peur que mamie ne m'accuse de gaspillage, alors que je sais aujourd'hui qu'il aurait simplement fallu que je la lui fasse sentir pour qu'elle me défende de la manger. Elle était pourrie. L'odeur, c'était le phénol. Je me souviens avoir regardé au plafond avant de vomir la bile et ce petit quartier de mandarine. "Elle a vomi? -Oui Jojo, c'était la mandarine, elle était blette." Le diagnostic a été confirmé quelques minutes plus tard par le docteur. Je suis retournée jouer dehors. J'ai raconté comment j'avais vomi par jets puissants à mes cousines. J'en avais fini avec les mandarines. 2h10. Ma tête commence à me signifier son agacement face au scintillement de l'écran de Marilion et ma nuque en a franchement ras le bol de la supporter. Comme le repas de ce soir, pris comme les poules en raison de la fatigue préadolescente de Nicolas est loin, j'ai l'estomac dans les talons. Un peu comme quand bébé, je devais réveiller ma mère pour la tétée de moitié de nuit. J'ai faim. Je vais chercher une mandarine dans la cuisine. C'est la saison, de plus en plus tôt, comme les jouets de Noël, j'ai même vu au rayon des fruits et légumes les premiers plateaux des 13 desserts. Mais j'ai préféré prendre ce petit cageot de mandarines, même si je les aime mieux pour la circonstance, quand leur parfum se mélange à celui du sapin. En l'occurrence, ce sera avec celui du tabac de la cigarette que je viens d'écraser sans même m'être aperçue de l'avoir fumée. Je choisis le fruit toujours ferme. Je sens la peau avant que mon pouce la perce en son centre. J'aime la peler d'un seul trait. Un petit jeu de patience. Et à chaque fois, je me fais avoir, je me laisse avoir. Son arôme acidulé, l'éclaboussure du jus dans mon œil me fait fermer les deux. Mais je ne les frotte pas. Je les garde clos le plus fort et longtemps possible. Jusqu'à mes 6 ans.

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