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"24 mesures" comme un cri dans la nuit

Par Vierasouto

Bien que les gros plans composent plus de la moitié du film, c’est un film sur le son, sur la musique, 24 mesures parce que le jazz en a douze et que le réalisateur Jalil Lespert s’est trompé mais il a conservé quand même le titre. Tout comme, il a écrit le scénario avec un écrivain (Yann Apperry) mais ils se sont contentés de définir chaque personnage et de poursuivre en écriture automatique, de «faire confiance à la force de l’inconscient», c’est lui qui le dit (interview du dossier de presse). On comprend que le rationnel n’est pas le souci du film. En revanche, le film culte prémédité est l’objectif inavoué du film, Jalil Lespert est un acteur et un cinéphile, tout dans ce film est référencé et ostentatoire, excessif, chaotique, emphatique.
Un chauffeur de taxi (un "Taxi driver" névrosé dont on retrouve le don pour le monologue), Didier (Benoit Magimel), enlisé dans l’échec, rivé à son chapelet, se paye avec de l’argent volé une nuit idéale avec une prostituée droguée à qui il donne un mini-scénario. D’entrée, c’est encore raté, il voulait s’offrir une danseuse brune, il se fait virer de son club, il se contentera d’une blonde qui monte dans son taxi. La fausse blonde, c’est Helly (Lubna Azabal), le personnage transversal principal du film, celle qui rencontre les autres personnages d’un film choral à la structure éclatée, un peu genre "21 grammes".
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La première scène colle au personnage de Helly, épuisée, maltraitée, elle rhabille un corps beau mais fatigué, la tignasse jaune emmêlée, les racines noires, se traînant d’un faux mac tatoué et brutal à un type odieux et rustre, gérant d’une boite, pour extorquer une permission, un emploi de danseuse, de l’argent pour Noël. Sur place, la nourrice lui claque la porte au nez, elle ne peut pas voir son fils la veille de Noël, pas même lui donner son cadeau.

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Didier emmène Helly, en manque de son enfant, voir son père agonisant. Quand il se tire une balle dans la tête après cette nuit qu’il aurait voulu de rêve, Helly essaye de téléphoner à son fils d’une cabine publique. En en sortant, elle est renversée par une voiture, deux chocs assourdissants en deux minutes, belote et rebelote (ça fait beaucoup...). Plus tard, on refilme la scène mais cette fois-ci, c’est côté conductrice, arrivée du troisième personnage, Marie (Bérangère Allaux), androgyne, gay (Clothilde Hesme dans le petit rôle de la compagne), celle-ci va régler ses comptes avec sa mère (Marisa Berenson). Quatrième personnage greffé au film : le musicien de jazz Chris (Sami Bouajila), là, je n’ai pas bien compris de quel manque il souffrait à moins qu’il ne s’agisse d’un plein, d’un trop plein de jazz sur la musique d’Archie Shepp***, légende du jazz New-Yorkais, présent également dans le film. En tout cas, il semble que Chris ait été sauvé par la musique. Et le scénario lacunaire du film aussi sans doute.
Les images obèses, dilatées, stroboscopées, floutées, voyantes, malmenées saturent l’écran pour servir finalement le son, la musique, de dure et stridente, syncopée au début, elle deviendra mélodique à la fin, correspondant à l’apaisement des personnages trouvant leur salut ou leur fin en une nuit, 24 heures la nuit de Noël, 24 mesures. Les pleurs, les prières, le cri de Magimel sont emblématiques du film, l’acteur livre une prestation magnifique, un peu dans le genre de "Déjà mort" où il était génial (dans un film génial), avec une touche pathétique d’un personnage si désespéré qu’il ne craint plus le ridicule. Didier et Helly correspondent au type de personnage prisé par le réalisateur : beau mais usé, déglingué, détruit de l'intérieur. Quand Magimel disparaît à mi-film, c’est le deuil pour tout le monde, le spectateur surtout. Ensuite, le film se dilue, se délite jusqu’au final, et la caractérisation des personnages, malgré quelques belles prestations isolées des acteurs, ne suffit plus à pallier les carences du scénario. Un réalisateur doué dont le premier film n'évite pas l'écueil de privilégier ce qui se voit : la forme, si choc soit-elle, ne remplace pas la structure, le fond, les fondations.
Taillé pour être le film branché de l’année, il suscitera sûrement des polémiques, ce coup de poing émotionnel, tellement volontaire et démonstratif, cette énergie du désespoir surexposée, vont-ils pourtant laisser certains spectateurs de marbre?
Ce film a été présenté à la dernière Mostra de Venise dans la Semaine de la critique où il a reçu un fort bon accueil.
*** Le jeudi 29 novembre, il y aura au "Triptyque" (142, rue Montmartre à paris (2°) à partir de 22h30, un concert privé d'Archie Shepp pour fêter l'avant-première officielle du film.

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