Elle est assise en face de moi.
Les lueurs du petit matin chassent lentement l'ombre du salon. Tasse de café frais à la main, elle me parle. Je l'écoute avec attention. Ce qu'elle me dit est important. Il est question d'estime de soi et de reconnaissance. La gravité imprègne ses traits. Je me tais, hoche la tête, je lui fais écho parfois, vérifie que j'ai bien compris. Elle porte un T-shirt échancré en coton qui met en évidence ses épaules rondes et solides. Pourtant, en dépit de sa carrure athlétique, je sens la fragilité sourdre de ses mots.
L'estime de soi, cette chose indispensable à la construction d'un Homme équilibré et qui fait si souvent défaut. En effet, n'observé-je pas chez tant de ceux que j'aime un manque patent de l'estime de soi qui fait de nous des hommes libres, libres de faire des choix éclairés et non pas des choix conditionnés, comme un réflexe de Pavlov diabolique qui nous empêche d'accomplir ce que nous pourrions accomplir. Combien d'hommes et de femmes avancent dans la vie traînant à leur cheville les écrous d'esclavage que sont l'absence d'estime et de confiance en soi ? J'en connais tant !
Elle me parle d'une voix grave. Est-ce que tout se passe pendant l'enfance ? Question récurrente qui ne trouve pas de réponse aussi fiable que l'est une équation. Plusieurs écoles qui disent oui, qui dit non. Pourtant, le bon sens n'est-il pas suffisant pour constater que nos handicaps sont bien souvent le résultat des propos qui ont bercé notre jeunesse. De ces affirmations assénées par nos parents ou nos éducateurs, tels des miroirs dans lesquels se reflètait une image de nous médiocre ou valorisante. De ces affirmations devenues à nos oreilles et à nos cerveaux obéissants des vérités capables de nous galvaniser ou de nous abattre totalement.
Et me voilà à penser à mon expérience managériale. Un manager au même titre qu'un père, sans être paternaliste, n'a-t-il pas le pouvoir de faire des ses collaborateurs un succès ou un échec dans une organisation donnée ? Bien sûr que si et de cette affirmation grave je prends toute la mesure pour avoir, à mon heure, fait des erreurs. Mais avant de parler de mes erreurs, il me faut vous parler de l'effet Pygmalion dit effet Rosenthal. Voilà ce que nous en dit Wikipedia "En pédagogie, l'effet Pygmalion (parfois nommé effet Rosenthal) est une prophétie auto réalisatrice qui consiste à influencer l'évolution d'un élève en émettant une hypothèse sur son devenir scolaire."
En quoi la connaissance de cette notion est-elle absolument décisive ? Mais simplement qu'une fois connu et accepté ce postulat, le manager a dès lors le devoir envers ses collaborateurs de mesurer chacune de ses actions, chacune de ses réflexions et de ses critiques qui vont évidemment influencer la façon dont ils vont réussir leur intégration dans l'équipe et grandir dans le poste qui leur a été assigné. Attention, je ne dis pas que le manager est un être divin aux pouvoirs supérieurs et qu'il peut faire et défaire à son gré un salarié. Non, évidemment. De la même façon, un salarié inadéquat, cela existe et quels que soient les efforts de sa hiérarchie, il se peut qu'il vive son poste comme un échec qui ne sera pas le seul fait de celui qui l'encadre.
Pourtant, je témoigne ici du pouvoir faste ou néfaste que détient le manager sur un employé. J'affirme que, à l'instar du professeur et de l'élève, ce que le manager projette sur lui comme hypothèse de potentiel ou de déni de potentiel peut se réaliser comme une prophétie. L'attitude du manager et l'effet miroir qu'il lui fait peut construire ou détruire un individu et sa progression dans une organisation. J'en veux pour preuve ma propre expérience que je cite ici en exemple. Un parmi d'autres.
Prenons le cas de V. V. est embauchée sur la fois de son CV dont les caractéristiques satisfont entièrement aux responsabilités qui seront les siennes. Les motivations de l'une coïncident avec les attentes annoncées de l'autre. A priori. Le démarrage est lent mais pas suffisamment inquiétant pour qu'elle ne soit pas confirmée. Au bout de six mois, mon idée est faite. Elle ne convient pas. Que fais-je ? Je ne la promeus pas. Qu'est-ce à dire ? Elle m'interroge et une voix en moi me murmure, agacée "mais est-elle bête !" La réponse circonstanciée est donnée, fiable, professionnelle mais froide. Mon ton est impatient sans doute, sans chaleur et probablement quelque chose dans la voix lui fait savoir ce que je pense d'elle. Le mépris point peut-être même sous mes mots plus déstabilisant qu'une bonne réprimande !
Elle essaie de mettre en application mes recommandations mais chacune de ses actions semblent dévoiler des carences toujours plus inacceptables. La critique est à ma bouche de plus en plus souvent. Ma pédagogie devient impatiente et cassante. Je tente de contrôler mes élans et de mettre de la douceur dans mon enseignement mais rien n'y fait car la voix me murmure encore "laisse tomber, elle ne comprend rien, tu le vois bien, tu perds ton temps !" Et en effet, il semble que j'ai raison, V. ne progresse pas et ceux pour qui elle travaille se plaignent haut et fort du manque de performance.
Le moment approche où je devrais prendre la décision de m'en séparer. Difficile décision, la mise à pied. Et pour celui qui l'apprend et pour celui qui la prend. Dans un souci d'humanité, avant d'en arriver à cette extrémité, je décide de la changer d'équipe et surtout, surtout, je décide qu'elle est excellente, que tout ce que nous avons vécu ensemble est un simple malentendu. Je la regarde dorénavant avec bienveillance et aucune impatience ne devra teinter mon ton. Je ne serai plus professorale par agacement mais didactique à tout moment. Je m'attelle à la valoriser à chaque instant (feed-back positif) et la critique est exprimée avec empathie et patience.
Le résultat est épatant. Celle qui, la veille, était persona non grata dans l'équipe prend confiance en elle, doucement. Sa capacité d'analyse des éléments semble grandir, sa compréhension des enjeux aussi, lui permettant de gérer des dossiers plus complexes. Oh, attention, ce n'est toujours pas la flèche que j'aurais voulue dans mon carquois mais elle devient suffisamment pointue et rapide pour gérer seule les affaires qui lui sont confiées lorsqu'elles ne sortent pas des chemins balisés. Sinon, je suis toujours là, à ses côtés, pour tenter de la faire progresser et dans mes yeux elle peut enfin y lire de la confiance.
Ce n'est pas une preuve, me direz-vous, tout au plus un exemple. Et moi je soutiendrai le contraire en vous enjoignant à observer comment vous vous adressez en général à vos enfants et quelle image d'eux vous leur donnez. L'effet Rosenthal, j'y crois.
L'ignorer serait le fait d'un parent irresponsable !
À SC.




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