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L'anodine comédie de Philippe Sollers : à propos d'Un vrai roman

Par Juan Asensio @JAsensio

L'anodine comédie de Philippe Sollers : à propos d'Un vrai roman

«Quand on n'a rien à dire, on parle de tout. Ça compense.»
Renaud Matignon à propos de Le Secret, Le Figaro, 22 janvier 1993.

Portrait du Sphinx tel qu'en Lui-même enfin la postérité le lange.
Portrait du paon déplumé faisant la roue : d'une de ses plumes tombées dans le Gouffre du Néant naîtra l'Ange Liberté.
Portrait de Calimero encerclé.
Soyons d'emblée parfaitement clairs : Philippe Sollers, à force d'écrire des livres de plus en plus mauvais, de plus en plus vides et de plus en plus obsédés par le seul diamètre de son nombril, fort large je vous l'accorde, sait à peu près écrire, à la différence toutefois notable de Yannick Haenel et François Meyronnis, ses deux petits protégés dont il a probablement relu (et corrigé) les manuscrits, jusqu'à ce qu'ils paraissent être ceux d'un autre romancier, en l'occurrence une romancière, Alina Reyes.


Car, oui, l'un des nombreux talents ignorés de Sollers est la lecture, la relecture, la correction et parfois la réécriture des manuscrits que lui soumettent ses petits soldats : selon la devise de prudence chinoise, de triple, quadruple ou quintuple jeu appliquée par Sollers (et répétée toutes les pages de son livre ou presque) à l'en croire depuis sa naissance, devise si typiquement pré-adolescente qu'elle en devient, dans le cas de ce vieux grison, aussi ridicule que la vision d'un sexe de bambin accroché aux bourses d'un vieillard, Sollers aime assez jouer sans toutefois s'exposer. Ses vieux reins libertins, qui ne filtreront bientôt plus que des calculs plutôt qu'ils n'emboutiront des croupes féminines, s'offrent pourtant, de temps à autres, quelques solitaires plaisirs, quelques jeux de hasard et d'amour, par livres (et nègres) interposés. Sollers fait l'amour à Reyes sur le dos, si je puis dire, du pauvre et malingre Haenel qui n'a probablement jamais lu un seul livre de la romancière !
Cela importe peu : la justice remettra (ou pas) un peu d'ordre dans cette partie fine où certains partenaires sont étonnés de se retrouver amants, fornicateurs par procuration, lecteurs enfin de livres qu'ils n'ont pas lus.
Chez notre écrivain, cette approximation permanente d'écriture, ce style rapide, nerveux se voulant elliptique, mystérieux, humoristique, ironique, fin, léger et qui réussit effectivement à ne pas laisser la plus petite trace dans l'esprit du lecteur à l'instant même où le livre est refermé (Sollers a inventé l'écriture non pas blanche mais vide); cette folie de la parenthèse, comme d'autres avaient la rage de l'adverbe, comme Meyronnis a celle de l'inversion, habitude intime et consubstantielle qui permet à Sollers de ne point s'enquiquiner à créer des articulations logiques entre ses membres de phrases (parenthèse justement : au cas où nous nous apercevrions de l'extrême pauvreté grammaticale de son texte), tout en nous faisant subtilement comprendre que la vérité, n'est-ce pas, est ailleurs et que lui, Philippe, sous ses airs de vieux jésuite défroqué, l'a vue; cette meyronnissienne capacité (1) au ridicule le plus évident («splendide, l'acajou, comme l'acacia c'est bon pour les joues», p. 31 ou «Comment ça s'enchaîne, voilà le problème», p. 30 ou enfin «Oui, des hommes sombres, ces patrons mutiques», p. 16), jouant la ritournelle bien connue de l'insignifiance nombriliste, cette débauche d'effets d'un écrivain bientôt centenaire, à moins qu'il n'ait déjà dépassé le siècle, a toutefois suffi pour qu'un Jean-Louis Kuffer, d'habitude un peu plus attentif à ce qu'il lit, ne trouve rien à redire à ce livre plaisant mais totalement insignifiant (plutôt «épatant à ses yeux), ni roman, ni essai, ni même mémoires mais seulement cela : un texte, un de plus, de PS (c'est volontaire, il paraît que cela fait enrager le Doge qui signe toujours Ph.S.), Philippe Sollers, vieille carne qui n'aura jamais copulé qu'avec l'image renvoyée par son miroir. Bruno Frappat, dans un article dégoulinant de componction paru dans La Croix, rattache ce bretteur à la lame de Petit Poucet érotomane au Verbe tel qu'il éblouit les premiers versets de l'évangile de saint Jean. Rien de moins ! Si le ridicule ne tue pas, il devrait au moins parvenir à crucifier ces vieilles punaises de sacristie sur le tableau en liège du catholicisme social, fraternitatif, alternatif, consensuel, bref, progressiste, sans doute la plus belle et redoutable invention du démon pour détruire son antique ennemi.
Sollers ? : «Des écrits indigents mais de l'entregent», nous dit Delphine Peras dans Lire : la formule, rime pauvre à la clé (nous aurions préféré une autre chute : pourquoi pas avec le terme entrejambe ?), qui sent sa petite eau de Cologne journalistique, résume pourtant non seulement le personnage mais aussi l'écrivain que Sollers n'aura probablement été qu'en rêve, en mauvais rêve. Voyez les ombres qu'il convoque à son chevet de mourant qui, comme Valdemar, n'en finit pas de crever et le beugle dans toutes les officines éditoriales, une vraie théorie d'âmes dolentes hurlant pour que nous gardions quelque souvenir d'elles : Deleuze, Althusser, Lacan, Barthes, Derrida, Ponge et tant d'autres, déjà morts et oubliés comme l'est le fantôme révolutionnaire nourrissant une ombre de pensée, Alain Badiou, qu'il ridiculise volontairement (c'est tout de même assez facile de crier haro non point tant sur des baudets que sur de semblables hongres) ou bien involontairement, en glissant, sous les petits pieds de l'aîné, un tabouret qui permettra à celui-ci de se hisser jusqu'à l'oreille velue de Sollers, pourtant pas aussi étiré, sinon par sa vanité surnaturelle, qu'une figure du Greco. Aragon m'a tutoyé, et puis c'est Paulhan qui m'a fait la bise, Mauriac qui m'a offert un déjeuner, Foucault qui m'a dédicacé ses meilleurs livres, Bataille qui m'a refilé une de ses maîtresses, Céline qui m'a demandé de prendre un taxi pour venir faire chez lui la causette. Cette confuse macération dans le bocal des maîtres compose un livre, a même trouvé un éditeur, Plon qui, naguère, éditait Georges Bernanos (abordé une seule fois par Sollers, par le trou de serrure habituel auquel notre faune décati colle tous ses organes : mort et sexe !, p. 139).


Notes :
(1) Bien sûr, je pense qu'il s'agit d'être précis et donc de rétablir une vérité : François Meyronnis, inversant à tour de plume, a copié les livres de son maître insigne qu'il a même appris durant de longues soirées de veille. Il faut donc rendre à PS ce qui n'est pas à FM, ce qui n'est même plus à FM, cette bizarrerie d'un grotesque consommé qui pouvait pourtant paraître comme son unique trait de génie stylistique : franchement dommage et pas très reconnaissante, l'inversion qui se précipite dans le giron de papa, pour le dire avec les mots et les tours du petit François...

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