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Intimidation politique

Publié le 20 avril 2010 par Toulouseweb
Intimidation politiqueEADS va tenter sa chance sur le marché américain des ravitailleurs

Alea jacta est : EADS, récemment abandonné au milieu du gué par son partenaire Northrop Grumman, va quand męme soumettre une offre au Pentagone dans le cadre du remplacement des ravitailleurs en vol KC-135R. Une décision trčs audacieuse, sachant que les termes de l’appel d’offres tendent ŕ favoriser le Boeing KC-767A, alias NextGen Tanker. Ce dernier, plus petit que son rival, serait a priori suffisant en performances mais sensiblement moins cher.

Les risques pris par EADS sont-ils justifiés ? Sa victoire est-elle possible, dans un contexte de fort patriotisme économique ? Un échec serait-il durablement dommageable, notamment en termes d’image ? Les questions se bousculent, sachant que le fait de ne pas renoncer permet aussi ŕ l’Europe d’afficher courage et détermination. Ce qui est bon ŕ prendre.

Le département américain de la Défense n’appréciait gučre l’idée de devoir choisir entre Boeing ...et Boeing. A Washington, un collaborateur de Robert Gates, secrétaire d’Etat ŕ la Défense, vient de tout résumer en un minimum de mots : la concurrence est bénéfique aux contribuables. Si ce n’est, autant le dire clairement, que le risque est grand qu’EADS serve ŕ sauver la face tout en jouant bien involontairement le rôle de faire-valoir au profit de Boeing.

En forçant le trait, on pourrait dire qu’il n’est pas vraiment nécessaire de comparer les mérites techniques et opérationnels des deux concurrents. Le choix sera en effet politique –en grande partie- et énoncé dans un contexte trčs émotionnel. EADS est d’ailleurs la cible d’une vaste opération d’intimidation qui se déroule aussi discrčtement que possible, appuyée par des sénateurs et membres du Congrčs qui ne s’embarrassent pas de précautions oratoires.

Le contexte est rude, voire violent, sans ętre contré avec suffisamment de force par les Européens. Au-delŕ du discours officiel, il faut bien admettre que le tandem EADS/Airbus souffre aux Etats-Unis d’une réputation, au demeurant injustifiée, de groupe étatique, subventionné et, injure supręme, Ťsocialisteť. Ses productions seraient lourdement soutenues par des fonds publics et, dans le cas précis des ravitailleurs, l’offre annoncée pour le 9 juillet risquerait de casser les prix, les contribuables français étant chargés de faire l’appoint. Les contribuables français, et non pas ceux des autres pays Airbus, EADS et Airbus étant vus comme strictement français ou, au minimum, téléguidés depuis Paris.

Cette théorie est ridicule, certes, mais néanmoins solidement ancrée dans les esprits américains. Au plan politique, la droite républicaine, vicéralement opposée ŕ Barack Obama, traite constamment le Président de Ťsocialisteť, une véritable injure dans le jargon local, associée, par exemple, ŕ la réforme de la protection sociale qui vient d’ętre approuvée de justesse. Un Président socialiste pourrait-il approuver un contrat de 35 milliards de dollars confié ŕ un groupe européen précisément réputé Ťsocialisteť ? La question peut paraître simpliste, voire ridicule, mais, malheureusement, elle ne l’est pas.

Les observateurs les plus au fait des intrigues ourdies dans les antichambres du pouvoir se demandent d’ailleurs si Northrop Grumman n’aurait pas abandonné EADS par crainte de représailles. Ce qui expliquerait aussi le refus d’autres industriels sollicités, notamment L-3 Communications.

En cas de victoire, le KC-45A, A330-200 militarisé et fortement américanisé, serait assemblé dans l’Alabama. Le programme (179 avions pour le premier lot) ferait appel ŕ plus de 200 grands fournisseurs ŕ travers le pays et créerait de nombreux emplois. Cette réalité économique est contestée et souvent accompagnée de commentaires acerbes, injustes, voire empreints de méchanceté.

Certains commentateurs américains ne se lassent pas d’évoquer les difficultés de l’A400M, ŕ l’image disent-ils des dérapages dont le Pentagone serait victime en cas de choix de l’offre européenne. DE męme, ils détaillent inlassablement les retards de production de l’A380. Mais, bien entendu, ils ne disent rien des grandes difficultés du Boeing 787 et d’autres échecs récents vécus par l’industrie aérospatiale américaine. Pas plus qu’ils n’évoquent la participation de pays européens au programme d’avion de combat F-35 Joint Strike Fighter.

C’est une constante : la mode, les parfums aux Français, les matériels de Défense aux Américains. Le ridicule ne tue pas mais il fait beaucoup de dégâts.

Pierre Sparaco-AeroMorning



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