Le cancan du Coderc est une chronique hebdomadaire par Pascal Serre
Woyageurs à la prunelle discrète, la terrasse d’un café est, pour nous, un observatoire et une agora propices aux joutes verbales méridionales. Nous n’en connaissions ni les maquignonnages, ni les invectives maladroites qui heurtent nos sensibilités. Notre sujet était tout trouvé : l’échange de courrier entre Michel Moyrand et la propriétaire de l'enseigne Flo d’Avril.
Quand j’ai fait mon tour des popotes, comme chaque vendredi en fin de journée les cinq compères étaient unanimement remontés comme des pendules : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire entre Michel Moyrand et Florence Durant ? » Gardant toutes les saveurs du muscadet pour le lendemain je concluais : « On en parle demain, au Coderc, à 10 heures. » Je ne croyais pas si bien dire.Samedi 24 avril. Avec nos facéties, nos satires qui se refusent à médire mais chagrinent les esprits enclins aux despotismes nous ne prétendons point connaître la critique qui blesse mais, seulement, en ce siècle fertile en sots admirateurs ou contestataires aux ambitions voilées nous sommes prompts au festin joyeux des terrasses de cafés de notre place du Coderc. La table et les chaises sacrées devenant un mystérieux moment où l’on commence à vivre notre univers, en chantant nos ignorances de l’obscur sillon d’où nous souhaiterions extraire nos amis à la crinière fumante.
Le soleil est au zénith et nous rapprochons le parasol afin qu'il ne réchauffe pas trop vite la bouteille de muscadet qui vient d’être posée dans un seau à glace frappée de toutes nos convoitises.
Florence et Michel sur la place publique
Nous sommes au complet. Six hommes qui se laissent bichonner la face par quelques rayons buissonniers et regardent défiler visages inconnus et connus de leur ville. De grandes salutations, des poignets de mains, des propos sans destin mais, déjà le sentiment d’être occupé par quelques choses d'importance.
Tout d’abord, la première « santé » immédiatement enchaînée par un brouhaha de paroles qui s’entrechoquent. Ensuite, la mise en ordre des passions car le sujet est grave : l’échange de lettres entre l’honorable maire de Périgueux et une sympathique commerçante d’une place autre que la notre, celle de la Clautre et dénommée Florence Durand. Le sujet : la hausse de la redevance du droit de terrasse imposée aux cafetiers et restaurateurs. Celle-ci présente une hausse de + 66% ! Oui, vous avez bien lu… + 66%.Des menaces de poursuites judiciaires ?
Christian, en venant de Saint-Georges est passé prendre un café chez Florence Durand ou plutôt Flo d’Avril et il embraye : « Bien il faut savoir que je connais la maison car ma défunte femme y allait régulièrement. Elle a ouvert il y a quatorze ans et ce n’est pas son genre de faire du tapage. Elle a remis en main propre à Michel Moyrand une lettre où elle dénonçait cette hausse. C’est vrai qu’elle a mis en marge que le maire n’était plus autorisé à venir chez elle… Et elle a affiché la lettre. Sur ce, le maire lui a adressé une lettre recommandée rappelant que c’était une discrimination contraire à la loi et passible de poursuites judiciaires. »Une lettre remise en main propre
René était au courant par la presse et quelques indiscrétions : « Savez-vous que c’est Moyrand qui a informé la presse de cet échange de courrier ? » Bernard qui a travaillé à la municipalité sous Guéna rétorque : « j’ai entendu parler de ça. Mais il a pété un cable Moyrand ? C’est quoi tout ça ? Jamais on aurait vu ça sous Guéna et même sous Darcos. Oh ils ne se seraient pas déplacés mais ils auraient envoyé un adjoint pour que tout ceci prenne une tournure plus décente. »Alain, l’ancien commerçant de la rue Taillefer est aussi au courant et s’empresse de dire : « Et Moyrand a demandé que sa lettre soit affichée dans le magasin de Florence Durand. Sur le plan juridique on peut pas lui donner tort mais c’est pas une attitude très constructive. Bonjour pour l’ouverture d’esprit et le dialogue ! » Jean-Paul rapporte que dans son quartier de Saint-Martin tout ceci ne sent pas très bon : « Ma femme est allée chez cette commerçante et elle m’a dit qu’elle n’était pas du genre à polémiquer. Elle s’est exprimée et, je confirme qu'elle a remis la lettre en main propre au maire. »
Les médias locaux et nationaux au rendez-vous
Christian revient à la charge : « quelle que soit l’augmentation il n’y aurait eu aucune lettre d’information et le placier serait passé pour récolter l’impôt tout en informant les cafetiers et restaurateurs de l’augmentation. C’est une méthode un peu cavalière. Florence Durand fête aujourd’hui même son 49ème anniversaire et les 14 ans de sa boutique. Elle a même affiché la lettre de Moyrand avant de l’avoir reçue officiellement. Les deux lettres sont affichées et Florence Durand se trouve assaillie par les médias locaux et même nationaux car cette histoire est pour le moins grotesque. D’ailleurs, elle m’a dit que monsieur Moyrand pouvait venir quand il le souhaitait mais c’est vrai que le maire elle l’a un peu en travers. »René reprend : « Quel que soit le montant de l’augmentation et la lettre de cette dame, le maire a perdu les pédales et son attitude est inacceptable de mon point de vue. Je ne le comprends pas. »
Alain et Bernard se disent outrés par ces procédés et craignent pour l’avenir : « Mais où on va ? Évidemment que 66 % de hausse sur une taxe c’est difficile à digérer. Certes, la colère de Florence Durand l’a emporté sur le langage ampoulé et biaisé des politiques. Mais peut-on encore faire une critique sans tomber sur la vindicte et une fatwa quelconque des politiques ? Ne se disent-ils pas ouverts au dialogue et plein de vertus qu’ils semblent de moins en moins appliquer ? Il y a de quoi se poser des questions. »
Le flacon de muscadet est vide
La discussion est vive entre nous six. Tout le monde s’accordant sur l’absence de maîtrise du maire et la disproportion de la réplique à une lettre qui traduit plus un désarroi et un raz-le-bol qu’une position partisane contre la municipalité. Avec un peu d’humour et de dialogue tout ceci aurait été une tempête dans un verre d’eau.Le flacon de muscadet est vide. Le voyage peut désormais débuter. Pour nous, la guerre des terrasses s’arrêtera là avec une déception pour ces histoires clochemerlesques qui font aussi notre régal. Mais quel dommage ! Nous regardons notre terrasse – celle du Coderc – et constatons que notre muscadet n’a pas encore été augmenté de + 66%. Ouf car on a eu peur !
Auteur : Pascal SERRE

Pascal SERRE
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