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La coolitude; interview de Khal TORABULLY par Patricia Laranco .

Par Ananda

1. Khal Torabully, j'aimerais, tout d'abord, que vous vous présentiez (éléments de biographie)

Pardonnez-moi ma franchise…L’exercice de présentation n’est pas celui que je préfère. Car il est toujours difficile de parler de soi. Donc, ne m’en veuillez pas si je schématise : j’ai vu le jour à Maurice, j’ai étudié et publié à Lyon, en France, et j’ai navigué entre ces deux lieux et d’autres espaces, d’autres imaginaires. La vie a tôt induit en moi le désir du déplacement, et tôt aussi, la nécessité d’ancrer les diversités du monde dans ma perception. J’ai écrit une vingtaine d’ouvrages dont un dictionnaire de poche, égalitaire et poétique, de la francophonie, coécrit un essai sur la coolitude, une nouvelle approche de l’humanisme du Divers, et écrit et réalisé des documentaires sur Malcolm de Chazal et La Mémoire maritime des arabes, parmi d’autres. J’ai aussi coécrit un documentaire sur les indiens de Guadeloupe. Je suis en train de mettre un roman sur l’établi.

2. D'où vous est venu le "virus" de la poésie? Et à quelle époque de votre vie ?

On ne prend pas le virus de la poésie. C’est un « organe » qui est en vous, au même titre que vos poumons, vos yeux ou votre cœur. J’ai toujours eu cette conviction, depuis tout petit, car je vivais, sentais, voyais les choses, le monde de façon particulière, de manière très perceptible pour que très tôt on m’affuble du sobriquet de « Khalil Gibran », ce poète libanais qui a écrit Le Prophète… En tout cas, les lectures, les rencontres, la sensibilité, la réflexion, le statut de mon père, trinidadien déraciné à Maurice, la diversité culturelle de cette petite île, les langues, les coutumes, les religions, les métissages culinaires… tout ce magma a déversé en mon être un torrent de signifiants et de signifiés qui ont été ma sève d’humanité, me poussant à articuler des mots en poèmes… Je pense que vivre en milieu Divers, comme à Maurice, potentiellement, se sentir situé entre Asie, Europe, Afrique, et monde arabo-musulman, vous donne la sensation de baigner à profusion dans les signes mosaïques, je veux dire, physiquement, existentiellement, de façon sensuelle, alors que cela doit être plus intellectuelle comme sensation dans des pays continentaux d’Europe, exceptés des pays comme l’Italie (voire l’Espagne) où l’on sent cette imprégnation de la culture, parfois des cultures, mais ici, de façon plus intégrée à une culture dominante, alors qu’à Maurice, on sent les espaces distincts des cultures d’ailleurs… Cela stimule énormément l’envie de brasser les signes, d’en faire des poèmes.

3.Quels poètes vous ont marqué décisivement et ont exercé sur vous une influence (mauriciens et autres) ?

Au tout début, je mentionnerai Shakespeare, Chaucer (appréhendé en vieil anglais), puis Blake, Wordsworth, Yeats, et Byron, car j’ai eu contact tôt au collège avec ces auteurs britanniques. Mais assez tôt, aussi, Baudelaire, Prévert, Apollinaire, Malcolm de Chazal, Robert Edward Hart, Iqbal, Tagore, parmi les plus probants. Ensuite, lors de mes études universitaires, Saint John Perse, Hugo, Ritsos, Rilke, les auteurs de haïkus et de tankas, Pound, et surtout, T.S. Eliot, que j’ai abordé à la fois comme créatif et comme critique. Ce poète américain naturalisé britannique a posé des réflexions qui restent d’actualité. Surtout la relation entre le talent individuel et la tradition, la relation entre le signifiant et le signifié en ars poetica. Son poème The Waste Land demeure pour moi un texte de référence, même s’il a déclenché des polémiques. Et bien sûr, il y a le grand Césaire, l’incomparable poète, humain et fraternel, avec ce verbe inspirant, dense, majestueux. Digne…

4.Comment ressentez-vous votre lien avec l'Inde ?

L’Inde est une partie de moi. J’ajoute tout de suite que la Grande Péninsule, si proche de mon île natale, est vécue par moi comme un espace de la diversité, en regard à ses nombreuses religions, ethnies, langues. Je me réfère à elle en tant que les Indes, pour bien marquer que ce pays n’est pas monolithique. Je ne m’enferme donc pas dans des nostalgies sans fin ni dans un désir de récupérer une part manquante. Avec les migrations, je m’ancre aux Indes, c’est-à-dire, à un espace en mouvement, dans la mise en relation, et poursuis la diversité avec l’espace natal, aussi, qui en brasse d’autres. Mon lien avec la France et sa littérature, de même qu’avec les autres contrées culturelles participe du même souci d’ouverture. Dans l’essence, les Indes, pour moi, c’est la mise en relation, dans ses arts comme dans son architecture. Je pense que l’imaginaire indien est essentiellement baroque, ce qui permet à un artiste, à un auteur, à un poète de penser la diversité, de se livrer à des expérimentations inouïes. Au Portugal, le meuble baroque est aussi appelé meuble indien… L’Inde des Maharajas a certes façonné une partie de mon réalisme merveilleux, tout comme l’Inde d’Alexandre le Grand, celle des Moghuls, des turco-mongols, des dravidiens, des Mille et une Nuits, de Laila et Majnun, des britanniques, tout comme celle de Bollywood et de l’informatique. J’ai côtoyé la langue hindi, le tamil, l’ourdou, le gujérati, le marathi, ainsi que les musiques karnatiques, commerciales, le ghazal et le qawal, sans parler des tonalités actuelles, qui brassent le flamenco, le rap, le ragga voire lé séga de Maurice. L’Inde est corallienne, ancrée mais ouverte aux courants. C’est un des pays qui a déclenché la mondialistation, poussant Colomb vers l’Atlantique, Da Gama ver le cap de Bonne Espérance, les ottomans, les perses etles arabes vers ses ports chargés d’épices et d’autres richesses . Elle a son Taj Mahal, joyau de l’art musulman, métis dans son essence, car brassant le mongol, le persan, l’indien, de même que ses églises et ses temples millénaires, hindouistes, tamouls, bouddhistes… L’Inde est pour moi ce pays qui brasse les couleurs, les sons, les épices, les époques et les épopées. C’est son génie : brasser. Le curry ou colombo ou massala est un mélange d’épices mondialement célèbre. On brasse, on relie, on s’investit d’autres cultures. Je n’ingore pas non non plus qu’on y retrouve des extrémistes aussi, mais il y a ce mouvement fondamental indien qui est de brasser des apports internes et externes, comme le font les films de Bollywood actuellement. Par ailleurs, les auteurs d’origine indienne donnent à la littérature de langue anglaise des textes où le Divers est magnifiquement mis en espace. Elle a certes ses réfractions, qui sont aussi à méditer. Mon destin de poète n’est pas de me fossiliser sur le passé de ce grand pays, mais de conjuguer encore plus les Indes, les conjoindre avec les Afriques, les Europes, les Amériques, les Antilles, l’espace arabo-musulman… Car les Indes actuelles poursuivent une route assez intéressante, avec des dérives sectaires que je réprouve, certes, mais de façon remarquable dans de nombreux secteurs. C’est une grande démocratie, avec ses interrogations, ses régressions, ses avancées aussi.

5.Votre lien à la langue française ? Pourquoi avez-vous choisi cette dernière ?

Le français est quasiment une langue d’enfance, à défaut d’être une langue maternelle, pour moi. Il est vrai que mon père était anglophone, mais il parlait aussi le français pour ses affaires et il était propriétaire du Citoyen, quotidien national mauricien, qui paraissait en langue française. Il y publiait Malcolm de Chazal, Robert Edward Hart, des auteurs mauriciens, ouvrait ses pages aux débats sur l’indépendance de l’île. La radio mauricienne émettait et émet encore beaucoup en français (cette part est prédominante de nos jours). A l’école maternelle, j’apprenais des rudiments du français, et davantage dès l’école primaire. Le créole est une langue faite essentiellement de mots français. C’est surtout au collège que j’ai abordé des auteurs comme Camus, Molière, Racine, et lu des poètes qui m’ont charmé. Il est vrai que nous héritions de mai 68 avec quelques années de retard à Maurice. Cette langue convoyait surtout, à nous jeunes en mal d’idées et de repères, des concepts de révolution et de contestation. Cela a été une expérience marquante pour moi, qui ai commencé la grève nationale dans mon collège, qui allait faire chanceler le gouvernement de l’époque et instaurer l’éducation gratuite. Il faut dire que nous avions des professeurs de français émérites, comme le breton Alix ou le mauricien Joomun. De formidables pédagogues, amoureux de cette langue, et leur amour a été contagieux… Vous parlez de choix et vous avez raison, car j’avais deux autres langues à ma disposition, pour écrire des poèmes : l’anglais et le créole. J’écrivais abondamment dans la langue de Shakespeare pour la bonne raison qu’à cette époque des années 70, la plupart des gens de la communauté indienne se reconnaissait dans la langue anglaise, pour des raisons historiques, car l’anglais était le médium dans lequel l’engagé ou le coolie rédigeait ses revendications. Alors que ceux qui lui rendaient la vie amère prônaient le français. On refusait même de publier des indo-mauriciens en français, dans un quotidien réputé dans le monde francophone comme Le Cernéen. Le tout premier poème que j’ai publié était en français, car un ami m’avait demandé un poème en français pour le magazine de la Maison des Jeunes de Port-Louis, soutenue par les services culturels français.

C’est le choix du pays d’études qui a été déterminant pour moi. J’aurais pu aller étudier en Angleterre et je pense que les idées associées au français m’ont poussé vers la France. Mais je tiens à faire ressortir que mon tout premier recueil parut en anglais, aidé par M. Moulin, un extraordinaire professeur de traduction… Mais tout de suite après ce baptême de feu, je publiai Fausse-île I, puis Fausse-île II, toujours avec l’aide de l’Université Lumière Lyon II. Puis suivirent d’autres textes en français.

6.Qu'est-ce qui, selon vous, distingue la poésie mauricienne ?

La poésie mauricienne est souvent un chant du manque. Ou un chant de l’ailleurs, quand elle n’est pas une exploration de l’insularité ou de la mosaïque du peuple. Au-delà de nos auteurs qui ont chanté l’exotisme intérieur des autres ou les paysages charmeurs de cette belle île, si sensuelle, je pense ressentir un appel intime à une mise en relation avec l’altérité et un besoin de se conjoindre à des espaces plus vastes, celui des origines ou celui désiré, imaginé.

Au pays même, cette poésie chante souvent un autre manque : manque d’audibilité du poète, parfois la solitude de celui-ci, souvent à l’écart de la Cîté dans un pays conçu comme un espace utilitariste. Elle est aussi empreinte d’un manque de visibilité, car cet Autre fondateur, au-delà de la barrière de corail, est secrètement sollicité dans cette poésie marquée par son lieu et son Histoire restreints. Ces derniers temps, cependant, je lis davantage de « travail de réflexion » sur la matière poétique, des explorations ludiques, parfois un peu décousues et pas toujours motivées, mais des poètes qui essaient de garder haut le flambeau. Je nommerai, au passage, Umar Timol, Sedley Assone, Linley Raynal (tôt disparu), Yusuf Kadel, Michel Ducasse et tout un groupe d’auteurs qui contribuent régulièrement à des journaux et magazines, dont Point Barre, de belle facture. Il ya aussi des journaux, comme l’Express qui accueillent régulièrement des poètes, et cela s’inscrit dans une tradition de presse que je trouve très honorable.

7. Veuillez me raconter l'histoire de la coolitude (chronologiquement)…

J’écrivais en ligne de mire, l’imaginaire manquant de mon île, je veux dire par là, je compensai par la poésie ce que l’Histoire ne m’avait pas révélé de mon pays natal, de ma personne à moitié étrangère sur le sol mauricien, de la diversité qui m’environnait. En 1989, à Lyon, lors du bicentenaire de la Révolution, que l’on célébrait en France, je me suis demandé quel moment fondateur restait dans les limbes dans les textes mauriciens. J’ai touché du doigt les migrations des engagés après l’abolition de l’esclavage. Et j’ai remarqué qu’il y avait un malaise, comme une difficulté à prendre la parole à ce sujet, tant le passé et ses souffrances pesaient lourd. Le non-dit blesse… On n’avait pas de texte littéraire sur cet épisode déterminant de l’histoire mauricienne. Et je pensais qu’il fallait m’attaquer à cette question de façon poétique.

J’ai remarqué qu’ailleurs, souvent, cette histoire restait taboue… J’ai d’emblée placé cette écriture et sous l’angle de la commémoration et de la relation, sans jamais rien connaître des écritures de créolité/créolisation de mes cousins antillais. La coolitude célèbre la mémoire du coolie ET sa part de rencontres avec l’autre, pour l’élaboration des sociétés coralliennes, plurielles. J’y inscris aussi un pardon pour le négrier reconverti, un chant pour la Chine et ses engagés, et l’esclave. L’idée prédominante est donc l’altérité, la célébration de la diversité, la conjonction et non la concurrence des mémoires.

8.Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de forger le vocable de "coolitude" ? A quoi le faites-vous correspondre ? A quelles nécessités répond-t-il ?

Il y avait un manque dans l’Histoire, dans la pensée, comme je l’ai exprimé en amont, et on forge un néologisme pour compenser celui-ci. Il fallait trouver aussi un concept nouveau, inédit. Coolitude, come vous le savez, inclut le mot coolie, et fait référence d’emblée à ce coolie ou engagé venu travailler dans les colonies pour un salaire de misère. Il était engagé sur contrat, donc son expérience s’élargit à celle de tout être humain imbriqué dans une histoire de main-d’oeuvre après l’esclavage, mais aussi de nos jours, car on retrouve souvent des configurations qui rappellent cette époque. Les premiers textes coloniaux parlant d’engagés à Maurice font état de coolies ou hill coolies. J’ai donc privilégié ce terme car il était historiquement avéré. En même temps, en faisant référence à un vocable anglais, cool, ou la cool attitude, on pouvait y lire l’esprit de discursification reposant sur le pardon, sur une attitude non-violente pour un épisode très dur des relations entre les humains. Depuis l’invention de ce mot, il a été repris aussi pour dénoter un style de musique, de cinématographie, une attitude décontractée, non-violente, qui rejoint l’esprit d’ahimsa de Gandhi. Ces deux aspects sont à la base de la coolitude. Mais je privilégie mon champ d’analyse, qui est la mise en relation de l’engagé avec d’autres imaginaires et cultures.

9.Pourquoi le choix du mot "coolitude" plutôt que, par exemple, celui d'"indianitude" ?

Indianitude ou indianité fait penser à l’Inde, à une célébration du pays perdu, on y entend aussi la nationalité indienne, un retour vers l’Inde, parfois une négation de la coupure de la migration : la plupart des engagés indiens ont bravé les eaux noires, la kala pani, et ont dû s’ancrer dans de pays divers : Réunion, côte est d’Afrique, Afrique du Sud, les Antilles, Fiji, la Malaisie… Le premier réflexe est de l’ordre de l’ontogenèse, du retour vers les origines. On recouvre ce que l’on a perdu dans les flots. Mais grande aussi est la tentation de nier la coupure du voyage, ce traumatisme de l’exil, et de figer (et se figer avec) une certaine Inde partout. C’est le choix de l’enfermement. Je ne dis pas que l’on ne peut pas retourner aux Indes, ni prendre sa nationalité, mais il est important de le faire dans le processus de la mise en relation, et non au nom d’une pureté ethnique ou autre. Il y a eu l’indianité, qui était nécessaire car il a eu un processus de déculturation très puissant, comme la négritude fut nécessaire pour rappeler le respect de l’ensemble des valeurs des noirs. Mais prôner le retour aux terres ancestrales c’est une vision étriquée de l’Histoire et des identités dans la marmite des mondialisations. Le statut du coolie permet donc d’agir comme une « case vide » qui permet à toute personne ayant été migrant, contractuel ou non (car le coolie avait un contrat et il est l’ancêtre des migrants embauchés d’un pays à l’autre avec un contrat, c’est ce que les anglais appelaient la Grande Expérience après l’abolition de l’esclavage, car de là dépendait l’avenir du travail salarié après l’esclavage). Celle-ci peut être breton, lorrain, chinois, japonais, portugais, mozambicain, malgache, indien… Il est vrai que la plupart des engagés furent indiens, et cela je ne peux le nier. Mais, je garde la poétique ouverte sur l’altérité.

10. Coolitude et Négritude : qu'avez-vous à dire à propos d'Aimé Césaire, qui vient de disparaître ? En quoi vous influença-t-il ?

J’ai découvert Césaire sur le tard, notamment dans les années 90. Son Cahier d’un retour au pays natal constitue un chef d’œuvre, le texte le plus construit d’un cri humain, pour la reconnaissance des noirs, mais aussi au-delà de cet engagement, une authentique œuvre de grande envergure. Son lyrisme et son travail langagier, son rythme et son symbolisme profond, marqueur souvent d’un authentique surréalisme du sud, d’un surréalisme de combat, reste un texte d’une remarquable et lancinante beauté pour moi. J’ai rencontré Césaire quand il était maire de Fort de France, et cette rencontre forte, fraternelle a donné Chair corail, fragments coolies, écrit en Guadeloupe et Martinique. Ce texte est écrit dans la continuité de la négritude plurielle du chantre antillais, un homme d’une grande humanité. Un très grand. Son ouverture m’a touché au plus profond de mon être de poète. Je ne peux parler d’influence directe sinon dans une intertextualité voulue, dans une perspective dialogique de deux inventions, négritude et coolitude. Si je récuse l’aspect réducteur d’une essence, je reconnais que Césaire se devait de lancer ce cri nègre à la face du monde, et de forger le néologisme négritude. Il y a une similarité phonique et lexicale entre négritude et coolitude. C’est, inconsciemment, une influence césairienne. Mais comme je l’ai précisé, la coolitude refuse tout essentialisme, tout enfermement sur une couleur de peau ou un lieu, et s’inscrit dans une dynamique dialogique avec l’altérité. Mais Césaire demeure. Je lui rends hommage dans mon dernier livre, Cahier d’un (impossible) retour au pays natal, récemment paru aux éditions KA, à La Réunion. C’est un texte qui donne la parole et un imaginaire poétique aux chagossiens, ou ex-habitants de Diégo Garcia, cette île de l’océan Indien, confisquée par les anglais et louée aux américains, et qui sert de base militaire avec facilité nucléaire et cela met en péril notre attachement au concept « océan indien, océan de paix »…

11.Coolitude et créolité. Que pensez-vous de ceux -mauriciens ou réunionnais - qui écrivent en langue créole ? Avez-vous, vous-même, écrit en créole mauricien ?

Je pense que toute langue mérite son poète, et c’est une donnée universelle. Le créole est une langue de création, qui touche dans divers registres, comme je l’ai constaté dernièrement dans des rencontres et lectures poétiques à Maurice, en France et en Espagne, où j’ai dit des textes en créole. Je trouve que les écrivains créoles sont des bardes d’une langue en évolution constante. Il y a certes le problème du lectorat plus large, mais je trouve que cela est largement compensé par le plaisir de l’écriture dans une langue qui fait corps avec le poète. J’ai écrit Kot sa parol la en créole, et j’ai un autre texte créole sur l’établi de l’éditeur, Dernier zour dan la vi Ratsitatane. Le fait de continuer à écrire dans cette langue, que d’autres pratiquent, est un attachement à défende une langue, et plus excitant encore, à lui décliner des possibilités d’expression, c’est comme écrire dans une langue encore neuve, car sa tradition littéraire est encore à établir… Je pense que la créolité dépasse l’aspect linguistique aussi, il est un fait sociologique, anthropologique et culturel. Il est important de bien distinguer les éléments constitutifs de ce concept, car il n’a pas livré tous ses potentiels de réflexions et de créations, tout en sachant qu’il est une configuration du processus plus vaste de la créolisation.

12.La coolitude est-elle un mouvement de libération de la parole, les indiens ayant été, très longtemps, les "grands muets" de la littérature mauricienne ?

Presque tout écrit procède du cri, souvent étouffé, d’un manque-à-être. Elle part d’une faille, d’un constat de déficit à combler avec des mots, qui peuvent donner de la littérature suivant les cas. Je pense qu’avant de prôner un « mouvement de libération », je propose une analyse objective de faits historiques, sociologiques, culturels liés à un moment précis de l’Histoire, celui qui suit l’abolition de l’esclavage. Comme les anglais procédaient à ce qu’ils ont appelé « la Grande Expérience», c’est-à-dire, à l’introduction d’un salariat au plan international dans le sillage de l’esclavage, instant capital pour les autres migrations (irlandaise, polonaise, chinoise, normande, congolaise etc), il est important que l’on sache exactement comment une page de l’Histoire contemporaine a été écrite, avec des conséquences sur la démographie, l’économie, la politique, la culture de nombreux pays. Il est entendu que les engagés ou coolies les plus nombreux furent les indiens et les chinois, et leur parole était en souffrance, car ceux et celles issues de l’esclavage ont connu une libération par le verbe ou les armes (je pense à Haïti, par exemple). Les engagés d’origine indienne, à l’exception de textes de Naipaul à Trinidad (qui minorait paradoxalement la coolitude tout en étant le précurseur romanesque de cette poétique) ou de Dabybeen en Guyane, n’avaient pas dit leur page manquante. C’est donc une parole fondatrice, de la sorte que permet la littérature en livrant un récit fondateur, un référent dans l’imaginaire des peuples. Il est entendu que le poète est souvent un précurseur, un visionnaire et il faut du temps pour que sa construction puisse cheminer dans les consciences. Incontestablement, la coolitude a donné un champ de créations et d’analyses qui ne cesse de s’amplifier, et il est incontestable qu’elle libère un dire fondateur et riche en promesses.

J’ai toujours pratiqué une approche gandhienne de l’écriture, c’est-à-dire, donner des mots à ceux qui en sont privés, qui sont les laissés pour compte des littératures ou des événements. D’où mes textes sur Cuba, les étudiants chinois lors de Tien Amen, les drames palestinien et algérien, ou récemment, des chagossiens. J’ai terminé un texte qui s’intitule Un Tango pour Naples, ville que je trouve exemplaire pour les migrations, qui est un chant pour tous ces migrants de l’ombre de la mondialisation. Je me préoccupe des parias, de tous les parias de l’Histoire, des mondialisations, des exclusions. Je n’oublie pas la dimension esthétique de la poésie, mais je trouve injuste que les plus « démunis » doivent être privés de leur part de parole, de discours, de littérature, de poésie. Il n’y a pas d’intouchables en langue pour moi. Ecrire sur les engagés, les mettre en relation avec les esclaves, car cela n’avait jamais été touché en littérature, à l’exception de textes romanesques postcoloniaux de V.S. Naipaul entre descendants de coolies et d’esclaves, c’était rompre ce silence et promouvoir des échanges nécessaires pour un mieux-être aujourd’hui.

13.N'est-ce pas difficile d'écrire dans un espace-mosaïque tel que l'Ile Maurice ? Est-ce une source de richesse, d'inventivité accrue, ou la source d'une certaine confusion, d'une forme d'imprécision, de flou ?

Quand, enfant et jeune homme, j’ai écrit dans cette île corallienne – par là j’entends une métaphore de la diversité, car le corail est ancré et fluide, il revête diverses formes et couleurs, il peut être mou ou dur, il est fait d’une symbiose entre un phytoplancton et un zooplancton, donc hybride par nature – j’ai trouvé un socle qui me portait aux grands larges, aux atolls, aux archipels et au-delà. Pour moi, l’île fut plurielle, ses signes aussi. Je ne dis pas qu’il n’existe pas le danger d’un repli sur sa « communauté », mais une fois que l’on a compris que la « communauté » elle-même est un fragment de la diversité, on peut faire soi la dialectique des identités plurielles. Le danger est de ne pas distinguer pour articuler.

14.Comment vous situez-vous par rapport à la poésie indienne ? Quels sont vos rapports avec elle ?

Je suis un héritier d’Iqbal et de Tagore aussi, tout comme j’ai été imprégné d’auteurs européens, chinois et japonais. L’océan Indien, ne l’oublions pas est l’océan de la première mondialisation. J’apprécie la tradition poétique indienne, qui est une des plus vieilles au monde. Les Védas ont été écrits en langue poétique. Lors d’un colloque sur l’imaginaire diasporique indien à Montpellier en avril 2009, Asha Pandey, universitaire indienne, m’a proposé de me traduire en hindi. Je pense que c’est un grand honneur d’être accessible dans cette langue, car ma poésie est aussi une mémoire, la première, des indiens qui franchissent le grand bleu et s’essaiment à travers la planète.

15.Quelle place tient l'Inde dans votre imaginaire et dans l'imaginaire de la coolitude ?

Cette question, Césaire me l’a posée. Je lui ai dit – comme je l’ai dit en amont de cet entre-tien – que les Indes (sa dimension plurielle, baroque,) sont un de mes référents majeurs. Elles sont ma terre de départ, de traversée et de mélange. L’engagé indien – car je me suis focalisé sur lui, étant le coolie le plus visible parmi les invisibles – est à la fois des semi-nomades, donc dans le mouvement, des tribus marginales, des parias, des gens en rupture de ban avec la société, des aventuriers, des gens kidnappés, des aristocrates déchus, des hindous, des musulmans, des tamouls franchissant les eaux noires… Ils venaient de diverses parties de l’Inde, et ont laissé des traces de cette diversité dans de nombreuses terres. De nos jours, les Indes, c’est la cuisine, une façon de vivre en se sachant dans un imaginaire mosaïque, polyphonique, plurilingue, une cinématographie qui transgresse allégrement les frontières, les codes et les langages monolingues. La coolitude part de ces Indes là et les translatent dans les ailleurs.

16.Que peut apporter, qu'apporte la coolitude à la poésie mondiale ?

Cale d’étoiles-coolitude est un texte fondateur en ce sens, tant dans la littérature indienne, mauricienne, francophone, que dans la littérature tout court. Le concept né de cet ouvrage a donné des outils de création et d’analyse, de même que des études critiques dans divers endroits du monde. Il n’existait pas de chant/champ reliant les espaces aussi divers que l’océan Indien, dans sa diversité intrinsèque, l’Afrique, les Amériques, l’espace arabo-musulman, l’Europe. J’ai écrit en tant que poète pétri d’appartenances et d’imaginaires multiples. Ma poésie est tout aussi bien ressentie, vécue profondément, en France, à Maurice, en Malaisie, en Grande Bretagne, au Maroc, à La Réunion, à Madagascar, en Colombie, en Martinique, en Guadeloupe, en Finlande, en Côte d’Ivoire, qu’en Italie ou en Belgique. Elle touche aussi bien les indiens que les sri lankais, de même que les chinois. Au fond, elle a devancé les vagues successives des mondialisations de ces dix dernières années. Elle a inspiré des textes (David Dabydeen, Amal Sewtohul), des thèses, des tableaux (Amrita Dayala), des chorégraphies (Art Academy à Maurice, par exemple). Nous la voyons inscrite dans des cursus universitaires. Elle se développera avec le temps car cette esthétique complexe est le miroir de ce temps transfrontalier, de rencontres de mémoires, d’imaginaires et d’esthétiques, où les Indes, espace des diversités, seront mises en relation avec d’autres espaces. La coolitude fournit la perspective qui manquait aux outillages conceptuels, pour appréhender une mise en relation particulière, celle des Indes plurielles avec un monde des diversités.

17.Comment définissez-vous votre souci de l'universel ?

Je suis plutôt animé du souci de la diversité, et d’un traitement égalitaire des diversités. Il y a, bien entendu des archétypes partagés par tous, qu’une œuvre peut faire « ressentir » par-delà les barrières de toutes sortes. C’est le miracle de l’art. Et aussi d’un choix esthétique, d’une poétique, d’une vision du monde. L’universel doit reconnaître aussi la part de l’autre qui le sous-tend, car il ne saurait diluer la présence humaine qui le conçoit. Les gens de la créolité ont parlé des prétentions d’œuvres de pays à culture orgueilleuse à être le critère du Beau pour tous les autres. C’est de la propagande, sauf quand un Ravi Shankar touche le cœur d’un inuit dans le froid polaire, au-delà de toute idéologie, en investissant ce nœud intrinsèquement humain qui nous lie toutes et tous. A cette tentation de l’universel, au nom de cultures dominantes, proposons un chant/champ qui agrandit l’homme dans son voyage vers soi et avec l’autre. J’accepte cet universel là, quand il est invitation au voyage, aux humanités, et non quand il est égoïsme culturel, une culture dominante qui nie le ressenti de l’autre.

18.Qu'est-ce qui, selon vous, distingue la coolitude des autres écritures mauriciennes ?

Je ne pense pas qu’il faille établir une distinction rigide.

Je pense que la coolitude, au départ, s’inscrit dans ces espaces où l’engagisme a établi le contact avec l’esclavage et le maître/le propriétaire. Elle établit une triangulation, comme je l’ai dit en 1990 dans un article, une relation triangulaire entre ces trois entités, qui rompt avec le schéma binaire du maître et de l’esclave défini par Hegel. Donc : maître-esclave-engagé. De nombreux textes, sans cet éclairage, portaient déjà cette matrice. A Maurice, on peut citer Charoux, L’Homme, Hart, Bernardin de Saint Pierre, Chazal, Cabon, Devi, Appanah Mouriquand, Raynal, Timol, Maunick, Sewtohul, Pyamootoo, Collen, Unnuth, Le Clézio… Aux Antilles, il y eut Gratiant, Condé, Confiant, à Trinidad, Naipaul et Dabydeen, Lacpatia à La Réunion… Seulement il manquait un paradigme pour corroborer ces faits et un texte pour réaliser pleinement cette esthétique. Je trouve beaucoup de répondants dans les auteurs mauriciens comme d’ailleurs, en allant de Seth, Rushdie jusqu’à Confiant, dont La Panse du chacal est un très beau roman de la coolitude. Confiant a d’ailleurs préfacé Chair corail, fragments coolies, et nous sommes assez proches de cette conception… Peut-être, cela dit, ce qui distingue davantage mon écriture, ce qu’elle dépasse toujours le cadre insulaire. J’ai écrit du dehors souvent, j’ai transgressé le lagon. Mais d’autres ont fait cela dernièrement, Devi dans son tango indien ou, brillamment, Sewtohul dans son dernier roman.

19.Qu'est-ce qui relie la coolitude aux autres écritures (poétiques en particulier) mauriciennes ?

La même intense désir de se savoir mauricien, mais mauricien non seulement par le fait d’un pays des ancêtres ou des origines, mais par une recomposition de son/ses identité(s). Il y a en ce moment une poétique qui est écrite dans la topographie de Maurice : l’Aapravasi ghat, monument pour l’engagisme, et Le Morne, monument pour la résistance à l’esclavage. C’est le seul pays au monde a avoir deux sites de cette symbolique classés par l’Unesco. J’ai beaucoup œuvré pour que ces deux sites ne donnent pas lieu à une concurrence victimaire. J’ai été membre des premières consulations pour la commission Justice et Vérité, mandatée par le gouvernement mauricien pour dépasser le traumatisme lié à l’engagisme et l’esclavage. Je pense avoir été entendu car l’état parle de ce dialogue entre esclavage et engagisme incontournable pour Maurice. Assone a écrit des textes sur l’esclavage, comme moi, et j’espère que d’autres textes viendront inspirés par l’engagisme.

20.Quel rôle, selon vous, la coolitude peut-elle tenir dans la construction de l'identité propre de la poésie (littérature) mauricienne ?

La poésie mauricienne, si elle se définit comme telle, porte en elle la coolitude, c’est à-dire les chants pluriels des migrants venus s’installer ici, donc une poésie insulaire, remuante, corallienne, ancrée dans son terreau mais fertilisé par d’autres terres fertiles de l’imaginaire.

21.Le mouvement coolitude est-il spécifiquement mauricien ? (Je fais là allusion à la diaspora indienne dans son ensemble) ?

Non, elle a des échos et des approfondissements ailleurs, en Grande Bretagne, en France, aux Etats-Unis,au Canada, aux Antilles, en Malaisie…

22.La coolitude va-t-elle dans le sens d'une poésie du métissage? (car elle suppose, quand même, le souci de s'affirmer en tant qu'indien, en tant que descendant d'engagé, de coolie) . Ressemble-t-elle à l'affirmation souvent violente, rejetante, de la négritude ?

C’est une poésie qui prône la découverte de l’autre, dans le respect de ses spécificités. Rien n’est plus triste qu’un monde « métis » qui s’assume mal, c’est-à-dire où l’on ne reconnaît rien des différences, des couleurs, des formes, des pensées, et où les valeurs liées à la blancheur dominent encore… Je ne veux pas d’une uniformité métisse, car cela ne veut pas dire l’abolition du racisme, mais parfois, les syncrétismes ne règlent pas tous les problèmes. Je prends un exemple culinaire, si on mange du spaghetti italien à la bolognaise et l’on le mélange avec le chow mein chinois, le résultat n’est pas à la hauteur des deux cuisines, je préfère les goûter séparément. Ce qu’il est possible de faire, c’est d’essayer de préparer le spaghetti de façon chinoise ou vice-versa, et non pas abolir les saveurs dans un magma métis. C’est l’attitude vis-à-vis de l’autre qui m’importe, pas sa nationalité ou sa couleur de peau. Les diversités doivent enrichir et c’est cela l’enjeu fondamental du siècle. Un exercice fondamental du bien vivre-ensemble.


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