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La revanche des eaux taries

Publié le 16 juin 2010 par Fattorius

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Roman, également commenté par Accro des livresBiblioblog, Dévoreuse de livres, MazelSur mes étagères.

 

Lors de la rentrée littéraire 2009, La Revanche des otaries a dû faire sourire plus d'un lecteur intimement persuadé que Dieu est (aussi) humour. Vincent Wackenheim, qui l'a écrit, est certes le cousin du compositeur de cantiques Michel Wackenheim; mais c'est aussi un auteur qui a le sens du gag et revisite, l'espace de 188 pages, l'un des mythes les plus (mé)connus de la Bible : celui de l'Arche de Noé.

 

L'histoire, en effet, tout le monde croit la connaître : sur ordre de Dieu le Père, Noé embarque un couple de chaque espèce d'animal vivant sur terre afin de les préserver d'un déluge prolongé qui les noierait immanquablement. Mais sait-on vraiment comment Noé, lui-même profondément humain, a géré tout ce petit monde à bord ? Pour corser le tout, Vincent Wackenheim lâche dans son histoire un couple de dinosaures (ou dinoZores, selon son orthographe), passagers clandestins de l'arche et déclencheurs d'un vaste capharnaüm justifiant largement l'existence de ce roman.

 

Résultat : l'auteur confère une personnalité à Noé. Il lui confère un côté roublard, pour ainsi dire politicard, avec un versant casuiste prononcé. Cela, sans compter quelques péchés mignons avérés: la zoophilie (en particulier les otaries, homophones des "eaux taries" dont peut rêver tout navigateur placé dans la situation de Noé) et le goût immodéré du Bussy-Rabutin 1959 (qui, comme chacun le sait, n'existe pas ; mais Noé et la vigne, c'est une histoire d'amour). Pour ne rien gâcher, l'auteur laisse en permanence entendre que Noé n'est pas à la hauteur de la mission que le Créateur, le Patron donc, lui a confiée.

 

Le récit est agrémenté de quelques anachronismes qui n'ont rien à faire dans un mythe immémorial. Le lecteur va donc se demander ce que l'auteur a voulu dire de plus que ce que le texte biblique raconte ou suggère. La réponse apparaît avec clarté au fil des pages : cette fable moderne est aussi la métaphore de la société actuelle, diverse (nombreuses sont les espèces animales citées, avec précision de leurs intérêts - les bergers allemands sont par exemple de parfaits policiers, comme il se doit) et pleine de travers véniels ou rédhibitoires qui font sa splendeur et sa misère. Noé, on l'a dit, manoeuvre à la manière d'un politicard classique (on peut penser à Nicolas Sarkozy, président de "la fille aînée de l'Eglise", en le voyant évoluer en eaux troubles - et cette lecture est encouragée par de nombreuses allusions à la politique française de ces dernières années), donnant des gages ici pour avoir la paix là, divisant pour régner, réprimant au besoin sans trop de souci de justice, etc. Les lois et les pesées d'intérêts jouent leur rôle ici, de même que la défense de ces derniers par chacun des groupes d'animaux, qui jouent parfois volontiers la carte du corporatisme le plus classique. Ingouvernable, quoi...

 

Les tics de la société actuelle sont également passés à la moulinette. On pense à la représentation inédite du slogan des cinq fruits et légumes par jour, principe érigé en règle d'airain sur l'Arche parce qu'il y est interdit de manger son voisin pour des raisons de préservation des espèces, à la révision du langage par effacement de toute allusion animale (vous avez dit "politiquement correct"?), à la volonté de régulation radicale des naissances au nom du (faux) prétexte de la surcharge pondérale à bord. La navigation prend ainsi des allures de métaphore farfelue, à la chronologie approximative (tantôt on navigue 6 mois et 17 jours (p. 149), tantôt seulement 150 jours (p. 156) !) du monde tel qu'il va en ce début de vingt et unième siècle.

 

Evidemment, le bateau coule... et le final est assez pessimiste. Cela commence comme un pari entre Dieu et le Diable, à la façon du Neil Gaiman de De bons présages, avec victoire du Diable à la fin. Là, je n'ai guère envie de suivre l'auteur, qui pose que c'est aujourd'hui le Diable qui règne sans partage sur le monde : certes, la plus grande ruse du Diable a été de faire croire qu'il n'existait pas ; mais est-il vraiment devenu maître du monde ? A mon avis, le monde serait encore pire que ce qu'il est si tel était le cas - et pour se faire une idée d'une terre régie par le seul Satan, je préfère renvoyer à La Philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade.

 

Désaccord sur l'idée conclusive, donc... mais au final, ce fut une lecture qui m'a fait sourire, voire rire, à plus d'une reprise. Le ton est ironique, les chapitres se lisent rapidement et sont encore subdivisés en paragraphes qu'on dévore. Quelques allusions alsaciennes et gastronomiques viennent compléter le tout. Enfin, la couverture de la Gyldendalske Boghandel est jolie, qui plus est ; c'est donc un petit livre à essayer !

 

Vincent Wackenheim, La revanche des otaries, Paris, Le Dilettante, 2009.

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Fattorius
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