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John Updike, Les veuves d'Eastwick, traduit par Claude et Jean Demanuelli, Seuil

Publié le 24 juin 2010 par Irigoyen
John Updike, Les veuves d'Eastwick, traduit par Claude et Jean Demanuelli, Seuil

 John Updike, Les veuves d'Eastwick, traduit par Claude et Jean Demanuelli, Seuil

J’ai toujours eu beaucoup de méfiance vis-à-vis de suites d’une œuvre. En général, je trouve cela ne donne pas grand-chose de bon. Bien sûr, quand il s’agit d’un grand cinéaste, d’un grand metteur en scène, d’un grand homme de lettres, on est tenté de nuancer ses propos.

Mort en janvier de l’année dernière, l’écrivain américain a laissé derrière lui une œuvre considérable à laquelle appartient le célébrissime roman « Les sorcières d’Eastwick » que George Miller adapta à l’écran en 1984 avec, notamment, Cher, Michelle Pfeiffer, Susan Sarandon et Jack Nicholson.

Je ne suis pas un spécialiste d’Updike mais je me souviens quand même que le roman dénonçait en son temps une certaine Amérique moralisatrice, machiste et âpre au gain. Les trois personnages principaux faisaient donc immédiatement tâche, elles qui étaient divorcées et mettaient en avant leur liberté de femmes.

Trente ans après, les sorcières reviennent et qu’est-ce que cela donne ? Rien. D’abord, elles ont vieilli ces trois femmes. Elles n’ont plus le mordant d’antan. Les voici poussives, bavardes. La flamme inérieure semble disparue.

Ce sentiment, je l’ai eu pendant tout le début du livre lorsque Updike décide de faire voyager ces trois femmes devenues veuves au Canada, en Egypte, en Chine. On se demande bien pourquoi l’auteur éprouve le besoin de les déplacer. Pour moi, cela n’apporte rien puisque l’on découvre trois mamies dans la faiblesse de l’âge. Trois femmes qui auraient pu prendre prétexte de ce déplacement pour faire montre d’une vivacité éternelle. Mais non, rien.

Leurs propos laissent froid. Leurs attaques tombent à l’eau. Ainsi lorsqu’elles parlent des hommes :

« Il ne t’est jamais venu à l’idée, Jane, que ces hommes qui nous fait des enfants n’étaient finalement bons qu’à ça ? »

Quand je dis ma déception par rapport à ce roman, c’est pour vous dire que j’attendais bien plus qu’une prise de conscience du temps qui passe. Je me serais sans doute délecté si ces trois femmes avaient redoublé d’énergie, en particulier dans la critique sociale. En voici un exemple ci-dessous, trop fugace malheureusement. Les sorcières décident finalement de refaire un voyage sur les lieux de leurs premiers forfaits : Eastwick. Après le déplacement géographique, retour au port initial.

« Je me souviens d’Eastwick comme d’un trou plutôt distrayant, se plaignit Jane, mais tout y est aujourd’hui standardisé, homogénéisé, aplani ; on a des bordures de trottoir en granit dans le centre-ville, et une Old Stone Bank qui a doublé de volume, comme une espèce de cancer dévorant tout ce qui l’entour. Et les jeunes donc, ceux qui ont l’âge que nous avions quand nous vivions ici, ils sont tellement assommants, rien qu’à les voir : jeunes mères super-toniques qui, au volant de 4 x 4 trop gros, emmènent de trop gros gamins à leur entraînement de hockey à trente kilomètres de là, jeunes pères genre lavettes émasculées qui aident leur gentille bobonne en jouant les hommes d’intérieur et passent toute la journée du samedi à s’affairer dans la si jolie maison.On se croirait revenus aux années cinquante, sans les Russes pour servir de prétexte. À se demander comment ils ont réussi à baiser suffisamment pour faire leurs mouflets. Probable qu’ils n’ont même pas eu à se donner cette peine : tout se passe in vitro maintenant, et hop, à la fin, césarienne, comme ça les toubibs se mettent à l’abri des poursuites. Les gens n’arrêtent pas de pleurer la mort de Dieu, moi, ce qui m’inquiète, c’est la mort du péché. Sans péché, les gens ne sont plus des perssonnes, rien que des moutons sssans âme. »

Malheureusement, donc, cette tonalité n’accompagne pas le roman.

Bien sûr, il y a çà et là quelques critiques d’une société qui marche à l’envers mais cela ne révolutionne rien et ça ressemble surtout beaucoup à des refrains déjà connus :

« Ces toubibs, je vous jure ! J’espère qu’on aura bientôt la sécurité sociale et qu’on les mettra tous au chômage. »

J’aurais aimé un côté un petit peu moins « petits bras ». Updike était sans doute dans la retenue, à l’inverse d’un Tom Wolfe par exemple. Mais on peut être venimeux tout en mettant les formes.

Quand je vois avec quel brio et quel humour corrosif le dramaturge suisse Friedrich Dürrenmatt a réussi, dans La visite de la vieille dame, à faire de son personnage principal, Claire Zahanassian un être avec de la substance, un être épris de revanche, je me dis qu’Updike est passé à côté.

L’auteur américain, en panne d’inventivité, en panne de tonus, aurait pu, par exemple, développer les relations entre Alexandra et sa fille aînée. Après tout, trente ans plus tard, cela aurait donné matière à un débat intéressant sur les valeurs actuelles du féminisme.

Cela n’arrivera pas.

Hélas, mille fois hélas.


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