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Lire en algerie ( suite & fin )

Par Abarguillet

LIRE EN ALGERIE ( SUITE & FIN )

Littérature de la terreur

La biculture arabo-française, à laquelle il ne faut surtout pas oublier d’ajouter l’apport berbérophone, a permis à l’Algérie de développer une littérature extrêmement riche dont nous avons déjà donné un bref aperçu avec notre précédent passage. Au cours de cette seconde étape, nous rendrons hommage à l’un des plus grands écrivains algériens, Mohammed Dib qui est aussi un des grands auteurs de la littérature francophone. Et, pour l’entourer dans cet hommage, j’ai choisi deux écrivains de la nouvelle génération qui ont dû, tout comme lui, tremper leur plume dans le sang pour évoquer cette violence qui semble accabler l’Algérie comme une fatalité inéluctable, Anouar Benmalek que certains ont classé parmi les nobélisables et Yasmina Khadra qui doit peut-être plus sa renommée à ses succès littéraire qu’à son courage politique. Et pour nous guider dans les tours et détours de cette littérature plurielle, j’ai pris l’attache de Boualem Sansal qui a lui aussi plongé au cœur de la violence, celle passée et celle d’aujourd’hui et peut-être même celle qui nous attend encore avec, il me semble, plus de courage politique que son collègue Khadra. Mais tout ça n’est qu’avis personnel, ce qui dérange, en effet, c’est cette violence récurrente et rémanente qui déverse sa haine et sa violence, son feu et ses dards, sur ce peuple accablé qui ne mérite pas un tel acharnement du sort.


Le village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller  de Boualem Sansal  ( 1949 - ... )

« Mon Dieu, qui me dira qui est mon père ? » Malrich (Malek Ulrich), après Rachel (Rachid Helmut), cherche une réponse acceptable à cette question si brûlante pour de nombreux Allemands encore aujourd’hui. Mais eux sont nés d’un père allemand et d’une mère algérienne, en Kabylie, dans un douar perdu, ignoré de tous sauf des quelques habitants qui y vivent encore.

A partir d’un fait réel, Sansal construit l’histoire de ces deux Algériens émigrés en France, l’un ayant réussi de brillantes études et l’autre traînant dans la ZUSS cherchant à occuper son trop plein de temps libre, qui sont brutalement confrontés à une vérité abominable et insupportable : leur père est en fait un tortionnaire nazi planqué au fond de la Kabylie pour échapper aux divers justiciers qui pourraient le rechercher.

Après le suicide de Rachel, son frère aîné, Malrich découvre le journal que celui-ci a laissé et par lequel il prend connaissance des activités de son père pendant la guerre dans les camps de concentration nazis. Rachel a découvert la vérité lorsqu’il est retourné au bled sur la tombe de ses parents assassinés par les islamistes. Et depuis cette découverte, il n’a eu de cesse de reconstituer le parcours de son père pour savoir, comprendre, pardonner, expier et mériter ainsi une forme de rédemption familiale.

Malrich, confronté aux problèmes des « quartiers sensibles », comme on les appelle pudiquement maintenant, et de la montée de l’islamisme voit dans le comportement des extrémistes religieux des similitudes très concrètes avec le comportement des nazis qu’il étudie dans les livres pour comprendre ce que son père a fait et pourquoi.

Sansal a trouvé là un argument très intéressant pour construire son livre et il a habilement manœuvré ses personnages pour pouvoir traiter simultanément des questions aussi brûlantes que la shoah, les problèmes des cités et la montée de l’islamisme. Mais, hélas, il n’a pas su tirer la quintessence de cette situation et il se cantonne dans des généralités qui sont désormais trop connues pour en faire un livre vraiment important sur le sujet. Et, bien qu’il exagère sans doute quelque peu dans le parallèle qu’il dresse entre le nazisme et l’islamisme, il manifeste, toutefois, un courage réel en dénonçant violemment les exactions des extrémistes religieux en Algérie et dans les banlieues. Hosseini et Khadra que j’ai lu récemment sur des sujets concernant Kaboul et Bagdad, n’ont pas manifesté le même courage et sont restés beaucoup plus en retrait, même s’ils ne vivent pas en Algérie comme Sansal.

Au-delà de ce parallèle intéressant bien qu’un peu scabreux, Sansal aborde un problème essentiel : celui de la culpabilité des enfants des criminels de guerre et même si Malrich pense que « nous ne sommes pas responsables, ni comptables des crimes de nos parents », « comment vivre avec ce poids sur la conscience ? » Et Rachel pousse encore plus loin la réflexion en posant la question qui n’a toujours pas de réponse aujourd’hui : « Je voulais trouver la clé, la magie par laquelle des hommes sains de corps et d’esprit comme mon père ont accepté de se dépouiller de leur humanité et de se transformer en machines de mort. » Et cette question malgré les efforts de quelques grands écrivains restent toujours d’actualité : comment tout un peuple a-t-il pu ignorer ou supporter l’ignominie portée à un tel degré et même y participer ?
 

L’incendie  de Mohammed Dib  ( 1920 - 2003 )

Mohammed Dib, l’un des plus grands écrivains algériens de langue française ; celui dont Aragon écrivait : « Cet homme d’un pays qui n’a rien à voir avec les arbres de ma fenêtre, les fleuves de mes quais, les pierres de nos cathédrales, parle avec les mots de Villon et de Péguy » ; a produit une vaste œuvre qui peut être présentée en deux parties, l’une avant 1962, l’autre après. L’incendie fait partie de ces premières œuvres dans lesquelles il dénonce la condition des Algériens sous la botte coloniale. Ce roman raconte comment, dans un tout petit village des montagnes, les fellahs, à l’ombre des riches propriétés des colons, vivent malheureusement et se réunissent pour évoquer leur triste vie. Et, une nuit, l’incendie qui ravage des gourbis d’ouvriers agricoles est mis sur le compte des grévistes dont les meneurs sont bientôt arrêtés. Un témoignage vivant sur la détresse des petits paysans algériens et sur la répression, bien souvent aveugle, qui les accable.

Les amants désunis  de Anouar Benmalek  ( 1956 - ... )

Dans ce roman Anouar Benmalek met en scène la violence atroce, horrible, inhumaine qui régulièrement endeuille l’Algérie. Il nous emmène sur les pas de cette vieille femme qui cherche la tombe de ses enfants assassinés par le FLN en représailles à la trahison supposée de son père en 1955 dans les Aurès. Cette vieille femme, d’origine suisse, qui avait cru pouvoir vivre une belle histoire d’amour avec un jeune Algérien, après la deuxième guerre mondiale, mais déjà le père de celui-ci avait été abattu, en mai 1945, d’une balle dans la tête après une émeute à Sétif. Et, le présent se noiera vite dans le passé quand cette vieille femme, accompagnée d’un jeune Algérien trop mature pour son âge, devra faire face à la violence qui n’abandonne jamais l’Algérie et fond sur les plus faibles, ceux qui souvent n’ont rien à se reprocher et qui au contraire œuvre pour que ce pays devienne le grand pays qu’il devrait être.

Une lecture poignante, émouvante, dérangeante, mais qu’il convient de faire car Benmalek sait expliquer ce que nous, Européens, ne pouvons pas comprendre, sans détour, sans fausse pudeur et sans crainte de déranger un quelconque pouvoir.

Les sirènes de Bagdad  de Yasmina Khadra  ( 1955 - ... )

Il n’a pas de nom parce qu’un nom est déjà un premier aveu devant les policiers, parce que sa vie risque d’être bien trop courte pour qu’on se souvienne de celui-ci, parce que tout le monde le connaît dans son petit village de bédouins qu’il a rejoint quand la faculté de Bagdad a fermé ses portes au début du conflit. Et, depuis, il vit tranquillement entouré des ses sœurs attentives en passant son temps avec les jeunes désœuvrés du village. Mais la guerre le rattrape vite, un première fois quand le fils un peu simplet du ferronnier se fait abattre par les soldats quand il s’enfuit au contrôle d’un check point, une deuxième fois quand la noce de jeunes mariés du village est écrasée par des missiles qui laissent la mort et le désastre sur la plus belle propriété de la région et enfin, une troisième fois quand les soldats américains font irruption chez lui bousculant et humiliant femmes et enfants et surtout son père devant lequel il ne paraîtra plus avant de l’avoir vengé car l’honneur chez les bédouins se place au-dessus de la vie. Il décide ainsi de rejoindre Bagdad et les fédayins car « L’offense se devait d’être lavée dans le sang, seule lessive autorisée pour garder son amour-propre. »

Rien de nouveau sous le soleil de Bagdad après la publication de ce roman, les médias nous avaient déjà tout dit ce que raconte Khadra même si celui-ci nous laisse sur un message d’espoir, une miette d’humanité, qui pourrait faire douter tous ceux qui ne pensent qu’à verser le sang, peu importe d’où ils viennent !


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