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Alma s'en va (suite)

Publié le 03 juillet 2010 par Christian Cottet-Emard

(Nouvelle en mini-feuilleton)

6

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« Pardonnez ma curiosité, mais ce garçon, votre ordonnance... Est-il depuis longtemps à votre service ? »
Le major paraît surpris de ma question.
« Non. Son ordre de mission remonte à quelques jours. C'est curieux, vous en parlez comme d'un gamin, mais il a une trentaine d'années.
— Il fait beaucoup plus jeune.
— Je vous l'accorde. Pourquoi cet intérêt pour Gildo ? Vous a-t-il posé problème ?
— Du tout. Il est très correct.
— Oui. Correct. C'est le mot. Égal à lui-même. Il ne prend pas d'initiative. Je le trouve un peu indolent.
— Mais il n'est pas là pour prendre des initiatives. Le changement de climat lui pèse peut-être, s'il vient d'une autre contrée...
— Vous savez, l'armée évolue. La discipline reste, mais il faut aussi du dynamisme, le sens des responsabilités actives. »
Le major a débité cette tirade sur un ton monocorde. Il récite sa leçon : « il est vrai que le service personnel d'un officier nommé dans ce coin perdu n'a rien d'exaltant pour un jeune. Il ne se passe rien ici.
— Vous oubliez cette épave...
— Vous appelez cela un événement? Dans quelques jours, j'enverrai mon rapport et les marées se chargeront de ce tas de planches. »
Le major tente d'allumer une cigarette, mais le vent qui s'éparpille dans les dunes finit par l'en dissuader.
« D'ailleurs, je n'ai jamais tant fumé que depuis mon affectation ici.
— Je ne vous contredirai pas sur le calme de ce pays. En vingt ans de vie ici, je n'ai rien vu changer. Je me souviens tout de même d'une de mes premières promenades ici, sur cette plage, par une matinée pareille à celle-ci.

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— Oui ?
— Je venais de m'asseoir sur un de ces petits bunkers qui s'enfoncent dans le sable. J'aperçois alors une silhouette qui se dirige vers moi en criant quelque chose. Je ne bouge pas et j'attends de pouvoir distinguer nettement qui vient de mon côté. C'est une femme, la quarantaine, un peu plus, plutôt belle. Elle crie : " Ermé ! Ermé ! " ou quelque chose comme ça. Elle s'arrête face à moi, me regarde avec stupeur, comme si elle voyait le diable. Elle murmure : " Ermé..." Je me rends compte qu'elle m'a pris pour quelqu'un d'autre et qu'elle vient de s'en apercevoir. Essoufflée, elle chancelle. Je lui tends le bras. " Ça ne va pas ? " Elle ne répond pas, reprend son souffle et puis s'en va. J'ai revu cette femme plusieurs fois lors de mes promenades sur la plage, l'année de mon installation ici. Nous avons parlé un peu. Je me souviens qu'elle aimait ramasser des bois flottés et des cailloux polis par la mer. Je dois dire que j'ai la même manie, la même attirance pour ces objets dans lesquels le temps et l'espace se tourmentent et impriment leurs traces palpables. Je ne sais pas. Ceci l'a peut-être mise en confiance, ce qui m'a un jour poussé à lui demander avec qui elle m'avait confondu lors de notre première rencontre. Silence. Nous nous asseyons face à la mer et elle dit : " sur la plage, on voit surgir des êtres qui semblent venir tout droit du grand large. Non pas des baigneurs qui sortent de l'eau en secouant leurs cheveux, mais des êtres précédés par leur frôlement de sable et qui se distinguent d'un coup d'œil de tous les autres estivants. Ce sont des dieux de passage. À chaque fois, il y a quand même une raison, mais nous ne pouvons pas en avoir idée, cela nous échappe, évidemment. " Inutile de vous dire, major, que cette entrée en matière me laisse perplexe. Mais je suis une fois de plus en panne d'écriture et l'ennui me pousse à écouter la suite. Son récit est difficile à suivre, parfois incohérent car elle a du mal à respecter un chronologie. Je comprends que toute jeune, elle travaille dur pendant que les filles de son âge se dorent au soleil tout l'été. Le matin, elle balaie dans un hôtel et l'après-midi, elle vend des churros dans un estaminet du front de mer.
— Des churros ? interrompt le major.
— Oui. Des petits beignets sucrés, allongés. Délicieux... Je continue : son jour de congé, elle le passe sur une plage un peu à l'écart, en dehors des limites de baignade pour plus de tranquillité. Ses sandales collent sur le goudron fondu par le soleil. Elle quitte la route, s'engage dans le sentier craquant d'aiguilles de pin sur le sable. Elle traverse la pinède où elle se lave de l'odeur de friture et de toute sa fatigue en plongeant avec délice dans d'étourdissantes essences. Elle franchit la dune par le chemin de caillebotis qui mène jusqu'à la plage. En haut de la dune, le monde n'a plus que trois couleurs : mer, sable, et pin. Elle change son sac de plage d'épaule. Les oyats frissonnent sur ses chevilles. La voilà dans un univers d'étoffes poudrées de sable, de paille tressée, d'huile solaire, d'écume et de brise. Le transistor émet de faibles grésillements, comme des sardines qui cuisent sur le grill. Elle s'endort enfin purifiée de son labeur. L'éclosion d'autres parasols précède son réveil. Elle ouvre le sien. Le monde change de couleur. Bribes de paroles, éclats de rire, bris de vagues : la vie. Coincée entre le travail et quelques billets, certes, mais pour trois ou quatre heures, la vie.
— Vous exagérez un peu.
— Croyez-vous, major ?
— Sans le travail, nous n'existons pas. Mais poursuivez donc.
— Merci. Un jeune homme sort de l'eau. Elle le remarque car personne ne se baigne. Il s'approche d'elle. Il s'appuie d'un bras sur une pancarte plantée là dans le sable. Il lui dit quelque chose. Elle répond : " vous ne savez pas lire ? "
— Si. " Mer d'un autre âge " ? Mais... " Déconseillée " mais pas interdite, la baignade, lance le garçon sur un ton enjoué.
« Et ils se sont revus ?
— Bien sûr, major. C'était même très fort entre eux. Mais ce n'est pas cela qui m'a frappé.
— Quoi donc, alors ? Cette histoire, pardonnez-moi, est des plus banales.
— Je m'en excuse. Mais cette pancarte " Mer d'un autre âge " n'est-ce pas étrange ? »
Le major esquisse un geste de lassitude :
« Vous aurez mal compris ce que vous a raconté cette femme sans doute un peu hallucinée. Veuillez m'excuser. Je dois vous laisser. J'aperçois Gildo près de l'épave. Je pense qu'il a terminé ses mesures.
— Il a un nom à consonance italienne...
— Son prénom est impossible, répond le major. Gildo, c'est plus court et plus facile.
— Et quel est ce prénom si compliqué ?
— Ermenegildo.

(À suivre...)

© Éditions Orage-lagune-Express

La version intégrale de cette nouvelle que j'ai écrite à la fin des années 1990 est parue en deux épisodes dans le n° 16 (janvier 2000) et le n° 17 (avril 2000) de la revue Le Jardin d'essai et aux éditions Orage-Lagune-Express qui en conservent l'entier copyright. Tous droits réservés.


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