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Le chemin de la mer

Par Montaigne0860

Et puis il y aurait cette errance vague sans souvenirs, puisque tout se mélange, où l’on s’écorche les orteils sur la laisse de varech empierrée de coquillages antiques avec en fond sonore hélas non plus tout à fait l’amorti résolu, que rien n’arrête, des rouleaux gémissants depuis l’aube des temps, mais soudain l’odeur écrasante de résine iodée, lorsque le soleil traverse les épines de pin et les pressure une à une pour qu’elles épandent leur cri rauque jusqu’au fond de la gorge séchée par le sel. Il ne m’est demeuré en mémoire aucune marche plus dure que quand la plante des pieds se dérobe sur l’enjambée… car tous les sables sont mouvants, ils tiennent cela de la mer et de ce temps glissé que fourbu, alangui, on finit par faire couler machinalement dans sa paume, anticipant par ce sablier portatif la déception d’amour : plus je serre, plus le temps passe vite. Je rentre, mais je refuse de m’épuiser dans cette geste si vaste et neuve, car dans mon pays on ignore ces déserts et tous les pas valent ce qu’ils veulent, nul ne s’arroge le droit de revenir en arrière, le sol est gras, certes, et la trace demeure, mais justement la vacuité d’été que j’éprouve à la mer – et que j’aime tant – n’a pas cours dans nos vaux et prairies ; dans mon pays tout est efficace. Il m’arrive de croiser des pins groupés aux troncs rouges sous le plein du jour ; près de nos cathédrales gothiques ces bouts de Landes fourvoyées allument des retours de plage où – souvenir – les beaux petits rentraient en gémissant de tant de soûleries, je me souviens qu’ils pouvaient à peine porter leurs vêtements et s’abattaient hagards dans la baignoire où parfois étrangement ils se taisaient en souriant comme si le soleil et la mer les avaient nettoyés de tout langage. Et puisque j’en suis au jeu du je me souviens, je vois venir des vagues et j’entends bien que personne ne peut répondre à mes pourquoi, pourquoi les vagues, le sable et même – enfant des nuages – pourquoi le soleil, car au pays du blé roi nous n’avons rien qui ressemble même de loin aux dunes et aux mouettes discordantes, et c’est donc sans pourquoi que je me jette au roulis froid qui se fait bleu par endroits, et là entre deux vagues, ou plutôt avant l’angoisse de la suivante, après avoir (en faisant un appel en rythme) vaincu la précédente, à cet instant où l’océan se fige sur l’éternel chemin qui mène à l’inépuisable épuisement des vagues, à cet instant j’ai été heureux, comblé de bleu, j’ai vu le soleil vaciller, reconnaître que sa blancheur crue était factice puisque l’eau salée apaisait d’un coup toutes ses vilenies ardentes. J’ai décrit les enfants délestés de langage, je dirai pour moi au contraire la liberté de dire, en ce lieu bref j’ai entendu ma voix rire, des flots de phrases me venaient entre deux vagues sans pourquoi, j’ai été libre, et comme je suis sorti de l’enfer à l’âge adulte, je sais que ce souvenir fut ainsi vécu dans la plénitude de ma voix enfin lâchée pour de bon. Je me souviens que dans l’enfer-l’enfance j’avais besoin de preuves qu’un jour, un jour viendrait et là saisissant l’eau de mer par poignées, j’ai cru que ce serait possible et ce le fut.
Ce n’est qu’un chemin. Il y en eut tant.


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