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Le Caravage honoré à Florence

Publié le 14 juillet 2010 par Savatier

 A l’occasion du 400e anniversaire de sa mort, l’Italie rend hommage à Michelangelo Merisi da Caravaggio, plus connu en France sous le nom du Caravage. Après Rome, c’est au tour de Florence de célébrer ce génie absolu de la peinture qui en était aussi le « mauvais garçon ». Méfions nous toutefois des multiples légendes hâtivement tissées autour de la vie de cet artiste majeur, peut-être le plus important de son temps. Car, si l’état de la recherche avance à son sujet (ne vient-on pas d’identifier ce qui seraient ses ossements… avec une probabilité de 85% ?), les efforts déployés par ses détracteurs et les tenants du sensationnalisme pour noircir son image invitent à la prudence. Sans doute n’avait-il rien d’un parangon de vertu pour son époque : ses adversaires dénoncèrent son homosexualité supposée et l’accusèrent de libertinage ; il semble aussi que son caractère belliqueux le portait à faire le coup de poing plus que de raison, quand il ne tirait pas la rapière ou le couteau ! Il passait encore pour hanter les bas-fonds. Bref, une « mauvaise fréquentation » qui connut parfois la paille des cachots en dépit de son talent et de quelques puissantes protections. On n’en sait guère plus et il faut bien s’y résoudre, à travers les siècles, l’homme a su garder son mystère.

Si le mode de vie du Caravage lui attira bien des inimitiés, son art, rompant avec un maniérisme dont toutes les ressources avaient été épuisées jusqu’à l’exagération, ne le servit pas davantage aux yeux des bien-pensants. Car il y a, bien entendu, toujours eu des bien-pensants en art, des gardiens d’un temple imaginaire élevé au culte de l’ordre et du statu quo, opposés par principe à toute forme de modernité. Or, la peinture du Caravage devait consacrer une véritable rupture conceptuelle de l’art pictural, en transgressant les règles communément admises, en bousculant les habitudes du regard et en balayant l’idéalisme factice pour imposer une nouvelle vision, innovante, réaliste, en d’autres termes, dénuée de toute concession au beau artificiel. Son naturalisme presque brutal, tant dans les sujets religieux qu’il traite que dans ses portraits ou ses scènes de la vie quotidienne, apparaissait dans toute sa modernité.On ne peut toutefois aborder la peinture du Caravage sans souligner que sa démarche, iconoclaste aux yeux des conservateurs, s’inscrivait, à sa manière, dans le mouvement de contre-réforme initié par le concile de Trente, dont le but était de rapprocher l’Eglise de ses fidèles. Certes, cela n’empêcha pas ses commanditaires du clergé de refuser certains tableaux jugés « vulgaires », voire, naturellement, « ambigus », sinon scabreux. La sensualité de ses portraits (de jeunes hommes, notamment), de son traitement des carnations ainsi que son goût du détail réaliste lui valaient ces épithètes peu flatteuses autant qu’ils lui assuraient le succès auprès des collectionneurs de l’époque. Voilà pourquoi ce peintre, maître incontesté du clair-obscur, exerça une considérable influence sur les artistes qui furent ses contemporains et sur ceux qui suivirent. Au point que l’on parlera, à ce sujet, de « caravagisme ».

Cette influence constitue précisément l’angle d’approche de la très belle exposition Caravaggio e caravaggeschi a Firenze qui se tient à Florence jusqu’au 17 octobre, conjointement, au Palais Pitti et à la Galerie des Offices. La centaine d’œuvres exposée permet une confrontation passionnante entre quelques-unes des peintures les plus emblématiques du Caravage et un choix de tableaux d’artistes italiens, français et flamands.Sans doute le palais Pitti se taille-t-il la part du lion. On y trouve plusieurs chefs d’œuvres du peintre, en particulier le si singulier et célébrissime Bacchus, mais aussi le Sacrifice d’Isaac, dont l’intensité dramatique mérite toutes les attentions. Autant, d’ailleurs, que le clair-obscur de L’Incrédulité de saint Thomas ou de L’Amour endormi. Citons encore deux portraits, l’un, de Maffeo Barberini, provenant d’une collection particulière, et l’autre, d’un Chevalier de Malte, qui n’est pas sans faire penser à Rembrandt. Parmi ces toiles, la plus surprenante me semble toutefois L’Arracheur de dents, une scène de la vie quotidienne où l’art du Caravage donne toute sa mesure. Le réalisme se trouve renforcé par les personnages ici représentés, choisis par l’artiste dans le petit peuple qu’il aimait côtoyer – un festival de « tronches » marquées par la vie, un florilège de trognes improbables, telles qu’on n’en avait plus vues depuis La Nef des fous de Jérôme Bosch ou Les Mendiants de Bruegel l’Ancien.

Confrontés à ces œuvres exceptionnelles, celles des peintres « caravagesques » souffrent forcément un peu, bien que la sélection opérée par les organisateurs soit particulièrement pertinente. On notera, entre autres, Judith en train d’égorger Holopherne d’Artemisia Gentileschi, un superbe ensemble de toiles de Gerrit Honthorst, Saint Jérôme écrivant, de Bartolomeo Manfredi, ou Saint François priant, de Jusepe de Ribera. Il sera intéressant de comparer L’Arracheur de dents déjà cité avec la version qu’en livre Theodor Rombouts. On notera encore quelques belles œuvres de Simon Vouet mais, si sa Diseuse de bonne aventure trouve ici toute sa place, le visiteur sera peut-être dérouté par sa Vierge à l’enfant, d’une facture trop policée, presque incongrue, bien que l’enfant Jésus n’y soit guère idéalisé.

L’exposition se poursuit à la Galerie des Offices, où les amateurs retrouveront avec joie l’extraordinaire Tête de Méduse du Caravage et quelques toiles caravagesques. Enfin vingt-quatre tableaux figurent parallèlement au musée Bardini (Caravaggio e la modernita), incluant, du maître, Le jeune garçon mordu par un lézard, et quelques belles toiles, comme le Reniement de saint Pierre de Valentin de Boulogne, un portrait de chanteur, d’un artiste anonyme, mais résolument dans le goût du Caravage, un Portrait du cardinal Capocci de Carlo Saraceni, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne cède pas à l’idéalisation, et Lamentations sur le Christ mort de Borgianni, tableau intéressant, bien qui n’offre toutefois pas la puissance de celui de Mantegna.Un important catalogue accompagne cette exposition, abondamment illustré et fort bien documenté. Mais il ne satisfera que les lecteurs italianophones, aucun texte n’étant traduit en français, ni même en anglais.

Illustrations : Couverture du catalogue - Le Caravage, Sacrifice d’Isaac, 1601-1602, Florence, Galerie des Offices - Gerrit Honthorst, Cena con suonatore di liuto, 1619-1620, Galerie des Offices.


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