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Saint Augustin, Lettre à Proba sur la prière - 1

Publié le 25 juillet 2010 par Walterman

 

Augustin, évêque, serviteur du Christ et des serviteurs du Christ, à Proba, pieuse servante de Dieu, salut dans le Seigneur des seigneurs.

I. Comment prier et pourquoi

Prier en se considérant comme abandonnée

1. Je me rappelle que tu m’as demandé et que j’ai promis de t’écrire quelque chose sur la manière de prier Dieu. Aussi, dès que celui que nous prions m’en a donné le loisir et la capacité, j’ai cru devoir payer ma dette sans tarder et servir ton pieux zèle dans la charité du Christ. Je ne puis exprimer en paroles quelle joie m’a procurée ta demande, dans laquelle j’ai reconnu combien un tel devoir te tient à cœur. Quelle affaire plus importante en effet devait t’occuper en ton veuvage que de consacrer tes nuits et tes jours à la prière, selon l’exhortation de l’apôtre : « Celle qui est vraiment veuve et abandonnée, dit-il, a mis son espérance dans le Seigneur et persévère nuit et jour dans la prière » [2] Il peut donc paraître étonnant que, noble, riche selon le monde, mère d’une famille nombreuse et donc, bien que veuve, non abandonnée, tu occupes ton cœur et tu le laisses envahir par le zèle de la prière. C’est que tu as sagement compris que, en ce monde et en cette vie, il n’y a de sécurité pour aucune âme.

Saint Augustin, Lettre à Proba sur la prière - 1
Anicia Faltonia Proba
© BnF. Ms. Français 599, fol. 83

2. Celui qui t’a inspiré cette pensée agit envers toi comme envers ses disciples. Quand il les a vus affligés, non pour eux-mêmes mais pour le genre humain, et désespérant du salut de tout homme en l’entendant dire : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux » [3], il leur a répondu par une promesse admirable et pleine de miséricorde : ce qui est impossible pour les hommes est facile pour Dieu. C’est donc celui à qui il est aisé de faire entrer même un riche dans le royaume des cieux, qui t’a inspiré la pieuse sollicitude avec laquelle tu m’as consulté sur la manière dont il te fallait prier. Lorsqu’il était encore ici-bas dans sa chair il a introduit le riche Zachée dans le royaume des cieux [4] ; puis, glorifié par sa résurrection et son ascension, il a inspiré, par le don du Saint Esprit, à beaucoup de riches le mépris de ce siècle et les a enrichis en éteignant en eux la soif des richesses. Comment en effet aurais-tu tant d’ardeur à prier Dieu si tu ne mettais pas en lui ton espérance ? Et comment espérerais-tu en lui si tu plaçais encore tes espoirs dans les richesses incertaines et si tu méprisais le précepte de l’Apôtre : « Aux riches de ce monde, ordonne de ne pas juger de haut et de ne pas placer leur confiance dans les richesses précaires, mais dans le Dieu vivant qui nous pourvoit largement de tout pour que nous en jouissions ; qu’ils soient riches en bonnes œuvres, qu’ils donnent volontiers, sachent partager, qu’ils se constituent pour l’avenir un fonds solide, afin de pouvoir embrasser la vie véritable » [5].

3. Tu dois donc, par amour pour cette vie véritable, te regarder comme abandonnée en ce siècle, malgré le bonheur dont tu jouis. Car de même que cette vie est la seule véritable, en comparaison de laquelle la vie présente qu’on aime tant ne mérite pas le nom de vie, quelque agréable et longue qu’elle puisse être ; de même il y a une consolation véritable que le Seigneur promet par la parole du Prophète : « Je lui donnerai la vraie consolation et paix sur paix » [6] À ceux qui n’ont jamais connu cette vraie félicité, quelle consolation apportent en effet les richesses, le faîte des honneurs et les autres avantages de cette sorte grâce auxquels les mortels se croient heureux, mais dont il vaut mieux n’avoir pas besoin que d’en être comblé ? Ils nous tourmentent plus encore par la crainte de les perdre quand nous les possédons que par l’ardeur à les acquérir quand nous les désirons. Ce n’est pas par de tels biens que les hommes deviennent bons ; mais ceux qui le sont devenus par ailleurs transforment ces choses en biens par le bon usage qu’ils en font. Les vraies consolations ne résident donc pas en ces choses, mais bien plutôt là où est la vie véritable. Car l’homme devient nécessairement heureux par ce qui le rend bon.

4. Mais dans cette vie les hommes savent offrir des consolations non négligeables. Que l’on soit pressé par la pauvreté, affligé par un deuil, inquiété par la douleur physique, attristé par l’exil ou tourmenté par tout autre malheur, si l’on a près de soi des hommes bons qui sachent non seulement se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aussi pleurer avec ceux qui pleurent [7] et adresser des paroles salutaires, les peines s’adoucissent considérablement, ce qui nous accablait devient plus léger et l’on surmonte l’adversité. Or celui-là opère ce bien en eux et par eux, qui les a rendus bons par son Esprit. Par contre nous aurions beau regorger de richesses, n’être pas dans le veuvage, jouir d’une bonne santé, habiter tranquillement dans notre patrie si nous avons près de nous des hommes méchants, en qui personne ne puisse avoir confiance et dont tous aient à craindre fourberies, fraudes, colères, discordes, embûches, tous ces biens dont nous sommes comblés ne deviendraient-ils pas pour nous source d’amertume et de peine sans qu’il reste en eux ni agrément ni douceur ? Ainsi en toutes choses humaines rien n’est amical pour l’homme, sans un homme qui soit son ami. Mais combien rarement s’en trouve-t-il un sur l’esprit et les moeurs duquel on puisse compter avec une entière sécurité ! Car personne ne peut connaître un autre comme il se connaît soi-même ; et pourtant personne ne se connaît soi-même au point d’être sûr de ce qu’il sera le lendemain. Aussi quoique beaucoup se fasse connaître par leurs œuvres, que les uns réjouissent le cœur de leurs proches par une vie exemplaire tandis que les autres l’attristent par une vie détestable, cependant, à cause de l’ignorance et de l’incertitude où nous restons sur l’esprit de l’homme, l’Apôtre nous avertit avec raison « de ne porter aucun jugement prématuré mais de laisser venir le Seigneur. C’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins du cœur ; alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due » [8].

[1] « Proba, l’épouse du proconsul Adelphe est la seule femme comptée parmi les hommes d’Église, parce qu’elle s’est appliquée à la louange du Christ, composant un centon sur le Christ à partir des vers de Virgile. Si nous n’admirons pas le fruit de son zèle, nous louons son idée géniale. Je lis d’ailleurs que l’opuscule a été mis au nombre des écrits apocryphes. » Isidore de Séville, Les hommes illustres, 5.

[2] 1 Tim 5, 5.

[3] Mt 19, 24.

[4] Cf. Lc 19, 9)

[5] 1 Tim 6, 17.

[6] Is 57, 18-19.

[7] Cf. Ro 12, 15.

[8] 1 Co 4, 5.


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