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Elisabeth Badinter et le XVIIIe siècle

Publié le 19 août 2010 par Naguere

thumblutho2.gifOn connaît la passion d'Elisabeth Badinter pour le XVIIIe siècle. Voici un interview mené par Pascale Frey dans la revue Lire en octobre 1999, avec cette phrase de Condorcet en exergue : “La société qui n'est pas éclairée par les philosophes est trompée par les charlatans.”

Au XVIIIe siècle, il soufflait un vent de liberté et d'exaltation intellectuelle. Enfin, les hommes du savoir étaient reconnus. Dans son dernier essai, la philosophe renoue avec sa passion de toujours: le siècle des Lumières.

Tout en explorant son époque, Elisabeth Badinter n'a cessé de voyager en philosophe et en historienne dans le passé, se plongeant avec délices dans les manuscrits et les correspondances du XVIIIe siècle. Après avoir raconté l'ambition féminine à travers les vies peu banales de Mme du Châtelet et de Mme d'Epinay (Emilie, Emilie…), Elisabeth Badinter se pencha sur la destinée de Condorcet. Dans Les Passions intellectuelles, l'écrivain s'enthousiasme aujourd'hui pour les intellectuels du siècle des Lumières et décrypte leurs désirs de gloire. A travers les portraits de ces hommes qui ont bouleversé par leurs découvertes ou leurs écrits notre monde, elle analyse leurs stratégies. Car c'est à partir de cette époque que le savoir se transforme en source de richesse et de gloire, que les intellectuels deviennent dépendants de l'opinion publique. Et que naît l'ambition, telle qu'on la connaît aujourd'hui. Ce premier volume couvre une période allant de 1735 à 1751, deux autres suivront.

- Trois volumes de quelques centaines de pages, sept ans de recherches… Il faut de la passion pour un tel engagement.

- Elisabeth Badinter. A chaque fois que je termine un essai, je reviens à un livre sur le XVIIIe siècle. J'éprouve effectivement une passion totale pour les hommes et les femmes de cette époque, une sorte de familiarité affectueuse. Ils deviennent comme des amis, je les aime tous. Et les thèmes qui me touchent le plus, l'émancipation des femmes et la politique, trouvent leur origine dans cette période-là. C'est en travaillant sur mon livre Emilie, Emilie que j'ai eu envie de m'intéresser aux intellectuels du XVIIIe siècle.

- Vos contemporains ne vous intéressent donc pas?

- E.B. Depuis que j'écris, je suis intriguée par les intellectuels. J'essaie de percevoir leur ambition et d'analyser comment ils essaient de la concrétiser, de comprendre la manière dont ils se comportent entre eux et comment ils tracent leur chemin. Mais c'est évidemment bien plus passionnant lorsqu'il s'agit d'hommes du XVIIIe siècle parce que les relations entre Voltaire et Rousseau ou entre d'Alembert et Diderot sont autrement plus intéressantes qu'entre Tartempion et Tartempionne!

- Comment avez-vous mené vos recherches?

- E.B. En fouillant dans les archives. C'est un travail que l'on ne pourrait plus faire pour notre époque d'ailleurs, car comment comprendre l'intimité des gens si ce n'est en lisant leurs lettres? Depuis 1960, elles ont été remplacées par le téléphone, le fax… En tout cas, ce fut un bonheur formidable de découvrir ces correspondances. Sept années délicieuses de recherches, parce que lorsqu'on commence, on devient intoxiqué, on éprouve le désir d'en savoir toujours plus. Pour moi, cela ressemblait à une espèce de chasse au trésor, à une véritable enquête policière! J'ai travaillé un peu partout, dans les bibliothèques municipales, à Paris, en province, à l'étranger. On prend sa valise, on s'en va, on s'installe dans un hôtel à côté de la bibliothèque pour ne pas perdre de temps. On ne sort qu'à la fermeture et on continue à vivre à cette époque. Ce sont de vrais moments d'exaltation.

- Pensez-vous vraiment que vous auriez pu vivre au XVIIIe siècle?

- E.B. Oh oui!

- Et qu'auriez-vous été?

- E.B. Probablement rien! En réalité, ce n'est pas tant que je m'imagine vivre dans ce siècle, c'est que simplement je me sens proche de lui. Je le trouve extrêmement moderne, même si la pensée était alors beaucoup plus belle que la nôtre, et autrement plus pointue et sophistiquée. Mais je ne perds jamais de vue le présent et le XVIIIe siècle me permet de mieux comprendre notre époque.

- Ce fut un siècle exceptionnellement riche.

- E.B. La période que je décris, dès 1735, connaît les effets de la fin de l'absolutisme, et il règne une certaine liberté de pensée. Le monde intellectuel prend ses distances par rapport au pouvoir et à la religion. Tout d'un coup une porte s'ouvre et tout devient possible. Mais le XXe siècle aussi se révèle très intéressant. Ce qui est affligeant, c'est ma génération. Je nous trouve très médiocres théoriquement, philosophiquement. Il y a toujours eu des périodes de vide. Je ne sais pas pourquoi, mais nous sommes orphelins de nos maîtres passés et nos enfants seront probablement meilleurs que nous.

- Clairaut, Maupertuis, Réaumur… Une grande partie des hommes que vous évoquez dans votre livre, et qui furent illustres, sont presque complètement tombés dans l'oubli. Comment est-ce possible?

- E.B. Deux jeunes agrégés de philosophie me disaient récemment que, pour eux, Réaumur c'était une station de métro! Ne survivent, dans cette période d'acculturation qu'est la nôtre, que les savants qui laissent leur nom à une découverte. Cela dit, il y a peu de temps encore, tout le monde savait que Réaumur avait inventé le thermomètre!

- Pourtant, c'est à cette époque que naît l'ambition moderne. L'ambition de devenir célèbre et de survivre à sa propre mort.

- E.B. Oui, mais ce pari de survivre après la mort est un pari fou. Jusqu'alors, il s'agissait de convaincre ses pairs, un monde très fermé, du bien-fondé de son travail. Cela n'apportait qu'une gloire très relative; c'était la seule ambition des savants. Mais le XVIIIe siècle voit l'essor de la presse et la naissance de l'opinion publique. C'est elle désormais que les intellectuels ont envie de convaincre qu'ils sont les meilleurs. La concurrence est terrible entre eux. Pourtant, on sait bien que l'on peut être fêté à son époque, mais que cela ne signifie rien sur le temps qui passe.

- Le savoir devient aussi une manière pour les classes moyennes de s'élever dans l'échelle sociale.

- E.B. Oui, car jusqu'au début du XVIIIe, l'aristocratie affichait un mépris d'acier pour le savoir. Mais l'Académie des sciences, contrairement à l'Académie française, ne vous acceptant que sur vos compétences, elle pouvait effectivement devenir un outil de promotion sociale inouï et le premier théâtre des ambitions de l'élite intellectuelle du pays. Ce qui explique que de nombreux savants aient été d'origine modeste.

- On a l'impression que les hommes des Lumières sont de purs esprits et que l'amour n'occupe aucune place dans leur vie.

- E.B. C'est une histoire qui me fascine depuis très longtemps, mais il faut établir une distinction entre ancien et nouveau monde. Quand mes personnages arrivent en scène, l'état d'esprit dominant se montre hostile au mariage, et à la sexualité même. L'essentiel de leur énergie va à l'esprit et ils vivent comme des prêtres. Je suis très frappée de voir le nombre d'intellectuels qui n'ont pas de vie sexuelle, ou une vie sexuelle ratée dans un siècle et dans un milieu où il y a peu d'interdits de ce genre: d'Alembert, Voltaire, Rousseau, Turgot… Après 1730, il y aura une rupture avec cette espèce d'ascétisme obligé.

- C'est à cette époque encore que se produit la séparation entre la philosophie et les sciences.

- E.B. C'est le moment même où l'on voit la culture se scinder en deux. La génération qui va faire l'Encyclopédie est la dernière à être monoculturelle. Petit à petit, les savants vont se trouver d'un côté, les philosophes de l'autre. Les progrès scientifiques sont considérables, il y a tant de découvertes que la spécialisation s'impose. D'Alembert demeure le dernier grand savant à pouvoir se targuer du titre de philosophe.

- Dans Les Passions intellectuelles, vous analysez l'ambition masculine. Dans Emilie, Emilie, vous étudiez l'ambition féminine. Sont-elles différentes?

- E.B. Non, l'ambition est unisexe! Aujourd'hui en tout cas. Il y a deux cents ans, elle ne se manifestait effectivement pas de la même manière. Il y avait une sorte d'ambition à être une mère parfaite, dont on ne trouvait pas d'équivalent chez les hommes. Aujourd'hui en revanche, de plus en plus d'hommes ont véritablement à cœur de réussir leur paternité et ils vont rejoindre les femmes sur ce désir profond d'être de bons parents.

- Les femmes semblent peu présentes dans ce siècle. A part tenir salon, que font-elles vraiment?

- E.B. Il ne faut pas oublier que s'il existait des collèges pour les garçons, les filles, elles, devaient se contenter de couvents où on ne leur apprenait rien. Ce qui rend d'autant plus remarquable encore le parcours de savante de Mme du Châtelet ou de Mlle Ferrand. Cependant, celles qui tiennent salon ne sont pas que des hôtesses et elles ne se montrent pas si passives que ça. Je suis très frappée par l'intérêt et l'activité intellectuelle de ces femmes extrêmement brillantes. La duchesse d'Aiguillon, la marquise de Lambert, comme Mme de Tencin par exemple, sont capables de juger de la qualité d'un livre. Et si elles ne sont pas créatrices elles-mêmes, elles se révèlent en revanche des médiateurs de première importance. Ce sont elles qui organisent les élections à l'Académie française. Et les hommes se rendent chez Julie de Lespinasse ou chez Mme du Deffand parce qu'elles possèdent un art des relations et de la conversation qui sont le sel de la vie à cette époque et dans ce milieu privilégié. Ce ne sont pas de petits objets dans une vitrine.

- Mais vous ne pouvez pas nier que le monde des sciences soit misogyne. Et cela, aujourd'hui encore.

- E.B. Les carcans craquent. Dans tout l'Occident, depuis quelques années, les femmes commencent à investir ces domaines même si elles restent moins tentées par les mathématiques que par les sciences humaines. Et quoi qu'il en soit, le XVIIIe siècle fut moins misogyne que le XIXe. A la Révolution française, les femmes ont été renvoyées à leurs fourneaux. Elles ont été très maltraitées et exclues des droits civiques, comme les enfants et les fous.

- Comment l'expliquez-vous?

- E.B. Les hommes qui ont pris le pouvoir à la Révolution et après venaient de la bourgeoisie moyenne de province. Ils ne pratiquaient pas le même libéralisme à l'égard des femmes que la haute aristocratie. Et puis la bourgeoisie française était rousseauiste au dernier degré et Rousseau préconisait l'enfermement des femmes dans leur maison comme les nonnes dans un couvent.

- On a la sensation que l'Europe était une notion plus évidente il y a deux siècles qu'aujourd'hui.

- E.B. On va en Angleterre, en Suisse, à Berlin… Il n'y a pas de nationalisme chez les intellectuels. Alors que la Prusse se trouve en pleine guerre avec les Français, d'Alembert continue à écrire à Frédéric II qu'il est un souverain remarquable, sans avoir l'impression de trahir son pays. L'idée de patrie, de nation n'est pas encore née. Les gens qui pensent forment une véritable Europe à eux tous seuls. Cela va complètement disparaître avec la Révolution, puis les guerres napoléoniennes.

- Entre 1730 et 1778 se dessine le portrait de l'intellectuel contemporain, écrivez-vous. Comment le qualifiez-vous?

- E.B. C'est celui qui a une compétence dans un domaine et auquel on demande son avis pour éclairer le public. Cette notion très banale née au XVIIIe siècle est complètement galvaudée aujourd'hui.

- L'instinct maternel, l'homme enceint, le couple, Maupertuis, Condorcet… quel est le lien entre tous ces sujets hormis le fait qu'ils vous tiennent à cœur?

- E.B. J'ai deux grands pôles d'intérêt: les relations entre les hommes et les femmes et nos ancêtres des Lumières. J'ai besoin du XVIIIe siècle pour retrouver nos racines et penser l'époque présente. Plus ça va, plus je considère que je ne peux pas réfléchir au présent sans me placer dans une perspective historique. Les allers et retours entre ces deux époques constituent pour moi un enrichissement considérable.”

Note : cet article est en relation avec celui sur Emilie du Châtelet à l'adresse :

http://astrologies.unblog.fr/2010/08/19/emilie-du-chatelet/

 

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